Night Soul-L'Esprit de nuit
Joseph McElroy

(Voir l'Introduction de Marc Chénetier)

       La première nuit en s'éveillant l'homme entendit une série de sons, expulsés, la déchirure assez terrifiante d'une voix réfléchie qui râpe le gosier, en provenance du berceau de l'autre côté de la pièce. De sorte qu'un moment il eut l'impression que l'être qui était là était son égal, et il eut peur pour lui. En difficulté là-bas, de façon infime, précise, l'enfant est possédé et tout seul, et il se peut que l'homme ne puisse pas aider son fils, il se peut qu'il ne puisse rien faire. Cela fait même partie de lui, hors de tout contrôle.
       Père de famille au sommeil léger qui de toute façon se réveille au milieu de la nuit, en s'éveillant il prit conscience de la femme qui respirait près de lui, et de la chambre dans le désert, ses yeux s'ouvrirent pour fixer la fenêtre au pied du lit, là où le grillage était déchiré, éclaté, aussi déchiqueté qu'une vague à la flamme infinitésimale - comme l'acier ou la chair - lui apprenant que quelque chose avait pénétré ici, un animal, une main. Tandis que les terribles sons venus du berceau de l'autre côté de la pièce - ah, ih, uh, eh - brusquement étouffés, coupés, ne demandant rien, étaient, il s'en rendit compte, des voyelles. Comme si c'est ce qu'il faut faire lorsqu'on se réveille seul: on parle, même si on ne sait pas encore parler; car de toute façon la chambre est éveillée. De sorte qu'en quittant le lit et la respiration de sa femme, il ferait un bruit que le bébé entendrait - lequel réclamerait sa compagnie, ou celle de sa mère. Mais ces voyelles mystérieusement à l'oeuvre, l'enfant s'étouffe-t-il, ou est-il enlevé ou accoste-t-il cette présence, alors, pourquoi son père est-il encore dans son lit? qu'attend-il?
       Comme un camarade il s'est avancé sur les briques fraîches, il est tout de suite auprès de son fils - il a glissé jusqu'à lui et se tient au-dessus du berceau, dans les profondeurs immatérielles où un tressaillement de la bouche indique la position du visage. Où sont ses yeux? Dans l'ombre, regardent-ils fixement de derrière leurs paupières? Ils sont endormis en quelque sorte et distincts de l'enfant qui est sien, dont la bouche remue tandis que la lune dans la fenêtre au-dessus du berceau se cache derrière un nuage. Le gosse est entier, que Dieu, que les étoiles, que le désert en soient remerciés, mais les sons recommencent, car ils n'étaient pas rêvés par l'homme qui s'éloigne en zigzag dans les courts pins pignons et les genévriers rabougris tordus depuis toujours un peu comme le téléphone semble avoir sonné tandis qu'on se réveille aux débris de futur et de passé que sont les rêves. Mais d'où proviennent ces sons si son fils ne saluait pas un prédateur ou ne donnait pas un nom à un intrus? Mais, il ne s'agit que des sons appliqués auxquels le bébé s'exerce et que le père entend comme si son propre bonheur en dépendait et auxquels il va tenter de répondre.
       Et c'est ainsi qu'il s'est mis à apprendre ces sons, comme s'il les laissait heurter ce qui, en lui-même, n'est pas encore bien éveillé: le ah, le ih. Pressés avec force contre le palais, ou étouffés, interrompus, pas rauques du tout dans le noir mais contondants, assurés, et isolés. L'homme n'est pas ici un intrus griffu mais bien le père, un témoin; prêt à tout - à être l'égal de son fils, qui est seul et lance ces sons, et l'un d'eux s'en va au loin, en intention seulement, tandis que le suivant, on pourrait en jurer, projette son souffle sur quelque objet proche. L'entendre, c'est comme lui répondre, même s'ils ne sont pas de force égale. Il faut lui répondre. L'homme au milieu de la nuit y croit. C'est ce qu'il lui dira un jour: Réponds - ne fais pas ce qu'ils disent, mais il ne faut pas refuser de répondre. Si ta bouche est cousue, fais au moins un bruit. Fais aar, fais aille. Réplique-leur dans un soupir. Mais il ne faut pas refuser de répondre. L'homme vient-il à peine de l'apprendre? - cela semble si neuf. Un germe planté en lui au milieu de la nuit.
