Il n'est pas très éloigné de
Temple Bar.
En s'y rendant,
par le chemin habituel, on a l'impression de quitter une plaine
surchauffée et de se retrouver dans une profonde et fraîche
vallée, ombragée par les collines qui l'entourent.
Incommodé
par le vacarme et souillé par la boue de Fleet Street -
où se pressent ces Bénédict de commerçants,
le front ridé des lignes de leurs grands livres, réfléchissant
à l'augmentation du pain et à la dépression
postnatale - tournez dextrement en arrivant à un carrefour
mystique - ce n'est pas une rue - glissez le long d'un passage
monastique et peu éclairé flanqué d'édifices
sombres, sobres et solennels, puis, sans cesser d'avancer, quittez
en tapinois tout ce monde accablé de soucis pour, enfin
dépêtré, vous retrouver dans les cloîtres
tranquilles du Paradis des Célibataires.
Comme les oasis
du Sahara sont rafraîchissantes; comme les îlots des
bosquets dans les prairies d'août sont charmants; comme
la foi authentique est exquise au milieu de mille perfidies; mais
plus rafraîchissant, plus charmant et plus exquis encore
est le langoureux Paradis des Célibataires, situé
au centre de pierre de la stupéfiante ville de Londres.
Parcourez les
cloîtres, en vous laissant aller aux douces méditations;
goûtez votre plaisir, appréciez ce moment de loisir
dans ce jardin qui mène à l'eau; allez traîner
dans l'ancienne bibliothèque; allez vous recueillir parmi
les sculptures de la chapelle; mais vous n'en aurez pas vu grand-chose,
vous n'en connaîtrez presque rien, vous n'en aurez pas vraiment
apprécié le doux noyau tant que vous n'aurez pas
dîné avec le groupe uni des Célibataires et
que vous n'aurez pas vu étinceler leurs yeux et leurs verres
conviviaux. Pas en dînant à la table houleuse de
l'ordinaire, pendant la session judiciaire, au réfectoire;
mais tranquillement, en réponse à une suggestion
privée, à une table privée; hôte cordialement
invité par quelque bon Templier.
Templier? Mais
c'est une appellation romantique. Voyons voir. Brian de Bois-Guilbert
était Templier, il me semble. Voulez-vous nous donner à
entendre que ces célèbres Templiers ont survécu
dans le Londres moderne? Se peut-il que le bruit métallique
de leurs talons cuirassés et le fracas de leurs boucliers
résonnent encore lorsque les moines chevaliers vont prier
en cotte de mailles devant l'Hostie consacrée? Quel curieux
spectacle assurément que de voir un moine chevalier se
frayer un chemin le long du Strand, son corselet étincelant
et son surcot neigeux éclaboussés par un omnibus!
Pourvu en outre d'une longue barbe, selon la règle de son
ordre; le visage couvert d'une fourrure de léopard; de
quoi aurait l'air ce lugubre fantôme au milieu des citoyens
rasés de près et aux cheveux courts? Nous savons
d'ailleurs - la désolante histoire le rapporte - qu'une
tache morale avait fini par souiller cette fraternité sacrée.
Jamais l'épée d'un ennemi n'aurait pu vaincre les
chevaliers en duel, et pourtant le ver de la luxure s'introduisit
sous leur garde et rongea le centre de leur foi de chevalier,
mordilla leur voeu monastique, jusqu'à ce que l'austérité
des moines finît par se relâcher dans les banquets
et que ces moines voués au célibat se fussent transformés
en hypocrites et en roués.
Toutefois, en
dépit de tout cela, quelle surprise pour nous d'apprendre
que les moines templiers (s'il en existe encore) étaient
sécularisés à un point tel qu'au lieu de
se tailler une célébrité immortelle par leur
conquête glorieuse de la Terre Sainte, ils en étaient
réduits à trancher le rôti de mouton sur une
planche à découper. Comme Anacréon, ces Templiers
dégénérés pensent-ils désormais
que rouler sous la table au cours d'un banquet vaut mieux que
tomber à la guerre? Mais, de toute façon, comment
pourrait-il y avoir encore des survivants de cet ordre célèbre?
