La
première nuit en s'éveillant l'homme entendit une
série de sons, expulsés, la déchirure assez
terrifiante d'une voix réfléchie qui râpe
le gosier, en provenance du berceau de l'autre côté
de la pièce. De sorte qu'un moment il eut l'impression
que l'être qui était là était son égal,
et il eut peur pour lui. En difficulté là-bas, de
façon infime, précise, l'enfant est possédé
et tout seul, et il se peut que l'homme ne puisse pas aider son
fils, il se peut qu'il ne puisse rien faire. Cela fait même
partie de lui, hors de tout contrôle.
Père de famille
au sommeil léger qui de toute façon se réveille
au milieu de la nuit, en s'éveillant il prit conscience
de la femme qui respirait près de lui, et de la chambre
dans le désert, ses yeux s'ouvrirent pour fixer la fenêtre
au pied du lit, là où le grillage était déchiré,
éclaté, aussi déchiqueté qu'une vague
à la flamme infinitésimale - comme l'acier ou la
chair - lui apprenant que quelque chose avait pénétré
ici, un animal, une main. Tandis que les terribles sons venus
du berceau de l'autre côté de la pièce - ah,
ih, uh, eh - brusquement étouffés, coupés,
ne demandant rien, étaient, il s'en rendit compte, des
voyelles. Comme si c'est ce qu'il faut faire lorsqu'on se réveille
seul: on parle, même si on ne sait pas encore parler; car
de toute façon la chambre est éveillée. De
sorte qu'en quittant le lit et la respiration de sa femme, il
ferait un bruit que le bébé entendrait - lequel
réclamerait sa compagnie, ou celle de sa mère. Mais
ces voyelles mystérieusement à l'oeuvre, l'enfant
s'étouffe-t-il, ou est-il enlevé ou accoste-t-il
cette présence, alors, pourquoi son père est-il
encore dans son lit? qu'attend-il?
Comme un camarade il
s'est avancé sur les briques fraîches, il est tout
de suite auprès de son fils - il a glissé
jusqu'à lui et se tient au-dessus du berceau, dans les
profondeurs immatérielles où un tressaillement de
la bouche indique la position du visage. Où sont ses yeux?
Dans l'ombre, regardent-ils fixement de derrière leurs
paupières? Ils sont endormis en quelque sorte et distincts
de l'enfant qui est sien, dont la bouche remue tandis que la lune
dans la fenêtre au-dessus du berceau se cache derrière
un nuage. Le gosse est entier, que Dieu, que les étoiles,
que le désert en soient remerciés, mais les sons
recommencent, car ils n'étaient pas rêvés
par l'homme qui s'éloigne en zigzag dans les courts pins
pignons et les genévriers rabougris tordus depuis toujours
un peu comme le téléphone semble avoir sonné
tandis qu'on se réveille aux débris de futur et
de passé que sont les rêves. Mais d'où proviennent
ces sons si son fils ne saluait pas un prédateur ou ne
donnait pas un nom à un intrus? Mais, il ne s'agit que
des sons appliqués auxquels le bébé s'exerce
et que le père entend comme si son propre bonheur en dépendait
et auxquels il va tenter de répondre.
Et c'est ainsi qu'il
s'est mis à apprendre ces sons, comme s'il les laissait
heurter ce qui, en lui-même, n'est pas encore bien éveillé:
le ah, le ih. Pressés avec force contre le
palais, ou étouffés, interrompus, pas rauques du
tout dans le noir mais contondants, assurés, et isolés.
L'homme n'est pas ici un intrus griffu mais bien le père,
un témoin; prêt à tout - à être
l'égal de son fils, qui est seul et lance ces sons, et
l'un d'eux s'en va au loin, en intention seulement, tandis que
le suivant, on pourrait en jurer, projette son souffle sur quelque
objet proche. L'entendre, c'est comme lui répondre, même
s'ils ne sont pas de force égale. Il faut lui répondre.