       Car les voyelles sont courageuses. Elles sont des choses plus justes que les mots; mais, telles que l'homme les a entendues, elles semblent dire et ici - ah et ih, un envoi et un retour; alors que la suivante, le eh, comme dans «mère», sanctionne ce qui t'appartient, à toi, cette personne fondamentale, ne mesure rien d'autre. Donc, pour l'homme cela signifiait, Ce qu'on a trouvé; tandis que la suivante, le oh, comme dans «encore», interrompt ce qu'on a trouvé pour ne pas en changer la valeur: l'accoste; accoste quoi? la lune qui avance? une lame de lumière reflétée que coupe la poutre du plafond? ou un souvenir qu'on ne peut pas garder entièrement pour soi seul? Un peu comme un hibou qui siffle dans l'arroyo, entendre de cette façon, ou comme un imbécile - entendre , ici, trouvé, accoster.
       L'enfant murmurait comme une pensée, ce sont de vieilles choses qu'il murmure dans ses pensées. Le moment est venu, des cris de voyelles qui s'apprêtent à revenir, que l'homme qui se tient debout et nu au milieu de la nuit apprend, ils ne sont pas pour lui, ils sont simplement ce qui l'a réveillé. Cette créature dans le berceau parle à voix haute et quelque chose se joue: mais dans un enchaînement bien plus brut et imposant - «uh, ah, eh, ih, oh». Il sait ce qu'il fait - et aux oreilles de son père il s'agit de trouvé, , accoster, ici, juste entre eux deux un sens qui oscille et qui leur appartient davantage à présent, moins effrayant.
       Il entendait bien le son oh dur et grinçant comme un oiseau, fourrageant et vigilant à son insu, mais l'homme n'y prit pas garde, ou si peu, et rien ne l'y obligeait. Alors il recula afin que ni son corps ni sa familiarité ne réveillent l'enfant; car si l'enfant est endormi après tout, il pourrait ouvrir ses yeux que leurs paupières semblent dérober aux ténèbres et à la respiration de l'homme, et voir l'homme, qui à présent pense avec fierté à cet endroit, où ils vivent - un Etat désertique, vaste et en fait étrange - «aimé», comme il le pense souvent, qui, devinant à son réveil la déchirure du grillage que soulignait la lune, oublia qu'il savait déjà comment il avait été déchiré. Quand ces sons terrifiants l'éveillèrent et qu'il vit, ses yeux en avaient instruit son cerveau, que le grillage abîmé en faisait partie, il pensa animal, un animal était entré d'un bond, venu du désert. Mais ni le lynx aux hanches hautes qui se serait éloigné de son rocher ni l'ourson perdu ni le coati au groin allongé à la recherche des fruits de la nuit qui aurait sauté de quelque camion sur l'autoroute, ne tenterait un coup pareil. Et dans son coeur comme il l'avait toujours su il s'agissait évidemment de ce chien qui la veille couvert de gale et d'ulcères et à moitié aveugle ne supportant pas le ciel de midi, le terrain éblouissant, et cherchant l'ombre de la maison, s'en était pris à la fenêtre ouverte pendant que la famille était partie déjeuner.
       Le sang de son fils n'est pas menacé par ce chien, qui refusait de manger ou de boire et qui n'avait même pas levé les yeux quand il avait apporté deux assiettes et quand il avait fait entrer le bébé pour lui montrer cette pauvre créature pourchassée, museau sur la brique, trop épuisée pour avoir la rage ou la peste, là où elle s'était écroulée, une patte arrière étendue, son pelage incrusté de poussière d'adobe.
       Un soupir humain a creusé la pièce et ils sont menacés par le point de vue de sa femme. Elle se retourne. Elle entend avec son corps, avec son esprit, refuse de parler en dormant, entend son mari si nécessaire, et pourtant continuera à dormir jusqu'à ce que, à l'approche de l'aube, entendant le bébé se mettre à crier, elle sorte sans doute du lit en un seul mouvement pour aller le prendre dans ses bras et le calmer. Donc l'homme comprend à sa respiration qu'elle n'est pas sérieusement à l'écoute de ces sons pour le moment. Lesquels recommencent dans le clair de lune, des voyelles selon un enchaînement entièrement nouveau, convoquées et essayées, ou courageuses; sans sanglots, mais prononcées.