Des Templiers dans le Londres moderne! Des Templiers vêtus
de la cape frappée d'une croix rouge, fumant le cigare
dans les salons! Des Templiers serrés les uns contre les
autres dans un train, à tel point que le train tout entier,
rempli de heaumes d'acier, de lances et de boucliers ressemble
à une longue locomotive!
Non. Le véritable
Templier a disparu depuis longtemps. Allez voir les merveilleux
tombeaux de Temple Church; regardez les silhouettes rigides et
hautaines couchées là, leurs bras croisés
sur un coeur paisible, dans un repos éternel et sans rêves.
Les vaillants chevaliers du Temple n'existent plus, pas plus que
les années qui précédèrent le déluge.
Cependant, le nom est resté, ainsi que la compagnie portant
ce nom, les anciens domaines et certains des anciens édifices.
Mais le talon de fer est devenu une botte de cuir verni; le long
espadon à deux mains est devenu une plume pour laquelle
une seule main suffit; le moine qui donnait bénévolement
des conseils spirituels gratuits conseille aujourd'hui contre
rétribution; le défenseur du sarcophage (s'il est
habile avec son arme) a de nos jours plus d'une cause à
défendre; celui qui s'était voué à
ouvrir et à libérer toutes les grands routes du
Saint Sépulcre a aujourd'hui pour tâche particulière
de gêner, d'obstruer, d'entraver et de détourner
toutes les cours et toutes les allées de la loi; le moine
chevalier fléau des Sarrasins, qui affrontait les pointes
des lances à Saint-Jean-d'Acre, débat aujourd'hui
de points de détail légaux à Westminster
Hall. Le heaume est une perruque. Frappé par la baguette
enchantée du temps, le Templier est désormais un
juriste.
Mais, comme tant
d'autres qui sont tombés des sommets altiers de la gloire
- comme la pomme, dure sur la branche, moelleuse au sol - la chute
du Templier a certainement fait de lui un meilleur compagnon.
Je suppose que
ces anciens prêtres soldats n'étaient au mieux que
rudes et revêches; enfermés comme ils l'étaient
dans la quincaillerie de Birmingham, comment leur main guindée
pourrait-elle serrer affectueusement la mienne ou la vôtre?
Leur âme fière, ambitieuse et monastique était
enfermée comme dans un missel à fermoir; leur visage
lui-même était comprimé dans une carapace
d'obus; comment auraient-ils pu être joviaux? Mais le Templier
moderne est le meilleur des compagnons, le plus affable des hôtes,
un extraordinaire gourmet. Son esprit et son vin sont tous deux
du type pétillant.
L'église
et les cloîtres, les cours et les caves, les allées
et les passages, les salles de banquet, les réfectoires,
les bibliothèques, les terrasses, les jardins, les vastes
promenades, les appartements et les salles à manger occupent
une très grande superficie, ils sont tous groupés
dans un voisinage central et assez bien protégés
du vacarme de la vieille ville qui les entoure; en outre tout
y est entretenu avec un soin particulier propre aux célibataires,
aucune autre partie de Londres ne peut offrir à un être
paisible un refuge aussi agréable.
Le Temple est
réellement une ville à lui tout seul. Une ville
avec toutes les dépendances indispensables, comme le montre
l'énumération que je viens de faire. Une ville qui
possède son parc, et des parterres de fleurs, et les berges
d'un fleuve - à un endroit la Tamise y coule aussi librement
que le tranquille Euphrate dans le jardin d'Éden au commencement
du monde. Là où est situé aujourd'hui Temple
Garden les anciens Croisés faisaient courir leurs montures
et s'activer leurs lances; les Templiers modernes se reposent
aujourd'hui sur les bancs qu'ombragent des arbres et, croisant
leurs bottes de cuir verni, font courir leur langue en échangeant
de joyeux propos.
Les longues séries
de portraits sévères dans les salles de banquet
montrent quels grands et illustres hommes - célèbres
nobles, juges et chanceliers - ont été en leur temps
Templiers. Mais tous les Templiers n'ont pas connu une gloire
universelle; et pourtant, si des coeurs chaleureux et un accueil
encore plus chaleureux, des esprits choisis et une cave encore
plus choisie, de bons conseils et de fabuleux dîners, épicés
de divertissements rares, où la gaieté le dispute
à l'imagination, méritent d'être mentionnés
pour l'éternité, gravez donc, ô muses, les
noms de R. F. C. et de son auguste frère .