L'homme au milieu de la nuit y croit. C'est ce qu'il lui dira
un jour: Réponds - ne fais pas ce qu'ils disent,
mais il ne faut pas refuser de répondre. Si ta bouche est
cousue, fais au moins un bruit. Fais aar, fais aille.
Réplique-leur dans un soupir. Mais il ne faut pas refuser
de répondre. L'homme vient-il à peine de l'apprendre?
- cela semble si neuf. Un germe planté en lui au milieu
de la nuit.
Car les voyelles sont
courageuses. Elles sont des choses plus justes que les mots; mais,
telles que l'homme les a entendues, elles semblent dire là
et ici - ah et ih, un envoi et un retour;
alors que la suivante, le eh, comme dans «mère»,
sanctionne ce qui t'appartient, à toi, cette personne fondamentale,
ne mesure rien d'autre. Donc, pour l'homme cela signifiait, Ce
qu'on a trouvé; tandis que la suivante, le oh,
comme dans «encore», interrompt ce qu'on a
trouvé pour ne pas en changer la valeur: l'accoste;
accoste quoi? la lune qui avance? une lame de lumière reflétée
que coupe la poutre du plafond? ou un souvenir qu'on ne peut pas
garder entièrement pour soi seul? Un peu comme un hibou
qui siffle dans l'arroyo, entendre de cette façon, ou comme
un imbécile - entendre là, ici, trouvé,
accoster.
L'enfant murmurait comme
une pensée, ce sont de vieilles choses qu'il murmure dans
ses pensées. Le moment est venu, des cris de voyelles qui
s'apprêtent à revenir, que l'homme qui se tient debout
et nu au milieu de la nuit apprend, ils ne sont pas pour lui,
ils sont simplement ce qui l'a réveillé. Cette créature
dans le berceau parle à voix haute et quelque chose se
joue: mais dans un enchaînement bien plus brut et imposant
- «uh, ah, eh, ih, oh». Il sait ce qu'il fait
- et aux oreilles de son père il s'agit de trouvé,
là, accoster, ici, juste entre eux
deux un sens qui oscille et qui leur appartient davantage
à présent, moins effrayant.
Il entendait bien le
son oh dur et grinçant comme un oiseau, fourrageant
et vigilant à son insu, mais l'homme n'y prit pas garde,
ou si peu, et rien ne l'y obligeait. Alors il recula afin que
ni son corps ni sa familiarité ne réveillent l'enfant;
car si l'enfant est endormi après tout, il pourrait ouvrir
ses yeux que leurs paupières semblent dérober aux
ténèbres et à la respiration de l'homme,
et voir l'homme, qui à présent pense avec fierté
à cet endroit, où ils vivent - un Etat désertique,
vaste et en fait étrange - «aimé», comme
il le pense souvent, qui, devinant à son réveil
la déchirure du grillage que soulignait la lune, oublia
qu'il savait déjà comment il avait été
déchiré. Quand ces sons terrifiants l'éveillèrent
et qu'il vit, ses yeux en avaient instruit son cerveau, que le
grillage abîmé en faisait partie, il pensa animal,
un animal était entré d'un bond, venu du désert.
Mais ni le lynx aux hanches hautes qui se serait éloigné
de son rocher ni l'ourson perdu ni le coati au groin allongé
à la recherche des fruits de la nuit qui aurait sauté
de quelque camion sur l'autoroute, ne tenterait un coup pareil.
Et dans son coeur comme il l'avait toujours su il s'agissait évidemment
de ce chien qui la veille couvert de gale et d'ulcères
et à moitié aveugle ne supportant pas le ciel de
midi, le terrain éblouissant, et cherchant l'ombre de la
maison, s'en était pris à la fenêtre ouverte
pendant que la famille était partie déjeuner.
Le sang de son fils
n'est pas menacé par ce chien, qui refusait de manger ou
de boire et qui n'avait même pas levé les yeux quand
il avait apporté deux assiettes et quand il avait fait
entrer le bébé pour lui montrer cette pauvre créature
pourchassée, museau sur la brique, trop épuisée
pour avoir la rage ou la peste, là où elle s'était
écroulée, une patte arrière étendue,
son pelage incrusté de poussière d'adobe.
Un soupir humain a creusé
la pièce et ils sont menacés par le point de vue
de sa femme. Elle se retourne. Elle entend avec son corps, avec
son esprit, refuse de parler en dormant, entend son mari si nécessaire,
et pourtant continuera à dormir jusqu'à ce que,
à l'approche de l'aube, entendant le bébé
se mettre à crier, elle sorte sans doute du lit en un seul
mouvement pour aller le prendre dans ses bras et le calmer. Donc
l'homme comprend à sa respiration qu'elle n'est pas sérieusement
à l'écoute de ces sons pour le moment. Lesquels
recommencent dans le clair de lune, des voyelles selon un enchaînement
entièrement nouveau, convoquées et essayées,
ou courageuses; sans sanglots, mais prononcées.
Avec en plus ce son
comme un o ou un oh que l'homme entend désormais
oh - la cinquième voyelle, c'est la sienne.
Ils s'ouvrent l'un à
l'autre sans du tout se mélanger, à ses oreilles
comme la conversation qu'il entend dans la cuisine d'un fermier
Hopi, un chien qui aboie dans le vent poussiéreux de la
mesa. Des sons qui viennent vers toi, et cessent aussitôt.
Ce qui était là est ici; et maintenant que c'est
trouvé nous l'accostons. À neuf mois et cinq
jours, son fils s'y est-il déjà mis, dans son langage
à lui? Que faut-il? seulement le souffle coupé qui
primitivement râpe son ancien usage. Cela revient en lui,
un esprit - quelque chose qui est tout à lui. C'est cela
donc: le langage de son fils sous le couvert de la nuit et apporté
ici de très loin. Mais l'homme est le père, les
enjeux sont bien trop importants pour lui et cette nuit il ne
veut plus croire de telles choses. Les a-t-il jamais crues? Le
oh pousse les lèvres de celui qui parle, il les
reconnaît dans son sommeil. Il les pousse et les projette,
tellement pris par les voyelles nocturnes. Là, ici,
trouvé, accoster, c'était là
que l'homme était arrivé. Mais ensuite, trouvé,
là, accoster, ici.
Tu ne vas pas bien?
murmure la femme plus ou moins lointaine, comme si elle pensait
à lui ailleurs. Mmhmm, dit-il, proche de son fils. Est-ce
parce que sa femme se donne tellement, parce qu'elle nourrit
l'enfant? Il ne l'envie pas. Est-ce une folie dans la voix de
l'enfant, qui n'est que la nature? Et l'homme a-t-il jamais cru
à des choses comme celles qui lui viennent de la voix du
bébé? Il est conscient d'une longue réponse
affirmative et compliquée mais elle sort de lui autre part
et il ne la saisit pas. Il va connaître le langage de son
fils. C'est un langage de fils. Tu en es bien capable.
C'est pourtant en train
de changer, c'est «eh, uh» - accoster,
trouvé - pourtant les sons connus ih et ah
après eux sont ressentis différemment comme si
et noir, ih, ah - avec une fois encore ce
oh qui n'est rien de plus qu'un son voisin qui procède
du ah «noir» qui est presque un étranger,
une action. De telle sorte que ce que l'homme comprend est: Seulement
quand on accoste, on trouve - et seulement si noir.
En y réfléchissant,
il peut le comprendre, le bébé n'a que neuf mois,
à des années encore de ces conseils qui, de toute
façon ne devraient pas venir du père, mais d'ailleurs,
de l'extérieur. Et cela ne viendrait pas du tout de son
fils mais au travers de son fils? - comme cette façon
que l'homme a de parler à son fils (Tu es prêt
pour la sieste) alors qu'il parle à sa femme, l'autre
personne réelle ici? La bouche du bébé s'ouvrant
dans le noir, ou s'avançant; cajolant l'ancienne vie de
ces sons, s'exerçant. Mais il y a quelque chose quelque
part que l'homme doit faire. Est-ce le oh? Avec
son souffle presque davantage qu'avec sa voix, il renvoie, eh,
uh, ih, ah.
La lune qui croît
en se dégageant d'une configuration de nuages est sévère.
Peut-être l'homme se trompe-t-il mais c'est comme si l'esprit
de l'enfant sans doute endormi réfléchissait à
ce qu'il venait d'entendre. Voilà qu'arrive un nouvel enchaînement
étonnant, «uh» avant «oh» - trouvé;
et pourtant pas accoster, mais encore. Et ih,
ah, mais sans la nuance de ici, là
ou de si noir, plutôt l'idée d'extension,
de tige. Et eh. Qu'il avait pensé être lui,
le père, plongé dans ce qu'il avait pu être
autrefois - cela lui indique que ces sons ne sont peut-être
ni des sentiments ni des sens. Ce bébé regarde-t-il
la lune en clignant, en louchant, sans reconnaître l'homme
penché au-dessus du bord de son berceau et qui le regarde
ainsi que les couvertures repoussées au fond du berceau;
ou est-il endormi?
L'homme qui traverse
la pièce pour regagner son lit a sa théorie là-dessus.
C'est sa façon à lui d'être fou de son fils,
de ne pas se réveiller entièrement quand il vient
à peine de s'endormir. L'idée étant que tout
cela vient de son fils - ce n'est pas l'enfant qui attend
d'avoir quelque chose à imiter. Il est tard et la théorie
n'est pas bien fameuse; elle aide l'homme à s'accrocher
aux sons.
Endormi ou éveillé
il continuera à suivre son fils, qui était sûrement
endormi et l'homme l'a entendu parler dans son sommeil
comme si c'était lui-même pendant des années
et des années. Tandis qu'au cours de la journée
suivante l'homme n'y a pas vraiment beaucoup pensé. Car
pendant la journée, en salopette, l'enfant observe.
Tu t'es réveillé,
tu es sorti du lit la nuit dernière, dit-elle. L'homme
lui explique que, d'après ce qu'il avait ressenti, il s'était
sans doute promené dans son sommeil. Tu te tenais près
du berceau, dit-elle, était-ce pour le couvrir? Il ne pense
pas. Elle lui dit à quel point elle était fatiguée.
Continue, dit-il, car elle entendra ce qu'il veut dire,
ils acceptent l'endurance de la femme et ne vont pas tenter de
la gaspiller. Continue? demande-t-elle, mais ils sont d'accord,
elle continuera à être ce qu'elle est. Tu as parlé
de nouveau, ajoute-t-elle, elle veut dire dans son sommeil. Tu
es sûre? demande-t-il. Comme s'il n'existait aucune différence
entre ce qu'elle fait et ce que fait l'homme la lumière
de leur attention se referme sur le bébé, l'enveloppe,
mue par cette lumière du désert qu'ils ont choisie
et qui pénètre par des fenêtres qui leur appartiennent.
Le bébé, à qui parlent les parents, les voit
comme s'ils ne faisaient que parler. L'homme fait grrr,
et, prenant tout à coup son envol là-bas à
six pieds au-dessus du sol, le coucou terrestre de Californie,
leur si rare, si sérieux et insaisissable, violemment timide
coureur de routes au corps étroit, s'expose à leur
vue en plein vol à trente mètres de la maison. Tandis
que, plus près, contre le large cadre de fenêtre
en chêne brut un lézard à queue zébrée
qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans cette région
apparaît tout à coup sans être vu par leur
fils, qui sourit, comme s'il avait oublié la nuit précédente,
et fanfaronne avec un Ha, ha pondéré.
Pourtant à l'heure
du coucher tu oublies que tu as attendu toute la journée
le moment où il cesserait d'imiter ses parents, pour chercher
à partager un langage bien à lui. Et dans le sommeil
de l'homme c'est la deuxième nuit, et à la même
heure le bébé parle tout haut, neuf mois, six
jours.
Et il est là
pour lui en cinq secondes et trouve répandu sur le nez
et la bouche de son fils comme une flamme de lait le sceau pâle
de la lumière nocturne provenant d'une lune pas plus élevée
que le vaste ciel du sud mais prête à monter plus
haut en tirant avec indifférence cette mer du sud-ouest
le désert, et le garçon avec lui. Les essais voyelleux
qu'il avait lancés la nuit dernière s'imbriquent
les uns aux autres à une vitesse qui va quelque
part, il s'exerce mais c'est une nouvelle nuit, ce n'est pas une
chose qu'il dit ou une clameur, mais des sondages. Ainsi le travail
de la nuit dernière est abandonné à l'homme,
comme si les noms utiles à son fils avaient été
donnés - au loup du voisin, au cri aigu de la chauve-souris
livide qui se nourrit au sol, aux visages des parents, à
la main qu'il examine au clair de lune de ses yeux ombrés,
au mobile qui oscille au-dessus d'une main d'intrus touchant le
bord du berceau, au chien que tu as fait sortir et que le bébé
n'aurait pas été surpris de voir étendu de
tout son long sur le sol de briques. Ces noms à présent
transformés en oraisons âpres sont équivalents
de ce qui est extérieur à lui, et le père
sait bien au ton ininterrompu que le locuteur a raison. Est-ce
bien ça?
Et pendant l'instant
où l'homme améliore sa théorie selon laquelle
son fils met maintenant en pratique ce qu'il a appris en s'écoutant
énoncer la nuit dernière, l'homme parvient presque
à comprendre ce dont lui et sa femme parlaient vraiment,
comme s'il était à deux doigts de se rappeler un
rêve qu'il a eu en s'éveillant - mais rejoint son
fils et cette ancienne manière directe de faire les choses.
Une tendresse commune
des parents - était-ce bien cela? - l'enfant sait-il des
choses dès le tout début? L'homme n'a pas honte
de s'accrocher à cela et à ce qu'il a entendu dans
la nuit. Etait-ce lui l'intrus? Ayant presque trouvé
le bébé le regard de l'homme trouve ses yeux étincelants,
et il ne veut pas reculer dans l'ombre. Quelqu'un de bien, c'était
ce qu'il avait cru entendre dans le murmure de sa femme. Suis-je
éveillé de la même façon qu'elle est
endormie? pense-t-il. Il chuchote le nom de son fils: cela veut
dire que l'enfant tient à associer les choses de cette
terrible manière correcte. Le berceau un peu moins sombre
ce soir, son sourire ne demande rien, pas même d'être
pris dans les bras. Ses yeux suivent ce qu'il énonce
parce que cela va quelque part.
Quand les voyelles ont-elles
développé ces soupapes, ces frictions et ces ébauches
de maturité expulsées toutes ensemble de son palais,
presque un g avant le ah, presque un m avant
le eh? le oh vient encore tout seul, mais arrive
alors le goh, terriblement seul comme l'avertissement d'un
veilleur, le uh s'est complété d'un m,
le ih trouve un dee mais le locuteur persévère
avec les sons que le père a appris et croyait connaître,
plus qu'un seul son, et l'homme entend lah, qu'il ajoute
au dee pour chanter sans chanson, et de nouveau ce goh,
tout de go, comme un nouvel essai.