       Avec en plus ce son comme un o ou un oh que l'homme entend désormais oh - la cinquième voyelle, c'est la sienne.
       Ils s'ouvrent l'un à l'autre sans du tout se mélanger, à ses oreilles comme la conversation qu'il entend dans la cuisine d'un fermier Hopi, un chien qui aboie dans le vent poussiéreux de la mesa. Des sons qui viennent vers toi, et cessent aussitôt. Ce qui était là est ici; et maintenant que c'est trouvé nous l'accostons. À neuf mois et cinq jours, son fils s'y est-il déjà mis, dans son langage à lui? Que faut-il? seulement le souffle coupé qui primitivement râpe son ancien usage. Cela revient en lui, un esprit - quelque chose qui est tout à lui. C'est cela donc: le langage de son fils sous le couvert de la nuit et apporté ici de très loin. Mais l'homme est le père, les enjeux sont bien trop importants pour lui et cette nuit il ne veut plus croire de telles choses. Les a-t-il jamais crues? Le oh pousse les lèvres de celui qui parle, il les reconnaît dans son sommeil. Il les pousse et les projette, tellement pris par les voyelles nocturnes. , ici, trouvé, accoster, c'était là que l'homme était arrivé. Mais ensuite, trouvé, , accoster, ici.
       Tu ne vas pas bien? murmure la femme plus ou moins lointaine, comme si elle pensait à lui ailleurs. Mmhmm, dit-il, proche de son fils. Est-ce parce que sa femme se donne tellement, parce qu'elle nourrit l'enfant? Il ne l'envie pas. Est-ce une folie dans la voix de l'enfant, qui n'est que la nature? Et l'homme a-t-il jamais cru à des choses comme celles qui lui viennent de la voix du bébé? Il est conscient d'une longue réponse affirmative et compliquée mais elle sort de lui autre part et il ne la saisit pas. Il va connaître le langage de son fils. C'est un langage de fils. Tu en es bien capable.
       C'est pourtant en train de changer, c'est «eh, uh» - accoster, trouvé - pourtant les sons connus ih et ah après eux sont ressentis différemment comme si et noir, ih, ah - avec une fois encore ce oh qui n'est rien de plus qu'un son voisin qui procède du ah «noir» qui est presque un étranger, une action. De telle sorte que ce que l'homme comprend est: Seulement quand on accoste, on trouve - et seulement si noir.
       En y réfléchissant, il peut le comprendre, le bébé n'a que neuf mois, à des années encore de ces conseils qui, de toute façon ne devraient pas venir du père, mais d'ailleurs, de l'extérieur. Et cela ne viendrait pas du tout de son fils mais au travers de son fils? - comme cette façon que l'homme a de parler à son fils (Tu es prêt pour la sieste) alors qu'il parle à sa femme, l'autre personne réelle ici? La bouche du bébé s'ouvrant dans le noir, ou s'avançant; cajolant l'ancienne vie de ces sons, s'exerçant. Mais il y a quelque chose quelque part que l'homme doit faire. Est-ce le oh? Avec son souffle presque davantage qu'avec sa voix, il renvoie, eh, uh, ih, ah.
       La lune qui croît en se dégageant d'une configuration de nuages est sévère. Peut-être l'homme se trompe-t-il mais c'est comme si l'esprit de l'enfant sans doute endormi réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. Voilà qu'arrive un nouvel enchaînement étonnant, «uh» avant «oh» - trouvé; et pourtant pas accoster, mais encore. Et ih, ah, mais sans la nuance de ici, ou de si noir, plutôt l'idée d'extension, de tige. Et eh. Qu'il avait pensé être lui, le père, plongé dans ce qu'il avait pu être autrefois - cela lui indique que ces sons ne sont peut-être ni des sentiments ni des sens. Ce bébé regarde-t-il la lune en clignant, en louchant, sans reconnaître l'homme penché au-dessus du bord de son berceau et qui le regarde ainsi que les couvertures repoussées au fond du berceau; ou est-il endormi?