Pour être
Templier, au sens strict et véritable, il faut nécessairement
être avocat ou étudiant en droit, et avoir été
solennellement inscrit comme membre de l'ordre; un grand nombre
de ces juristes cependant, bien que Templiers, ne logent pas dans
l'enceinte du Temple, il leur arrive néanmoins d'y avoir
leur cabinet, et c'est ainsi qu'un grand nombre de ceux qui résident
dans ces anciens et vénérables appartements n'ont
jamais, eux, été admis comme Templiers. S'il se
trouve que vous soyez, disons, un gentleman indolent et célibataire,
ou un homme de lettres tranquille, non marié, que vous
ayez été charmé par la douce retraite qu'est
ce lieu et que vous désiriez profondément planter
votre tente ombrageuse parmi les autres dans ce campement serein,
il faut vous lier d'amitié avec quelqu'un de l'ordre et
lui demander de louer pour vous, en son nom mais à vos
frais, un appartement vacant qui soit à votre goût.
C'est ainsi,
je suppose, que fit le Dr. Johnson, nominalement Bénédict
et veuf, mais célibataire virtuel, lorsqu'il y logea quelque
temps. C'est ce que fit aussi Charles Lamb, cet incontestable
célibataire, cette rare et belle âme. Et des centaines
d'autres encore à l'esprit de bon aloi, Frères de
l'ordre du Célibat, ont de temps en temps dîné,
dormi et planté leur tente sur ces lieux. D'ailleurs c'est
une vraie ruche de bureaux et d'appartements. Comme tout fromage,
il est presque perforé de part en part par les confortables
cellules des célibataires. Cher et délicieux endroit!
Ah! quand je me remémore les douces heures que j'y ai passées,
la géniale hospitalité avec laquelle j'ai été
accueilli sous ces toits séculaires, si je veux que mon
coeur s'exprime correctement, c'est à la poésie
que je dois faire appel; et, avec un soupir, je chante doucement,
Carry me back to old Virginny!
Voilà
donc, en gros, ce qu'est le Paradis des Célibataires. Et
c'est ainsi que je le trouvai, un agréable après-midi
du mois souriant de mai, lorsque, quittant mon hôtel de
Trafalgar Square, je m'y rendis pour dîner, invité
par cet excellent avocat, célibataire et magistrat des
Inns of Court , R. F. C. (il possède déjà
le premier et le deuxième titre, et devrait posséder
le troisième; par ce texte je le lui décerne), dont
je conservais la carte de visite pincée entre mon index
et mon pouce gantés, jetant de temps à autre un
coup d'oeil à la plaisante adresse imprimée en dessous
du nom, «N° -, Elm Court, Temple».
En vérité
c'était un gentleman anglais tout à fait chaleureux,
insouciant, tout à fait agréable et d'une société
fort plaisante. Si, à la première rencontre, il
pouvait paraître réservé, d'un accueil plutôt
glacial - patience; ce champagne ne tardera pas à dégeler.
Et sinon, mieux vaut un champagne trop froid qu'un vinaigre liquide.
Neuf gentlemen,
tous célibataires, étaient présents au dîner.
L'un d'eux était de «N° - King's Beach Walk,
Temple»; un deuxième, un troisième, et un
quatrième, et un cinquième, étaient venus
de divers cours ou passages affublés de noms aux syllabes
tout aussi riches et sonnantes. C'était certainement une
sorte de Sénat des Célibataires, convoqués
à ce dîner malgré l'éloignement de
leurs appartements, dignes représentants du célibat
de ce Temple. Encore mieux, c'était, par représentation,
un Grand Parlement des meilleurs Célibataires de l'universelle
Londres; certains de ceux qui étaient présents étaient
venus de lointains quartiers, de sièges célèbres
et séculaires où vivent les avocats et les hommes
sans épouse - Lincoln's Inn, Furnival's Inn; et un de ces
gentlemen, que je regardais avec une espèce de révérence
collatérale, habitait sur le lieu même où
Lord Verulam , célibataire, avait autrefois logé
- Gray's Inn.