L'homme, qui persiste
- tout ce qu'il veut c'est savoir ce que sait l'enfant. L'enfant
n'est pas ton égal, quelle que soit ta volonté de
tester l'intensité de cette conversation. L'enfant n'est
presque pas là, mort à ce monde pourrait-on dire,
pas un compagnon à la hauteur. Et pourtant, l'homme a dans
l'idée que ces sons se mélangent à présent
pour un travail, et l'enfant les a envoyés vers un lieu
qui lui est extérieur, et ils se joignent à ce qu'ils
nomment ou sont emmagasinés dans les animaux ou tout ça.
Assuré qu'ils sont partis, il revient à l'homme,
car il le connaît. On découvre un large sourire dans
le noir, et aucune plainte, pas de riposte telle que, «Tu
as commencé; tu peux me prendre dans tes bras.» Le
bébé qu'est son fils est différent en ce
qu'il a maintenant fermé les yeux, son travail de la nuit
achevé. Que doit faire le père? Toucher sa femme
pour la réveiller? Il entend son nom, mais à peine
murmuré de très loin.
Le sol de briques aussi
frais que du carrelage est plus bas que le niveau extérieur,
et l'homme reste debout à la fenêtre près
du lit et regarde par la déchirure du grillage le désert
qui s'est haussé à une toute autre échelle.
L'homme s'était rapproché de la manière dont
l'enfant sondait les distances entre ici et la vie indifféremment
autour de lui, quoi que l'enfant pense faire. Ces sons
plus anciens ne sont-ils pas un pouvoir que le fils pourrait maintenant
remettre à son père pour qu'il en prenne soin.
C'est pendant le deuxième
après-midi qu'elle lui dit, Tu chuchotais avec lui la nuit
dernière. C'était lui qui chuchotait, répond
l'homme. Toi aussi, parce que cela m'a réveillée
à plusieurs reprises, insiste-t-elle. Mais c'était
difficile à entendre, continue son mari. Mais c'est pour
cela que je n'ai pas cessé de me réveiller, je devais
faire un effort pour entendre; ce n'était pas comme quand
tu parles dans ton sommeil, mais je n'ai peut-être pas tout
entendu, réplique la femme. Ah, tu étais endormie,
lui dit l'homme, sans jamais demander ce qu'elle l'avait entendu
dire, bien que cela ressemble parfois à des prédictions,
selon elle. Ce n'est pas pour le hibou que tu sifflais - appelais-tu
une fois de plus la chauve-souris terrestre? demande-t-elle avec
amitié, je n'avais pas l'impression que ce que j'avais
entendu dans mon sommeil, c'était toi. Ce n'était
pas moi, dit-il. Peut-être pensais-tu tout haut, dit-elle
à son mari. J'aimerais bien en être capable, dit
l'homme en riant. Elle rit et alors le bébé fait
de même, qui dit, plus qu'il ne rit, ah ah ah,
un bébé dans la lumière du jour. Quand vas-tu
réparer le grillage? ajoute-t-elle comme si c'était
cela qu'elle avait réellement en tête - ne fais pas
ça au milieu de la nuit. Gah, dit-il à
son fils tout doucement, guh; et la-dee, chuchote-t-il
presque de mémoire.
L'enfant ne répondra
pas, ce n'est pas ainsi que les choses se passent à son
âge - ne répondra absolument pas pendant quelque
temps. Mais alors l'homme entend, Mmuh mmuh - les deux
parties qui le forment. Est-ce un mot de la nuit partagée
par le fils et le père maintenant que s'approche le jour?
On ne veut pas que ce qu'on a dit soit renvoyé comme par
un perroquet. Tu as entendu ça? demande la femme. L'homme
dit qu'il croit que le bébé associe deux choses.
Quelles choses? elle aimerait savoir. Ce uh, dit-il. Quel
uh? Cette chose qu'il tente de résoudre, annonce
l'homme. Ils se contemplent l'un l'autre, et contemplent le bébé.
C'est que, moi, j'ai pensé que c'était «Mamma»,
dit la femme. Ça se pourrait, concède l'homme. Est-il
précoce? demande-t-elle en s'adressant à lui et
à lui seul. L'homme, qui pourrait bien avoir perdu du terrain,
ramasse sa montre bracelet sur la table de la cuisine, et se souvient
du grillage. Que savons-nous vraiment, répond-il. Son fils
dit un o court, comme dans homme - o, o,
o.
Trois nuits, trois nuits
téméraires que son fils et lui ont passées
ensemble là-dessus. Se réveillant, la troisième
nuit, devant le grillage à présent invisible près
du lit, avec des chiens qu'on entendait du ranch à trois
kilomètres de là, et, presque plus loin encore,
le houp plus aigu venu des gorges étroites d'un ou deux
coyotes comme des réponses de la terre, le père
n'entend pas le fils; et puis il l'entend. L'homme est resté
endormi jusqu'au-delà du milieu de la nuit. Qu'a-t-il manqué?
La sonnerie du téléphone?
Serait-ce lui qui parle dans son sommeil, émettant des
prédictions selon sa femme? Il est sorti du lit, distrait
pendant une seconde par un minuscule feu à plus d'un kilomètre,
mais c'est le sommeil toujours en lui et avec lui des noms, une
série de noms. Quand les sondages de ce soir ont-il commencé?
Il entend le corps du bébé. La femme soupire quelque
chose qui ressemble un peu à Hi. Comme il se doit la lune
a une nouvelle position, mais à travers les barreaux du
berceau les bras aux manches blanches sont étrangement
levés et ont toujours ce pouvoir solitaire. Pourtant l'homme
n'aime pas tellement ce qu'il entend. Moins contondant,
moins certain. Un «Da» presque murmuré ne signifie
pas le père, et n'est ni interrompu ni terrible pour autant.
Les paupières sont éclairées par la lune.
Son enfant est magnifique. Il y a un gah dénué
de sens avec un peu du rrr de la journée pris dedans.
Un vieux eh qui n'accoste que lui-même et ressemble
moins à une respiration qu'à une acceptation. Un
aar aar qui est dans le noir et qui n'est ni là
ni nulle part ailleurs sauf qu'il rêve peut-être du
jour. Et un lent ha ha ha, et le goh qui était
seul mais hésitant. Et, sans le d, un autre son
respiré avec un peu du sérieux préalable
que, dans son coeur, l'homme espère voir arriver ou auquel
il demande quelque chose.
Du fond de son sommeil
des noms le submergent, des animaux, des lieux. Sur l'horizon
des Montagnes de Jemez l'aube pourrait ressembler à cette
ligne de ciel à l'ouest en dessous des couvercles nuageux
de stratus et, pense-t-il, d'altostratus. Dans le noir deux chevaux
lèvent leur museau et sont de vagues amis de la maison
certaines nuits, de sorte qu'on les voit mieux sans les regarder
de face, la croupe du cheval palouse, plus pâle, obscurcie
par le corps sombre et épais du mustang. La demi-lune passe
dans les nuages et sa femme est enroulée sur elle-même
mais mieux préparée que l'homme, qui ne s'est jamais
vraiment entendu parler dans son sommeil mais a tout laissé
tomber ces trois dernières nuits pour apprendre un langage
que le locuteur va peut-être maintenant laisser partir,
ou laisser vivre, pour le remplacer par un autre. Qu'était-ce
donc? ce que l'homme a lâché et qui est parti dans
les pins pignons et les genévriers comme un serpent qui
ne voulait rien de toi. J'ai essayé, dit-il, et l'enfant
se retourne et s'assied en se réveillant. Oui? dit l'homme
- mais l'enfant ne parle pas, il va se mettre à pleurer
et il pleure abondamment et avec des cris perçants, lorsqu'il
voit l'homme: ce qui veut dire, Tu n'es pas celui que je veux,
tu es celui vers qui je hurle. L'enfant, pour la première
fois dans le souvenir de l'homme, se dresse en empoignant le bord
du berceau et s'égosille à pleins poumons. Et c'est
ainsi.
L'homme a vu le futur
et devrait s'apercevoir la nuit suivante que son enfant lui a
abandonné des rudiments qui ne servent plus à grand
chose et a poursuivi, bien que l'homme qui se penche dans sa nudité
sur le berceau et soulève l'enfant se souvienne de ce qu'il
a laissé tomber quand il a tout laissé tomber. Il
s'agissait de montagnes loin d'ici et pourtant juste derrière
la fenêtre, d'un feu de camp, d'un chien, et de deux hommes
qui parlaient. Et il pensa que si dans son sommeil il l'avait
traduit en mots il verrait de nouveau qui étaient ces hommes.
Ainsi ils sont tous
les trois dans le lit depuis un moment, la femme au milieu soulevant
son sein pour positionner le tétin peut-être, l'enfant
de l'autre côté ronflant tranquillement. Il t'a réveillé,
murmure-t-elle. Nous sommes tous les deux des causeurs, dit-il,
appuyé sur son coude, comme s'il pouvait rester dérangé
et éveillé pour de bon ou se laisser de nouveau
glisser dans un sommeil léger. Tu m'as réveillée
avant de te réveiller toi-même, tu as prononcé
son nom, dit-elle, mais ensuite tu as dit «uh» - je
crois bien que c'était «uh» - tu l'as dit une
ou deux fois, tu dormais, comme si tu pensais à quelque
chose, te préparais à le dire.
Il est évident
que l'homme a envie de parler, et il couvre de sa main le sein
de la femme. Que voulais-tu dire par «J'ai essayé»?
demande-t-elle, je croyais que c'était à moi
que tu parlais.
Que ça pouvait
attendre, dit-il. Oh, bien, soupire-t-elle. J'ai prononcé
son nom? demande-t-il. Elle respire. Peut-être ne
répond-elle pas. Mais qui d'autre pourrait bien s'y intéresser
sinon l'homme? L'enfant semble épuisé.
L'homme est peut-être
en colère, ou alors il se parle à lui-même.
Laisse tout tomber. Laisse tout tomber quand il a besoin de toi,
quand il appelle. Et en échange il grandira en force. S'il
a besoin de toi ou s'il parle, s'il fait quelque chose de nouveau,
laisse tout tomber. C'est cela dont tu étais capable. Qu'est-ce
que tu as gagné à en être capable? Pour commencer
tu as retrouvé le nom d'un de ces hommes autour du feu
de camp. Tu n'es pas vraiment une personne nocturne, continue
sa femme comme si elle n'était qu'à demi endormie,
comme si c'était une réponse à ce qu'il avait
demandé.
Demande lui,
répond-t-il. Et en disant cela il est déjà
debout et de l'autre côté du lit et glisse un bras
et un coude sous l'enfant et l'autre bras sous sa tête de
sorte que la femme soulève son bras qui était au-dessus
de la tête de l'enfant et il lui enlève l'enfant
tandis qu'elle se retourne vers l'autre côté, le
côté de son mari.
Les briques du désert
communiquent un froid de fin de nuit comme l'annonce de l'aube
contre la plante de ses pieds, et derrière le grillage
de la fenêtre un bruit de grattement, la griffe d'un gros
lièvre, le chien d'un voisin qui se souvient, n'obtient
aucune réponse de la terre. Il faut que tu poses l'enfant,
il faut qu'il n'y ait pas de différence entre tes mains
et tes bras et tes os et le matelas du berceau, un mouvement presque
imperceptible de l'un à l'autre, voilà les choses
qui sont nécessaires.
Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner
Cette nouvelle est publiée avec l'accord de la Mélanie Jackson Agency