       L'homme qui traverse la pièce pour regagner son lit a sa théorie là-dessus. C'est sa façon à lui d'être fou de son fils, de ne pas se réveiller entièrement quand il vient à peine de s'endormir. L'idée étant que tout cela vient de son fils - ce n'est pas l'enfant qui attend d'avoir quelque chose à imiter. Il est tard et la théorie n'est pas bien fameuse; elle aide l'homme à s'accrocher aux sons.
       Endormi ou éveillé il continuera à suivre son fils, qui était sûrement endormi et l'homme l'a entendu parler dans son sommeil comme si c'était lui-même pendant des années et des années. Tandis qu'au cours de la journée suivante l'homme n'y a pas vraiment beaucoup pensé. Car pendant la journée, en salopette, l'enfant observe.
       Tu t'es réveillé, tu es sorti du lit la nuit dernière, dit-elle. L'homme lui explique que, d'après ce qu'il avait ressenti, il s'était sans doute promené dans son sommeil. Tu te tenais près du berceau, dit-elle, était-ce pour le couvrir? Il ne pense pas. Elle lui dit à quel point elle était fatiguée. Continue, dit-il, car elle entendra ce qu'il veut dire, ils acceptent l'endurance de la femme et ne vont pas tenter de la gaspiller. Continue? demande-t-elle, mais ils sont d'accord, elle continuera à être ce qu'elle est. Tu as parlé de nouveau, ajoute-t-elle, elle veut dire dans son sommeil. Tu es sûre? demande-t-il. Comme s'il n'existait aucune différence entre ce qu'elle fait et ce que fait l'homme la lumière de leur attention se referme sur le bébé, l'enveloppe, mue par cette lumière du désert qu'ils ont choisie et qui pénètre par des fenêtres qui leur appartiennent. Le bébé, à qui parlent les parents, les voit comme s'ils ne faisaient que parler. L'homme fait grrr, et, prenant tout à coup son envol là-bas à six pieds au-dessus du sol, le coucou terrestre de Californie, leur si rare, si sérieux et insaisissable, violemment timide coureur de routes au corps étroit, s'expose à leur vue en plein vol à trente mètres de la maison. Tandis que, plus près, contre le large cadre de fenêtre en chêne brut un lézard à queue zébrée qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans cette région apparaît tout à coup sans être vu par leur fils, qui sourit, comme s'il avait oublié la nuit précédente, et fanfaronne avec un Ha, ha pondéré.
       Pourtant à l'heure du coucher tu oublies que tu as attendu toute la journée le moment où il cesserait d'imiter ses parents, pour chercher à partager un langage bien à lui. Et dans le sommeil de l'homme c'est la deuxième nuit, et à la même heure le bébé parle tout haut, neuf mois, six jours.
       Et il est là pour lui en cinq secondes et trouve répandu sur le nez et la bouche de son fils comme une flamme de lait le sceau pâle de la lumière nocturne provenant d'une lune pas plus élevée que le vaste ciel du sud mais prête à monter plus haut en tirant avec indifférence cette mer du sud-ouest le désert, et le garçon avec lui. Les essais voyelleux qu'il avait lancés la nuit dernière s'imbriquent les uns aux autres à une vitesse qui va quelque part, il s'exerce mais c'est une nouvelle nuit, ce n'est pas une chose qu'il dit ou une clameur, mais des sondages. Ainsi le travail de la nuit dernière est abandonné à l'homme, comme si les noms utiles à son fils avaient été donnés - au loup du voisin, au cri aigu de la chauve-souris livide qui se nourrit au sol, aux visages des parents, à la main qu'il examine au clair de lune de ses yeux ombrés, au mobile qui oscille au-dessus d'une main d'intrus touchant le bord du berceau, au chien que tu as fait sortir et que le bébé n'aurait pas été surpris de voir étendu de tout son long sur le sol de briques. Ces noms à présent transformés en oraisons âpres sont équivalents de ce qui est extérieur à lui, et le père sait bien au ton ininterrompu que le locuteur a raison. Est-ce bien ça?
       Et pendant l'instant où l'homme améliore sa théorie selon laquelle son fils met maintenant en pratique ce qu'il a appris en s'écoutant énoncer la nuit dernière, l'homme parvient presque à comprendre ce dont lui et sa femme parlaient vraiment, comme s'il était à deux doigts de se rappeler un rêve qu'il a eu en s'éveillant - mais rejoint son fils et cette ancienne manière directe de faire les choses.
       Une tendresse commune des parents - était-ce bien cela? - l'enfant sait-il des choses dès le tout début? L'homme n'a pas honte de s'accrocher à cela et à ce qu'il a entendu dans la nuit. Etait-ce lui l'intrus? Ayant presque trouvé le bébé le regard de l'homme trouve ses yeux étincelants, et il ne veut pas reculer dans l'ombre. Quelqu'un de bien, c'était ce qu'il avait cru entendre dans le murmure de sa femme. Suis-je éveillé de la même façon qu'elle est endormie? pense-t-il. Il chuchote le nom de son fils: cela veut dire que l'enfant tient à associer les choses de cette terrible manière correcte. Le berceau un peu moins sombre ce soir, son sourire ne demande rien, pas même d'être pris dans les bras. Ses yeux suivent ce qu'il énonce parce que cela va quelque part.
       Quand les voyelles ont-elles développé ces soupapes, ces frictions et ces ébauches de maturité expulsées toutes ensemble de son palais, presque un g avant le ah, presque un m avant le eh? le oh vient encore tout seul, mais arrive alors le goh, terriblement seul comme l'avertissement d'un veilleur, le uh s'est complété d'un m, le ih trouve un dee mais le locuteur persévère avec les sons que le père a appris et croyait connaître, plus qu'un seul son, et l'homme entend lah, qu'il ajoute au dee pour chanter sans chanson, et de nouveau ce goh, tout de go, comme un nouvel essai.
       L'homme, qui persiste - tout ce qu'il veut c'est savoir ce que sait l'enfant. L'enfant n'est pas ton égal, quelle que soit ta volonté de tester l'intensité de cette conversation. L'enfant n'est presque pas là, mort à ce monde pourrait-on dire, pas un compagnon à la hauteur. Et pourtant, l'homme a dans l'idée que ces sons se mélangent à présent pour un travail, et l'enfant les a envoyés vers un lieu qui lui est extérieur, et ils se joignent à ce qu'ils nomment ou sont emmagasinés dans les animaux ou tout ça. Assuré qu'ils sont partis, il revient à l'homme, car il le connaît. On découvre un large sourire dans le noir, et aucune plainte, pas de riposte telle que, «Tu as commencé; tu peux me prendre dans tes bras.» Le bébé qu'est son fils est différent en ce qu'il a maintenant fermé les yeux, son travail de la nuit achevé. Que doit faire le père? Toucher sa femme pour la réveiller? Il entend son nom, mais à peine murmuré de très loin.
       Le sol de briques aussi frais que du carrelage est plus bas que le niveau extérieur, et l'homme reste debout à la fenêtre près du lit et regarde par la déchirure du grillage le désert qui s'est haussé à une toute autre échelle. L'homme s'était rapproché de la manière dont l'enfant sondait les distances entre ici et la vie indifféremment autour de lui, quoi que l'enfant pense faire. Ces sons plus anciens ne sont-ils pas un pouvoir que le fils pourrait maintenant remettre à son père pour qu'il en prenne soin.
       C'est pendant le deuxième après-midi qu'elle lui dit, Tu chuchotais avec lui la nuit dernière. C'était lui qui chuchotait, répond l'homme. Toi aussi, parce que cela m'a réveillée à plusieurs reprises, insiste-t-elle. Mais c'était difficile à entendre, continue son mari. Mais c'est pour cela que je n'ai pas cessé de me réveiller, je devais faire un effort pour entendre; ce n'était pas comme quand tu parles dans ton sommeil, mais je n'ai peut-être pas tout entendu, réplique la femme. Ah, tu étais endormie, lui dit l'homme, sans jamais demander ce qu'elle l'avait entendu dire, bien que cela ressemble parfois à des prédictions, selon elle. Ce n'est pas pour le hibou que tu sifflais - appelais-tu une fois de plus la chauve-souris terrestre? demande-t-elle avec amitié, je n'avais pas l'impression que ce que j'avais entendu dans mon sommeil, c'était toi. Ce n'était pas moi, dit-il. Peut-être pensais-tu tout haut, dit-elle à son mari. J'aimerais bien en être capable, dit l'homme en riant. Elle rit et alors le bébé fait de même, qui dit, plus qu'il ne rit, ah ah ah, un bébé dans la lumière du jour. Quand vas-tu réparer le grillage? ajoute-t-elle comme si c'était cela qu'elle avait réellement en tête - ne fais pas ça au milieu de la nuit. Gah, dit-il à son fils tout doucement, guh; et la-dee, chuchote-t-il presque de mémoire.
       L'enfant ne répondra pas, ce n'est pas ainsi que les choses se passent à son âge - ne répondra absolument pas pendant quelque temps. Mais alors l'homme entend, Mmuh mmuh - les deux parties qui le forment. Est-ce un mot de la nuit partagée par le fils et le père maintenant que s'approche le jour? On ne veut pas que ce qu'on a dit soit renvoyé comme par un perroquet. Tu as entendu ça? demande la femme. L'homme dit qu'il croit que le bébé associe deux choses. Quelles choses? elle aimerait savoir. Ce uh, dit-il. Quel uh? Cette chose qu'il tente de résoudre, annonce l'homme. Ils se contemplent l'un l'autre, et contemplent le bébé. C'est que, moi, j'ai pensé que c'était «Mamma», dit la femme. Ça se pourrait, concède l'homme. Est-il précoce? demande-t-elle en s'adressant à lui et à lui seul. L'homme, qui pourrait bien avoir perdu du terrain, ramasse sa montre bracelet sur la table de la cuisine, et se souvient du grillage. Que savons-nous vraiment, répond-il. Son fils dit un o court, comme dans homme - o, o, o.
       Trois nuits, trois nuits téméraires que son fils et lui ont passées ensemble là-dessus. Se réveillant, la troisième nuit, devant le grillage à présent invisible près du lit, avec des chiens qu'on entendait du ranch à trois kilomètres de là, et, presque plus loin encore, le houp plus aigu venu des gorges étroites d'un ou deux coyotes comme des réponses de la terre, le père n'entend pas le fils; et puis il l'entend. L'homme est resté endormi jusqu'au-delà du milieu de la nuit. Qu'a-t-il manqué?
       La sonnerie du téléphone? Serait-ce lui qui parle dans son sommeil, émettant des prédictions selon sa femme? Il est sorti du lit, distrait pendant une seconde par un minuscule feu à plus d'un kilomètre, mais c'est le sommeil toujours en lui et avec lui des noms, une série de noms. Quand les sondages de ce soir ont-il commencé? Il entend le corps du bébé. La femme soupire quelque chose qui ressemble un peu à Hi. Comme il se doit la lune a une nouvelle position, mais à travers les barreaux du berceau les bras aux manches blanches sont étrangement levés et ont toujours ce pouvoir solitaire. Pourtant l'homme n'aime pas tellement ce qu'il entend. Moins contondant, moins certain. Un «Da» presque murmuré ne signifie pas le père, et n'est ni interrompu ni terrible pour autant. Les paupières sont éclairées par la lune. Son enfant est magnifique. Il y a un gah dénué de sens avec un peu du rrr de la journée pris dedans. Un vieux eh qui n'accoste que lui-même et ressemble moins à une respiration qu'à une acceptation. Un aar aar qui est dans le noir et qui n'est ni là ni nulle part ailleurs sauf qu'il rêve peut-être du jour. Et un lent ha ha ha, et le goh qui était seul mais hésitant. Et, sans le d, un autre son respiré avec un peu du sérieux préalable que, dans son coeur, l'homme espère voir arriver ou auquel il demande quelque chose.
       Du fond de son sommeil des noms le submergent, des animaux, des lieux. Sur l'horizon des Montagnes de Jemez l'aube pourrait ressembler à cette ligne de ciel à l'ouest en dessous des couvercles nuageux de stratus et, pense-t-il, d'altostratus. Dans le noir deux chevaux lèvent leur museau et sont de vagues amis de la maison certaines nuits, de sorte qu'on les voit mieux sans les regarder de face, la croupe du cheval palouse, plus pâle, obscurcie par le corps sombre et épais du mustang. La demi-lune passe dans les nuages et sa femme est enroulée sur elle-même mais mieux préparée que l'homme, qui ne s'est jamais vraiment entendu parler dans son sommeil mais a tout laissé tomber ces trois dernières nuits pour apprendre un langage que le locuteur va peut-être maintenant laisser partir, ou laisser vivre, pour le remplacer par un autre. Qu'était-ce donc? ce que l'homme a lâché et qui est parti dans les pins pignons et les genévriers comme un serpent qui ne voulait rien de toi. J'ai essayé, dit-il, et l'enfant se retourne et s'assied en se réveillant. Oui? dit l'homme - mais l'enfant ne parle pas, il va se mettre à pleurer et il pleure abondamment et avec des cris perçants, lorsqu'il voit l'homme: ce qui veut dire, Tu n'es pas celui que je veux, tu es celui vers qui je hurle. L'enfant, pour la première fois dans le souvenir de l'homme, se dresse en empoignant le bord du berceau et s'égosille à pleins poumons. Et c'est ainsi.
       L'homme a vu le futur et devrait s'apercevoir la nuit suivante que son enfant lui a abandonné des rudiments qui ne servent plus à grand chose et a poursuivi, bien que l'homme qui se penche dans sa nudité sur le berceau et soulève l'enfant se souvienne de ce qu'il a laissé tomber quand il a tout laissé tomber. Il s'agissait de montagnes loin d'ici et pourtant juste derrière la fenêtre, d'un feu de camp, d'un chien, et de deux hommes qui parlaient. Et il pensa que si dans son sommeil il l'avait traduit en mots il verrait de nouveau qui étaient ces hommes.
       Ainsi ils sont tous les trois dans le lit depuis un moment, la femme au milieu soulevant son sein pour positionner le tétin peut-être, l'enfant de l'autre côté ronflant tranquillement. Il t'a réveillé, murmure-t-elle. Nous sommes tous les deux des causeurs, dit-il, appuyé sur son coude, comme s'il pouvait rester dérangé et éveillé pour de bon ou se laisser de nouveau glisser dans un sommeil léger. Tu m'as réveillée avant de te réveiller toi-même, tu as prononcé son nom, dit-elle, mais ensuite tu as dit «uh» - je crois bien que c'était «uh» - tu l'as dit une ou deux fois, tu dormais, comme si tu pensais à quelque chose, te préparais à le dire.
       Il est évident que l'homme a envie de parler, et il couvre de sa main le sein de la femme. Que voulais-tu dire par «J'ai essayé»? demande-t-elle, je croyais que c'était à moi que tu parlais.
       Que ça pouvait attendre, dit-il. Oh, bien, soupire-t-elle. J'ai prononcé son nom? demande-t-il. Elle respire. Peut-être ne répond-elle pas. Mais qui d'autre pourrait bien s'y intéresser sinon l'homme? L'enfant semble épuisé.
       L'homme est peut-être en colère, ou alors il se parle à lui-même. Laisse tout tomber. Laisse tout tomber quand il a besoin de toi, quand il appelle. Et en échange il grandira en force. S'il a besoin de toi ou s'il parle, s'il fait quelque chose de nouveau, laisse tout tomber. C'est cela dont tu étais capable. Qu'est-ce que tu as gagné à en être capable? Pour commencer tu as retrouvé le nom d'un de ces hommes autour du feu de camp. Tu n'es pas vraiment une personne nocturne, continue sa femme comme si elle n'était qu'à demi endormie, comme si c'était une réponse à ce qu'il avait demandé.
       Demande lui, répond-t-il. Et en disant cela il est déjà debout et de l'autre côté du lit et glisse un bras et un coude sous l'enfant et l'autre bras sous sa tête de sorte que la femme soulève son bras qui était au-dessus de la tête de l'enfant et il lui enlève l'enfant tandis qu'elle se retourne vers l'autre côté, le côté de son mari.
       Les briques du désert communiquent un froid de fin de nuit comme l'annonce de l'aube contre la plante de ses pieds, et derrière le grillage de la fenêtre un bruit de grattement, la griffe d'un gros lièvre, le chien d'un voisin qui se souvient, n'obtient aucune réponse de la terre. Il faut que tu poses l'enfant, il faut qu'il n'y ait pas de différence entre tes mains et tes bras et tes os et le matelas du berceau, un mouvement presque imperceptible de l'un à l'autre, voilà les choses qui sont nécessaires.

Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner

Cette nouvelle est publiée avec l'accord de la Mélanie Jackson Agency