L'appartement était situé haut dans le ciel. Je
ne sais combien d'étranges escaliers anciens je dus grimper
pour y parvenir. Mais un bon dîner, en excellente compagnie,
se mérite. Il ne fait aucun doute que, si notre hôte
avait installé sa salle à manger à une telle
hauteur, c'était pour permettre l'exercice préalable
nécessaire au plaisir et à une bonne digestion.
Le mobilier était
merveilleusement dénué de prétention, vieux
et douillet. Vous ne trouviez là, dans ce sobre appartement,
nul acajou brillant et neuf, tout collant d'un verni qui vient
d'être appliqué, ni d'ottomanes aussi inconfortables
que luxueuses, ni de sofas trop beaux pour qu'on veuille s'y asseoir,
rien qui aurait pu vous gêner. Tous les Américains
de bon sens devraient apprendre de tous les Anglais de bon sens,
que le brillant et le clinquant, la pacotille et les fanfreluches
ne sont pas nécessaires au bien-être domestique.
Le Bénédict américain avale, dans le centre-ville,
une côtelette trop cuite dans un écrin clinquant;
le célibataire anglais dîne tout tranquillement chez
lui, où on lui sert cet incomparable mouton des South Downs,
sur une table en sapin sans prétention aucune.
Le plafond de
la pièce était bas. Qui veut dîner sous le
dôme de Saint-Pierre? De hauts plafonds! Si tel est votre
souhait, si, plus ils sont hauts plus vous êtes content,
et si vous êtes tellement grand, allez donc dîner
en plein air avec la gigantesque girafe.
Au bout d'un
moment les neuf gentlemen s'assirent devant neuf couverts et se
mirent rapidement à l'ouvrage.
Si je m'en souviens
bien, l'affaire commença par un potage de queue de boeuf.
D'une riche teinte rouille, sa saveur délicieuse dissipa
ma méprise, c'est qu'à première vue j'avais
confondu son ingrédient principal avec des aiguillons de
charretiers ou la peau tannée d'un huissier. (En guise
d'interlude, nous bûmes alors un peu de bordeaux.) Le tribut
suivant était rendu à Neptune - le turbot venait
en deuxième position; d'un blanc de neige, lamellé
et gélatineux comme il convient, d'une onctuosité
qui n'était pas trop tortueuse.
(À ce
moment-là nous nous rafraîchîmes avec un verre
de sherry.) Lorsque cette cavalerie légère eut disparu,
l'artillerie lourde du festin s'avança, commandée
par ce célèbre généralissime anglais,
le roast-beef. Il avait pour aides de camp une selle de mouton,
une dinde bien dodue, une tourte au poulet et une suite sans fin
d'autres mets délicieux; tandis que, en guise d'avant-coureurs,
nous vîmes arriver neuf pots d'ale mousseuse. Cette artillerie
lourde étant repartie sur les talons de la cavalerie légère,
une brigade choisie de fantassins à plumes vint s'installer
sur la table, son campement éclairé par les plus
rougeoyantes des carafes.
Suivirent des
tartes et des desserts, ainsi que d'innombrables friandises; puis
des fromages et des biscuits. (En guise de cérémonial,
tout simplement, pour ne pas perdre les bonnes habitudes ancestrales,
chacun de nous but alors un verre de bon vieux porto.)
La nappe fut
ensuite enlevée; et, comme l'armée de Blucher arrivant
sur le champ de Waterloo pour la mise à mort, voilà
qu'arriva un détachement frais de bouteilles, rendues poussiéreuses
par leur marche forcée.
Tous les mouvements
des forces armées étaient orchestrés par
un vieux maréchal étonnant (je ne peux pas me résoudre
à lui donner ce nom peu glorieux de serveur), à
la chevelure et à la serviette de neige, avec une tête
ressemblant à celle de Socrate. Au milieu de toute l'hilarité
du festin, occupé à ses importantes affaires, il
dédaignait de sourire. Homme vénérable!
Dans les lignes
qui précèdent j'ai tenté d'ébaucher
un programme approximatif du plan d'ensemble des opérations.
Mais tout le monde sait qu'un dîner bon et génial
se fait en quelque sorte au hasard, pêle-mêle, et
qu'il est particulièrement difficile de l'appréhender
dans tous ses détails. C'est pourquoi j'ai parlé
d'un verre de bordeaux, et d'un verre de sherry, et d'un verre
de porto, et d'une chope d'ale - tout cela à des moments-clés
lors d'étapes spécifiques. Mais il ne s'agissait
là, pour ainsi dire, que de toasts officiels. D'innombrables
verres furent bus impromptu, pendant les intervalles entre ces
imposantes rasades.
Chacun des neuf
célibataires semblait tendrement attentif à la santé
des huit autres. Tout au long du dîner, dans des flots de
vin, chacun émit avec le plus grand des sérieux
des voeux très sincères de bien-être complet
et de santé durable aux gentlemen assis à sa droite
et à sa gauche. Je m'aperçus que lorsque l'un de
ces gentlemen attentionnés désirait boire un peu
de vin (seulement pour le bien de son estomac, comme Timothée),
il attendait pour ce faire qu'un autre célibataire l'accompagnât.
Être vu en train de boire un verre en solitaire sans que
personne d'autre ne vous accompagne paraissait être un signe
d'indélicatesse, d'égoïsme et de manque d'esprit
fraternel. Pendant ce temps, alors que les vins arrivaient en
succession rapide, les esprits de la compagnie s'élevaient
de plus en plus vers une parfaite génialité sans
contrainte. Ils racontaient toutes sortes d'histoires plaisantes.
Des épisodes de leur vie privée choisis avec soin
apparurent alors, comme des crus choisis de vin de Moselle ou
du Rhin, mais qui auraient été mis en réserve
pour cette compagnie particulière. L'un d'entre eux nous
raconta sa douce vie d'étudiant à Oxford; avec quelques
anecdotes épicées au sujet de nobles lords au grand
coeur, ses généreux compagnons. Un autre célibataire,
un homme aux cheveux gris et au visage ensoleillé qui,
d'après ce qu'il racontait, occupait tous ses loisirs à
aller aux Pays-Bas en bateau pour faire des tours d'inspection
impromptus de la belle architecture flamande ancienne qu'on y
trouvait - ce vieux célibataire érudit, aux mèches
blanches, au visage rubicond, excellait dans la description des
anciens bâtiments, des guildehuis, des hôtels de ville,
des stadhuis, que l'on pouvait voir dans la contrée des
anciens Flamands. Un troisième était un visiteur
assidu du British Museum, et savait tout sur toutes sortes d'antiquités,
de manuscrits orientaux et de livres sans prix, exemplaires uniques.
Un quatrième venait de rentrer d'un voyage dans l'ancienne
Grenade et ne parlait évidemment que de décors sarrasins.
Un cinquième avait une affaire judiciaire amusante à
raconter. Un sixième était connaisseur en vins.
Un septième nous raconta une anecdote étrange et
caractéristique sur le duc de fer , jamais imprimée,
jamais encore divulguée à personne, ni en public
ni en privé. Un huitième s'était récemment
amusé, certains soirs, à traduire un poème
comique de Pulci. Il nous en récita les passages les plus
bouffons.
Et la soirée
s'écoulait ainsi, doucement, et les heures étaient
annoncées, non par une horloge à eau comme celle
du roi Alfred , mais par un chronomètre à vin. Pendant
ce temps la table avait fini par ressembler un peu au champ de
courses d'Epsom; une véritable enceinte autour de laquelle
les carafes galopaient en cercle. De peur qu'une carafe ne parvînt
pas à atteindre sa destination suffisamment vite, une autre
était envoyée à sa suite par express pour
la faire avancer; puis une troisième pour presser la deuxième;
et ainsi de suite, une quatrième et une cinquième.
Et tout ce temps-là, rien de bruyant, rien de grossier,
rien de turbulent. Je suis tout à fait certain, d'après
la scrupuleuse gravité et l'impassibilité de son
visage, que si Socrate, le maréchal, avait perçu
la moindre note inconvenante dans la compagnie qu'il servait,
il serait parti sur le champ sans donner de préavis. J'appris
par la suite que, pendant le repas, un célibataire invalide,
couché dans un appartement attenant avait, pour la première
fois, dormi d'un bon sommeil reconstituant après trois
longues et pénibles semaines.
C'était,
en matière d'absorption tranquille de la bonne vie, de
bons vins, de bons sentiments et de bonnes conversations, la perfection
même. Une réunion de frères. Le confort -
confort fraternel, domestique, était la caractéristique
principale de cette affaire. En outre, vous pouviez deviner que,
de toute évidence, ces hommes au coeur tranquille n'avaient
ni femme ni enfants vers lesquels diriger une pensée anxieuse.
Et pour la plupart ils étaient aussi des voyageurs; car
seuls des célibataires peuvent voyager librement sans que
leur conscience tressaille à la pensée du foyer
déserté.
Cette chose qu'on nomme douleur, ces difficultés illusoires
- leurs imaginations de célibataires les considéraient
comme deux légendes absurdes. Comment des hommes à
la mentalité aussi libérale, dont l'érudition
s'était nourrie au spectacle du monde et munis d'une intelligence
philosophique et conviviale profonde - comment ces hommes auraient-ils
pu s'en laisser imposer par des fables, par de telles moineries?
Douleur! Difficultés! Pourquoi pas des miracles catholiques?
Rien de la sorte. - Pourriez-vous me passer le sherry, Monsieur.
- Pouah, pouah! Impossible! - Le porto, Monsieur, s'il vous plaît.
Cela n'a pas de sens; ne me dites pas cela. - La carafe s'arrête
chez vous, Monsieur, je crois bien.
Et tout à
l'avenant.
Peu de temps
après que la nappe eut été enlevée,
notre hôte jeta un coup d'oeil chargé de sens à
Socrate, et ce dernier, s'étant dirigé cérémonieusement
vers une crédence, en revint chargé d'une immense
corne torsadée, véritable corne de Jéricho,
montée sur argent poli et en outre ciselée et curieusement
ornementée; sans oublier deux têtes de chèvres
grandeur nature, avec quatre autres cornes en argent massif qui
dépassaient de chaque côté de la noble corne
centrale.
N'ayant jamais entendu dire de notre hôte qu'il jouait du
cor de chasse, je fus surpris de le voir s'emparer de cette corne
et la soulever, comme s'il s'apprêtait à nous jouer
une vivifiante sonnerie. Mais je fus rassuré à ce
sujet et corrigeai mon erreur concernant l'usage de la corne lorsque
je le vis glisser son pouce et son index dans l'ouverture; après
quoi un léger arôme s'en éleva et mes narines
accueillirent l'odeur d'un tabac râpé de grand choix.
C'était une tabatière destinée à ceux
qui aimaient priser. Elle fit le tour de la table. Quelle excellente
idée, pensai-je, que de priser à ce moment critique.
Il faut introduire cette magnifique habitude parmi mes concitoyens
d'Amérique, méditai-je encore.
Cette remarquable
retenue de la part des neuf célibataires - retenue qu'aucune
quantité de vin ne pouvait affecter - retenue qu'aucun
degré de gaieté ne pouvait ébranler - m'impressionna
une fois de plus lorsque j'eus noté que, bien qu'ils se
fussent libéralement servi de tabac à priser, pas
un seul homme n'avait jusqu'à présent, par un éternuement,
violé la bienséance ni n'avait jusqu'à présent
importuné le célibataire invalide dans la chambre
attenante. Le tabac fut prisé en silence, comme s'il s'était
agi de quelque fine poudre inoffensive recueillie sur les ailes
des papillons.
Mais aussi parfaits
qu'ils puissent être, les dîners de célibataires,
comme les vies de célibataires, ne peuvent durer éternellement.
Vint le moment de se séparer. Les uns après les
autres les célibataires saisirent leurs chapeaux, et deux
par deux, bras dessus bras dessous, ils descendirent, sans cesser
de converser, jusqu'à la cour pavée; certains se
dirigèrent vers leurs appartements voisins pour tourner
quelques pages du Décaméron avant de se retirer
pour la nuit; d'autres fumèrent un cigare en arpentant
le jardin dans l'air frais de la berge de la rivière; d'autres,
dans la rue, hélèrent un fiacre et se firent conduire
douillettement jusqu'à leur lointain logement.
J'étais
le dernier à partir.
«Eh bien,
me dit mon hôte souriant, que pensez-vous donc de ce Temple
et du type de vie que nous y menons, nous autres célibataires?»
«Monsieur,
lui dis-je dans un accès de candeur admirative - Monsieur,
c'est ici le véritable Paradis des Célibataires!»
Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner