La
victime à hanter est une femme. Et belle. C'est important.
Elle a toujours eu un profond sentiment de confiance en soi, mais
aussi un plus grand effort d'adaptation à faire. Dans le
corps intact il y a un flot constant d'impulsions qui bombardent
le cortex à partir des terminaisons nerveuses dans les
muscles, un bombardement réparti également des deux
côtés. Mais quand le corps n'est plus intact, il
en résulte un déséquilibre neuromusculaire
qui provoque une tension supplémentaire dans le cerveau
sensibilisé et bouleverse l'état d'équilibre
antérieur. A ce stade relativement prématuré,
il est difficile d'estimer jusqu'à quel point ce sentiment
de confiance parviendra à contrer le désespoir devant
l'adaptation nécessaire, donc à affaiblir le déséquilibre
dans le flot d'impulsions atteignant les zones corticales.
La victime est une femme
et très belle, autant qu'on puisse en juger pour le moment
avec ses yeux paisiblement fermés dans un sommeil analgésique
sans conscience de la douleur. Il est facile d'oublier toute l'ampleur
de la beauté quand les yeux sont fermés et les neuroblastes
insensibles abrités de l'agonie. Les yeux ouverts peuvent
faire vivre la beauté de douleur terreur désespoir
ou colère, sans parler de désir, de tendresse liquide,
ni même de l'alléchante invitation le long des sentiers
vers la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux du temps
lié à la lune dévoreuse de soleil la monstrueuse
béance de mort et d'intemporalité qui attire l'homme
comme un aimant dès qu'il est conscient d'une chute d'un
arrachement des tissus ombilicaux empoignade brutale culbute couché
dans un nuage doux s'allaitant au ciel corps sevré de poids
sur jambes incertaines et chute, chute à travers les jours
et minutes. Les yeux ouverts peuvent faire vivre les archétypes
mais ils sont maintenant fermés dans un visage crayeux
gainé de longs cheveux pâles comme des fibres nerveuses
mortes qui ne conduisent plus la douleur le long des membres pâles
et élancés sauf la jambe droite amputée au-dessus
du genou. Dommage. Mille dommages bombardent le cortex depuis
les terminaisons nerveuses dans le névrome du moignon où
les axones prolifèrent tout excités et renvoient
de faux messages de douleur qui pour le moment ne trouvent pas
de décodeur dans l'image centrale endormie d'un membre
qui n'est plus là. Dommage qu'il n'y ait pas de place pour
la pitié dans le jeu de hantise.
Il a été
scientifiquement attesté que le seuil de la douleur est
plus élevé chez les femmes que chez les hommes.
Ce qui rend la tâche plus difficile, mais intéressante.
Avec les hommes, il n'y a pas de problème. Cette distinction
faite, le seuil varie pourtant de sujet à sujet et de moment
à moment car il existe un rythme dans le jeu de hantise
comme dans tout jeu selon stress fatigue drogues constitution
générale équilibre préalable divertissement
activité violente y compris le sexe et le psychiatre recommande
un traitement par électrochocs malgré les statistiques
citées avec fierté sur dix-neuf cas huit améliorations
six rechutes après amélioration trois sans changement
deux aggravations comme si cela prouvait quelque chose et il y
en a qui y sont par trop sensibles dit-il dans son rapport. Dans
chaque cas le traitement avait amélioré l'attitude
du patient face à la douleur de sorte qu'il ou elle ressentait
moins le désarroi. Vrai, et ennuyeux. Mais il existe des
moyens de recréer le désarroi. Souvent le traitement
a modifié la nature de la douleur ajoute-t-il avec fierté
et ainsi chez plusieurs amputés la position du membre fantôme
et sa douleur concomitante sont modifiées plutôt
que soulagées. Oui, il existe des moyens.
En tout cas il est vrai
qu'ils rendent la tâche de plus en plus difficile. Autrefois
seules comptaient les méthodes de conditionnement, c'est
à dire qu'on essayait de relever le seuil en refusant tout
simplement d'admettre l'existence de la douleur fantôme.
Comme si on pouvait refuser d'admettre l'existence d'un fantôme.
Ils sont obligés de l'admettre maintenant. Malheureusement
ils l'étudient aussi, ce qui rend certainement la tâche
plus difficile, bien qu'ils comprennent le phénomène
encore fort mal. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi
la douleur fantôme hante d'un rythme aussi imprévisible,
laissant un amputé en paix pendant vingt ans et apparaissant
tout à coup, inexorable, atroce. Ni pourquoi elle se matérialise
dans la forme fantôme du pied seulement, ou de la main,
pas dans le membre entier, bien que le membre soit lui aussi fantôme
et que la douleur réelle dans le moignon s'acharne dans
chaque neurone. Et pourtant il est évident qu'une douleur,
pour hanter avec succès, doit s'attaquer à la partie
la plus active donc vulnérable de l'image-mémoire
centrale où se trouvent les extrémités qui
avaient été en contact avec la terre l'air le feu
et l'eau, les plantes de pied qui portent tout le poids de l'existence
tandis que l'homme transmue ses archétypes structurels
du recroquevillement à la position allongée puis
verticale et apprend les formes du temps de la nourriture de la
lumière du noir du jeu en palpant des seins membres pelotes
nounours. Mais il y a d'autres raisons. Les fantômes doivent
se préserver un peu de mystère.
S'ils le peuvent. Il est certain que le savoir progresse. Le soleil
blanc par exemple, ou l'audio-analgésie pour être
plus précis, peut anéantir même si ce n'est
que pour un instant. Mais la leucotomie, voilà le grand
ennemi, et on y a recours tout à fait ouvertement dans
les cas de douleur fantôme opiniâtre et indéviable.
Joli mot, indéviable, en raison de la façon dont
nous, les fantômes, nous nous infiltrons le long des sentiers
de la douleur, le long des voies spinothalamiques pour être
exact, non pas que j'aie un faible pour les mots, ils peuvent
aussi être des ennemis, mais j'aime les mots qui font vivre
ma tâche mon voyage le long des sentiers de la douleur,
le long des voies spinothalamiques dans lesquelles ils introduisent
à présent des électrodes un procédé
stéréotaxique pour produire une douleur fantôme
et trouver où exactement coaguler. Très dangereux.
Évidement, puisque ce n'est pas le fantôme réel
mais un autre, créé électriquement. Le résultat
en est trop souvent une spasmodicité dans l'autre membre
du même côté et une perte de coordination dans
le regard plafonné. Les yeux ouverts peuvent faire vivre
la beauté de terreur douleur désespoir ou colère
sans parler de l'alléchante invitation le long des sentiers
vers la matrice et tout le reste. Une femme de trente ans bien
moins séduisante mais encore désirable et hantée
avec succès par un fantôme terriblement douloureux
dans son pied absent était très agitée et
importune dit le Dr Poole le chirurgien mais après une
leucotomie elle s'est calmée, l'importunité a disparu
et ce n'était que quand on lui demandait si la douleur
existait qu'elle en parlait. Il est vrai ajoute-t-il innocemment
fièrement qu'elle disait alors que c'était atrocement
douloureux. Les fantômes doivent se préserver quelque
pouvoir.
S'ils le peuvent. Il
y a toujours des moyens d'abaisser le seuil. Une destitution intellectuelle
ou un retard mental par exemple le relève et les intelligences
supérieures souffrent indubitablement plus que celles de
type pléthorique dénué d'imagination comme
le dernier, un homme pléthorique dénué d'imagination.
Une tentative sans espoir. Il vaut mieux hanter les gens intelligents.
Ils ne sont pas habitués à répondre pleinement
avec leur corps et le choc est plus grand..
Mais cela rend aussi
la tâche plus difficile, bien qu'intéressante. La
victime actuelle n'est pas seulement belle, pâle évidemment,
pâle comme de la craie au milieu de tous ces cheveux pâles
crayeux par manque d'activité violente y compris le sexe
mais intelligente. Elle pense à moi, créant ainsi
ma forme, avec la douleur qui lui est attachée, me donnant
ainsi une existence en tant que pied, le pied le plus mignon que
j'aie jamais été et que peut-être je fus avant
que la jambe ait été lacérée arrachée
et écrasée dans tout ce métal tordu de voiture
car il est difficile de dire si je fus jamais ou non son pied
réel, si grande est mon identification actuelle en tant
que pied fantôme mince long et élastique et élégamment
arqué au-dessus d'un gros orteil du plus beau galbe. C'est
là que j'arrive à faire souffrir le plus. Mais elle
pense à moi avec intelligence, en pleine connaissance du
fait que je ne suis pas réellement là attaché
à cette longueur vide qui est sa jambe fantôme absente
aussi. Elle m'embobine avec d'autres pensées comme les
détails ennuyeux de la routine hospitalière qui
pèsent plus que de raison ou plus que leur valeur intrinsèque
et enveloppent chacune de mes fibres fantômes comme une
gaine médullaire quelquefois. Mais quelquefois seulement
car j'ai mon rythme et plusieurs autres amputés à
hanter ce qui tendrait à prouver que je ne fus jamais son
propre pied réel avec un emploi du temps bien rempli et
les repos nécessaires pour retirer mes atomes en toute
quiétude avant de les rassembler dans les neuroblastes
qui vont me créer à nouveau à l'intérieur
de son cerveau le long des voies spinothalamiques et des fibres
efférentes jusqu'au névrome du moignon ou les axones
des nerfs tranchés prolifèrent sauvagement et renvoient
de faux messages aux zones corticales qui vont bientôt quand
le puissant tranquillisant mourra reconstruire l'image centrale
d'un membre qui n'est plus là mais arraché et lacéré
écrasé et maintenant chirurgicalement tranché
proprement, si proprement peut se dire d'une telle excroissance
fourmilière dans le moignon. Et maintenant elle pense à
moi, me donnant de la force, de l'existence, et créant
ma forme, son mince long pied fantôme, son intolérable
douleur fantôme.
Elle pleure tout doucement.
Je trouve cela très excitant. Les pseudo-neurones dont
je suis maintenant composé agitent leurs dendrites comme
de frémissantes antennes s'entrelaçant s'entremêlant
ou des mouches se frictionnant les pattes et qui grouillent tandis
que les corps cellulaires dansent d'une synapse à l'autre
et je veux qu'elle hurle.
Mais elle pleure tout
doucement. Elle est non seulement belle mais courageuse, pâle
évidemment d'un pâle crayeux au milieu de tous ces
cheveux pâles crayeux comme des fibres nerveuses mortes
qui ne conduisent plus la douleur mais gainent le visage blanc
crispé dans une crampe agonie des ongles acérés
qu'on force dans les cinq os du métatarse la plante du
pied qui n'existe plus que dans la substance du cortex aussi blanc
grisâtre que son visage et aussi crispé dans sa création
de ma forme avec sa douleur concomitante, qui fait mal?
- Très mal, Mademoiselle.
Très très mal. Mais ne me faites pas une autre piqûre.
Il faut que j'apprenne à supporter la douleur.
Pas si je peux l'en
empêcher.
- C'est bien, ça,
mais je ne venais pas vous en faire une. C'est bientôt l'heure
de votre percussion.
- Oh non.
- Mais si. Vous savez
que ça vous fait du bien.
- Mais c'est un vrai
supplice. Et ça ne m'aide absolument pas.
Hélas si, ça
aide, ça me tue, bien que cela la brûle d'une douleur
réelle dans le névrome du moignon.
- Au début c'est
un supplice, naturellement. Comme quand on vous met le manchon
provisoire le jour après l'opération. Mais après,
la compression a bien étouffé la douleur, non? La
percussion, c'est la même chose. Vous verrez, avec le temps.
Comme quand on tape sur une mauvaise dent.
- Pour un temps peut-être.
Mais ça ne soigne pas la dent. Et la dent existe, elle
est malade. Je ne vois pas comment, en frappant mon moignon avec
un maillet, on pourrait arrêter la douleur dans un pied
que je ne fais qu'imaginer.
Son intelligence me
tuera, malgré le seuil plus bas qui en résulte et
qui m'aide.
- Et de toute façon,
pourquoi est-ce que j'ai des douleurs dans le pied imaginaire
et non pas dans toute la jambe? J'imagine aussi la jambe. Et le
moignon fait atrocement mal. Mais ce n'est pas pareil, c'est réel,
donc supportable, même si la douleur est intense.
- Mais oui ma puce,
je sais bien.
- Vraiment, Mademoiselle?
C'est tellement personnel, la douleur.
- Subjectif, disons,
voilà. Une fois que vous aurez accepté cela vous
serez en bonne voie de guérison.
- Mon pied est un objet.
En dehors de moi. Il existe.
- Dans votre tête,
ma puce. Dans votre tête seulement. Le Dr Poole vous l'a
bien expliqué, n'est-ce pas?
- Oh oui, je sais. Le
système nerveux central ne peut pas se débarrasser
de son image corporelle, il y est tellement habitué après
tant d'années. Vingt-deux ans exactement. Comme si ça
pouvait aider. Vingt-deux ans seulement. Pourquoi fallait-il donc
que j'aille avec Denis dans sa voiture de dingue? Il ne m'intéressait
même pas tant que ça. C'est tellement injuste, c'est-
- Allons, allons, on
va se rendre malade. Ça ne fera qu'aggraver les choses.
- Ça brûle,
ça brûle, Mademoiselle, je n'en peux plus, donnez-moi
quelque chose s'il vous plaît, je n'en peux plus.
Elle pleure maintenant
plus que doucement, elle crie, elle sanglote, elle hurle, elle
suffoque. Je trouve ça très excitant. Les pseudo-neurones
dont je suis composé agitent leurs dendrites comme des
ganglions fous qui arborisent le système tandis que les
corps cellulaires dansent le long des cylindraxes à l'intérieur
des fibres du pied qui n'est pas là, vont à reculons
maintenant, en tirant par saccades pour s'échapper des
antennes entrelacées comme pour s'arracher de quelque attache
ombilicale submicroscopique ancrée dans les tissus mous,
prise dans l'os, en peinant, peinant vers une naissance une liberté
et terreur du temps et de l'espace tandis que les impulsions se
précipitent en bas le long des fibrilles et me créent,
me forment et je fais très mal, je gonfle jusqu'à
une existence énorme qui la possède entièrement
et qui l'aime, l'aime, l'aime et la brûle atrocement jusqu'à
ce que la zone corticale ne puisse réagir qu'en coupant
l'approvisionnement de sang le long des nerfs sortant de la moelle
épinière de sorte qu'elle s'évanouit.
Elle a l'air si belle,
si blanche et d'un pâle crayeux au milieu de tous ces cheveux
crayeux comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus
la douleur mais gainent le visage blanc paisible à présent
avec son regard plafonné disparu au-delà de la fente
des paupières pour confronter les fantômes plus sombres
de la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux des marées
sans fin liées à la lune dévoreuse de soleil
monstre de béance mort et intemporalité qui attire
l'âme humaine comme un aimant dès la première
chute arrachement de muscle empoignade brutale culbute couché
dans un nuage doux s'allaitant au ciel sevré du poids du
corps sur jambes incertaines et chute à travers jours et
minutes. Les yeux ouverts peuvent faire vivre les archétypes
et l'amour qui m'attire vers elle comme un aimant tandis qu'elle
s'éveille et allons, allons, ma puce, restons couchée
tranquillement ça va aller mieux à présent.
- Oui. Merci Mademoiselle.
Comme si elle avait
fait quelque chose.
- Mademoiselle.
- Oui?
- Est-ce vrai que les
enfants amputés avant l'âge de quatre ans n'ont pas
de douleurs fantômes? C'est ce que m'a dit le Dr Poole.
- Et bien, si le Dr
Poole vous l'a dit, ça doit être vrai, je pense.
- Ce n'est pas évident.
Le Dr Poole dit beaucoup de choses à ses patients pour
les réconforter. Mais comme tous les docteurs il est tellement
occupé qu'il oublie que nous sommes des individus. Par
exemple l'autre jour, pendant la percussion, il a dit-
- A propos, c'est l'heure.
On va mieux maintenant?
Comme d'habitude elle
se retire dans son obsession du Dr Poole le chirurgien l'homme-au-couteau
le castrateur. Elle coule en Dr Poole, trempant ses terminaisons
dans les tissus mous environnants comme dans la poche d'un oedème,
enveloppant chacune de mes fibres fantômes d'une gaine de
myéline qui m'embobine avec tout ce que le Dr Poole a dit
jusqu'au plus petit détail moléculaire pour soulager
calmer stimuler et occuper. Pourtant ça ne m'ennuie pas
trop à présent d'être ainsi embobiné
coupé castré en tant que membre fantôme car
pour l'instant je me suis dépensé en la possédant
aussi énormément douloureusement et je dois me reposer
récupérer mes atomes pendant que le maillet de caoutchouc
tape sur le névrome de son moignon dix minutes durant jusqu'à
ce qu'à chaque coup plusieurs centaines de fibres nerveuses
amyéliniques dégénèrent et après
des jours semaines mois se recroquevillent et meurent. Mais la
douleur réelle dans son moignon ne me concerne pas étant
comme elle l'a dit si justement réelle donc supportable.
C'est seulement dans les phases initiales que j'utilise le fait
que la douleur existe pour accroître ma forme mon énormité
ma prise sur elle, j'emprunte sa douleur la rendant avec les intérêts
d'impulsions. C'est toutefois de l'image centrale de moi que je
tire ma force principale, afin qu'après des semaines d'une
relation intime je puisse me créer à partir de cette
image centrale sans avoir recours à la douleur dans le
moignon qui pourrait avoir presque complètement disparu
après des années ou réapparaître juste
de temps en temps selon stress et fatigue mais indépendamment
de mes brusques visitations. Les fantômes ont leurs propres
rythmes, doivent préserver leur indépendance, leur
mystère.
Elle commence à
me manquer. C'est toujours un mauvais signe quand je commence
à analyser mes méthodes d'auto-création,
auto-absorption plutôt. Elle est elle-même complètement
absorbée loin de moi en Dr Poole, qui est distingué
avec des cheveux argentés et des yeux sensuels dont il
sait parfaitement se servir pour susciter le degré nécessaire
d'investissement personnel chez ses patients. Il entre dans le
pavillon des femmes en disant pourquoi n'avez-vous pas brossé
cette magnifique chevelure ma belle et où est votre sac
à main mon chou voilà sortez votre poudrier et un
peu de rouge à lèvres aussi j'aime un peu de grâce
féminine chez mes patientes même le jour après
et voilà c'est bien mieux j'ai pensé que vous étiez
si mignonne sur la table d'opération mais un peu pâle
comme si on pouvait avoir l'air mignon sous un masque à
oxygène. Même les hommes réagissent par rivalité
refoulée envers sa belle allure frustration dépendance
au père et peur de la castration bien fondée tandis
qu'il tape sur leur moignon avec son maillet de caoutchouc en
parlant gentiment de problèmes de douleurs et de fantômes
et sont très ennuyés quand le Dr Willett le fait
à sa place.
Quand revient-elle?
Y a-t-il eu dix minutes ou dix jours depuis la dernière
fois que je l'ai possédée? Je perds la notion du
temps, ça a toujours été une faiblesse de
fantôme loin des sens loin du coeur. Elle ne pense pas à
moi. Elle est absorbée en Dr Poole ses cheveux argentés
yeux sensuels et des mots doux comme ma belle je suis très
content de vous qui coulent le long même du névrilème
à travers les gaines myélinisées de chaque
fibre et envoient des impulsions vers le bas le long des structures
non-solides des fibrilles par les étranglements où
d'une façon ou d'une autre ils se transmuent en d'autres
mots non formulés ma petite fille mon amour ma douce petite
fille qui ondoient leurs particules chaotiques autour du système
autonome tout entier en sens inverse dans la colonne vertébrale
puis le thalamus sans rien d'autre qu'une sensation de chaleur
de faible amplitude dans le pied fantôme tandis que je deviens
jaloux de loin dans l'espace et le temps perdu. J'aurais dû
aller avec elle. Mais il aurait pu m'observer. Et j'étais
fatigué. Et maintenant je me retrouve tout agité
de son absence loin de moi.
Il est en train de lui
expliquer d'une voie affable et sensuelle que la douleur fantôme
est liée à un état d'excitation centrale
avec une insistance sur le pool internuncial de la moelle épinière
ou en d'autres mots, mon petit, les centres nerveux supérieurs
d'où résulte une sommation de stimuli anormaux et
une persistance du schéma douloureux dû au niveau
supérieur de l'investissement. Qu'est-ce que c'est la sommation
demande-t-elle pour cacher la confusion ressentie au mot investissement
d'où découle personnel. Je m'excuse ma chérie
oh il appelle tout le monde ma chérie c'est sa méthode
thérapeutique vous êtes tellement intelligente j'en
oublie que vous n'êtes pas de la profession ça aussi
c'est la méthode thérapeutique qu'il emploie avec
elle ça veut tout simplement dire la somme totale, vous
savez, tous les stimuli anormaux s'activant en même temps.
Et internuncial et bien vous avez entendu parler d'un nonce, non?
un messager ou ambassadeur du pape, avec les nerfs c'est la même
chose, ils envoient des messagers qui se rassemblent dans le pool
internuncial, comme un pool de dactylos, vous me suivez, c'est
pourquoi je m'appelle Poole, ha, je reçois tous les messages
nerveux de tous mes patients et je les trie et les apaise tout
comme le pool des eaux du Léthé ma chérie,
comme ça ils ne font plus mal, vous voyez. Pour un moment
en tout cas. Jusqu'à la visite suivante.
- Vous semblez avoir
l'intention de créer en moi une dépendance émotionnelle.
Si vous continuez comme ça la douleur fantôme apparaîtra
chaque fois que je dois venir vous voir.
- Ne faites pas preuve
de trop d'intelligence, ma chérie, ou ça ira encore
plus mal.
- Pourquoi des stimuli
anormaux s'activant tous en même temps? Qu'est-ce que j'ai
d'anormal?
- Pas vous ma chérie.
Vous êtes une belle jeune femme, normale et pleine de santé
et vous mènerez bientôt une belle vie, normale et
pleine de santé si vous êtes sage et faites ce que
je vous dis.
Les mots coulent à
travers les gaines myélinisées de chaque nerf et
envoient des impulsions le long des structures non-solides des
fibrilles par les étranglements où d'une façon
ou d'une autre ils se transmuent en vie amoureuse normale et pleine
de santé pas encore tout à fait formulée
tandis qu'ils ondoient sous formes de particules éparpillées
tout doucement autour du système autonome et retour au
liquide céphalorachidien où ils s'enfoncent et se
noient dans les eaux du pool internuncial avant d'atteindre le
thalamus. Elle est étendue calme sereine presque euphorique
sur son lit ses yeux ouverts vivant d'une tendresse liquide et
l'alléchante invitation le long des sentiers vers la matrice
le flux et le reflux du temps lié à la lune dévoreuse
de soleil béance blanche du ciel et intemporalité
qui m'attire comme un aimant dès que je suis conscient
de ma renaissance dans le désir de recréer ma forme
son pied fantôme et je ravage sa beauté de ma douloureuse
énormité comme douleur fantôme opiniâtre
et indéviable.
Il lui faudrait m'aimer
me vouloir me réclamer malgré son intelligence ou
peut-être à cause de. Il lui faudra désirer
que je recrée ma forme son pied fantôme dans sa tête
pour attirer l'attention à voix douce aux yeux sensuels
du Dr Poole l'homme-au-couteau le castrateur de cette forme qui
avait été en contact intime avec la terre l'air
l'eau la mère le ventre et portant le poids tout entier
de son existence en position verticale sur cette forme d'os de
chair de fibre de peau profondément gravée à
l'intérieur de la composition cellulaire du cerveau moyen
gauche au niveau du colliculus supérieur situé latéralement
à six millimètres de l'aqueduc de Sylvius dans la
zone des sentiers de la douleur. Il faudra qu'elle s'attache à
ses symptômes.
Comme j'étais
fort ce premier jour quand elle a repris connaissance après
le vide anesthésique sans rêve et voulait se lever
convaincue que sa jambe son pied étaient quand même
là le chirurgien ayant d'une façon ou d'une autre
réparé calmé remodelé refait ce membre
écrasé et lacéré qui ne conduisait
alors qu'une douleur sourde à travers les nerfs encore
ensommeillés. Je l'ai regardée s'éveiller,
si belle dans sa pâleur gainée d'or pâle comme
de la myéline autour de fibres mortes qui ne conduisent
pas de douleur. Et l'étonnement espoir surprise dans ses
yeux endormis de sirène qui semblaient émerger de
profondes eaux en mouvement avec la lune dévoreuse de soleil
grande béance de mort et d'intemporalité auquel
l'homme doit retourner attiré comme un aimant dès
la chute l'arrachement du placenta empoignade brutale culbute
couché dans les tissus mous et doux s'allaitant au jour
qui répartit ses minutes en séparations imaginaires
poids du corps sur jambes qui se désagrègent et
chute à travers mois et années. Alors même
je compris en un instant infinitésimal bombardé
par sa beauté que j'allais avoir besoin d'un investissement
à un niveau supérieur pour mes peines et je me sentis
frappé de crainte mais plein de force et il s'ensuivit
une sommation de stimuli anormaux ma forme assez hypertrophiée
bien que mince encore dans sa tête et élégamment
arquée le pied le plus mignon que j'aie jamais été
et que peut-être je fus avant que sa jambe ait été
lacérée écrasée dans tout ce métal
tordu de voiture.
Le thalamus optique
dans le cortex cérébral travaillait dur et tout
à coup éveillée elle me vit bien comme j'étirais
mon long pseudo-métatarse élégamment arqué
vers les protubérances malléolaires de chaque côté
de sa cheville fine et en haut le tibia galbé le genou
rond la fossette dans la chair du creux poplité derrière
le genou jusqu'à ce que tout à coup elle rejette
les draps et voie le moignon qu'on avait bandé juste devant
un vide baillant et elle suffoqua, puis se mit à gémir
comme un animal ou une femme sur le point de jouir. C'était
très excitant. Mais anéantissant. J'avais existé
avec tant de force tellement hypertrophié et avec tant
de détails sensuellement décrits jusqu'à
ce qu'elle voie de ses propres yeux que je n'étais pas
là et j'ai presque cessé d'être. Mais sa terreur
sa souffrance alors qu'elle haletait galvanisèrent mes
impulsions vers les terminaisons libres de ses fibres de douleur
afférentes proprioceptives et elle hurla, oh joie ineffable.
Je compris alors que l'élément visio-érotique
de son oeil interne serait toujours là pour m'aider malgré
son intelligence ou peut-être à cause de.
Les mots sont mes ennemis.
Les mots du Dr Poole et du Dr Willett mais particulièrement
Dr Poole sa voix douce ses yeux sensuels avec ses demandes de
rouge à lèvres brosse à cheveux confiance
en soi vanité et ses explications qui calment renforcent
la compréhension qu'elle a. Elle m'embobine avec des mots
qui formulent des pensées nouvelles sur sa mère
ses flirts et son travail passé présent futur qui
enveloppent chacune de mes fibres comme une gaine médullaire
quelquefois. Mais quelquefois seulement car j'ai mon rythme et
quoique trop absorbé obsédé bien trop investi
en elle à présent pour pouvoir hanter d'autres amputés
j'ai besoin de mes périodes de repos. Pas trop longues
cependant. Je commence à avoir plus besoin d'elle que de
mes périodes de repos, à brûler d'avoir mon
existence reconnue par elle, ma forme en tant que pied qui lui
appartient intimement et de façon inextirpable au dedans
de son système cérébrospinal le bombardant
par toutes ses voies porteuses d'impulsions avec des douleurs
opiniâtres et indéviables. Le réel danger
des mots c'est qu'ils créent des pensées qui amènent
à d'autres pensées et celles-ci pour peu qu'elles
soient stimulantes et distrayantes et passionnantes pourraient
m'étouffer entièrement et m'assommer comme un maillet
à percussion jusqu'à ce que mes pseudo-terminaisons
nerveuses amyéliniques dégénèrent
se recroquevillent et meurent. Si elle commence à penser
de façon constructive à son avenir par exemple.
Mais il existe des moyens. Les mots du Dr Poole ont certainement
un effet secondaire qui m'aide, en élaborant comme elle
l'a si intelligemment fait remarquer une dépendance émotionnelle
de visite en visite et la reconnaissance intelligente de cette
dépendance ne peut en aucun cas y faire obstacle. Pour
son attention à voix douce et yeux sensuels elle désire
trop souvent recréer ma forme fantôme son pied qui
avait été en contact intime avec la terre l'air
l'eau la mère le ventre et portant le poids tout entier
de son existence en position verticale sur cette structure d'os
de chair de fibre de peau à présent transpercée
par des ongles acérés qu'on force dans le métatarse
et la plante du pied qui n'existe plus qu'en tant qu'image profondément
gravée dans le cortex gauche aussi blanc grisâtre
que son visage et aussi crispé dans sa création
de ma forme avec sa douleur fantôme concomitante.
- Vous vous attachez
à vos symptômes ma chérie dit le Dr Poole
avec sévérité et une tape gentille quand
même sur le moignon le névrome presque circonscrit
mature maintenant en état de non-prolifération guéri
et elle n'avait jamais entendu cette phrase avant.
- Ça veut dire,
mon petit, que bien que la douleur fantôme soit pour vous
sans aucun doute on ne peut plus réelle, les causes en
sont plus psychogéniques que physiologiques ce que nous
appelons une douleur fonctionnelle. Ne prenez pas cet air offensé,
ma chérie, je ne dis pas que vous avez le cerveau dérangé
ou que vous simulez. La simulation est fort rare dans ce domaine.
Mais certains patients sont dépressifs ou hystériques
et prolongent, même inconsciemment, leurs symptômes
pendant des années et des années, et souffrent une
réelle agonie qui ne peut être traitée en
fin de compte qu'avec une sympathectomie, ce qui mon petit n'est
pas comme vous pourriez le penser, ne prenez pas cet air apeuré,
la suppression de sympathie mais la suppression de certains nerfs
ou plutôt ganglions dans le système nerveux autonome
sympathique, une petite opération localisée. Mais
vous ne voulez pas d'opération supplémentaire? ou
pendant que nous y sommes une leucotomie, ce serait bien trop
définitif.
- Quoi! Jamais.
- Et bien, vous voyez.
Ce n'était qu'une menace, comme ça, pour badiner
mon petit puisque vous n'êtes en fait ni dépressive
ni hystérique mais une jeune femme normale et pleine de
santé qui a subi un sale choc et une sale opération.
Aimeriez-vous qu'on vous fasse une autre série d'électrochocs?
Ça vous avait quand même un peu soulagée,
si je me rappelle bien?
- Non.
- Alors, il existe quelque
chose de nouveau, ça s'appelle le soleil blanc, un joli
nom très poétique pour l'audio-analgésie,
on introduit ça dans l'oreille sur une telle gamme de stimuli
auditifs que tous les récepteurs dans le cerveau en sont
submergés.
- Ça suffit,
taisez-vous!
- J'espérais
que vous diriez cela. C'est bien, mon petit, calmez-vous. Il faut
donc que vous vous en occupiez vous-même. Vous êtes
une bonne fille très courageuse. Vous vous en sortez très
bien avec la nouvelle prothèse orthopédique, on
me l'a dit en physiothérapie. Elle vous va bien n'est-ce
pas? ne vous fait pas mal? Bien. Et vous vous occupez l'esprit?
- Oui.
- Bien. Avec quoi?
- Oh, des pensées.
Des idées.
- Ah, mais c'est moins
bien. Il ne faut pas vous faire des idées. Quelles pensées?
Vous devriez faire quelque chose. Vous préparer à
la vie normale. Nous allons bientôt vous laisser repartir
et il faudrait y penser.
- Vous venez de dire
que ce n'était pas une bonne chose de penser.
- Pas folle, eh? tout
ira très bien. Avez-vous un travail qui vous attend?
- J'étais mannequin.
- 0h. Je m'excuse mon
petit, vous me l'aviez dit et votre mère aussi. Oui, je
l'avais oublié sur le moment.
- Vous avez tant de
patients.
- Ce n'est pas une excuse.
- A vrai dire je pensais
que, peut-être, je pourrais écrire.
- A qui mon petit?
- Non, écrire.
Vous savez, des romans.
- Ah oui. Vous voulez
dire des histoires d'amour? Ou d'espionnage? Pourquoi pas, on
peut faire de l'argent avec tout ça. Tant que vous ne vous
excitez pas trop vous-même. La tension fait revenir le fantôme,
vous savez.
- C'est à dire,
ce n'est pas exactement à des histoires d'amour que je
pensais non elle ne pense pas exactement à des histoires
d'amour ou d'espionnage bien que je l'aime et que je l'espionne
au travers des symptômes auxquels elle s'attache un peu
pour obtenir la sympathie à voix douce aux yeux sensuels
du pool internuncial dans la moelle épinière ou
en d'autres mots ma chérie ma petite fille ma tendre et
douce petite fille les centres sensoriels supérieurs d'où
résulte une sommation de stimuli anormaux et une persistance
du schéma douloureux auquel elle s'attache du fait d'un
investissement à un niveau supérieur peur de la
sympathectomie et du soleil blanc submergeant tous les récepteurs
de son cerveau. Elle pense à moi pour écrire sur
moi de façon à me sortir de son système comme
ils disent pas sympathique ou parasympathique autonome mais cérébrospinal
me sortir de son cerveau moyen sur du papier au lieu de souffrir
là à cinquante-trois centimètres et demi
de son moignon maintenant circonscrit mature et non-proliférant
avec une demi-jambe fantôme au milieu quoique non douloureuse
mais sans aucun doute projetant au dehors la douleur d'ongles
acérés qu'on force dans le métatarse et la
plante du pied qui n'existe plus que dans les centres sensoriels
supérieurs près du thalamus optique avec lequel
elle me voit de son oeil interne visio-érotique latéral
à l'aqueduc de Sylvius dans la zone des sentiers de la
douleur jusqu'à ce que j'existe à nouveau avec tant
de force tellement hypertrophié et avec tant de détails
sensuellement décrits que je galvanise mes impulsions le
long des terminaisons nerveuses de mes fibres afférentes
proprioceptives et elle se met à gémir comme un
animal ou une femme dans une joie ineffable.
Je ne la laisserai pas
se débarrasser de moi avec des mots qui recréent
ma forme mes atomes galvanisant d'agonie sur du simple papier
qui sera lu par les masses non-souffrantes et insouciantes pour
être vécus par procuration et de cette façon
dispersés.
Elle écrit cependant.
Elle a une pointe Bic et un petit cahier d'exercices que Denis
lui a apporté. Il s'en est sorti avec un bras cassé
qu'il a porté un moment en écharpe et ressemblait
à Napoléon court et trapu étrangement continental
avec une mèche mince et droite tombant de son front dégarni
sur ses arcades mais sans arrêt remontée tandis qu'il
dit comment vas-tu ma chérie et le front se contracte un
peu par culpabilité souci gêne peur éloignant
la sympathie et tout sentiment d'amour qui aurait pu exister avec
deux jambes. Elle se sert de lui mais pas tant que ça comme
elle le pourrait bien et il lui apporte des fruits et des fleurs
et les livres qu'elle veut sur les syndromes d'amputation pas
des magazines pleins de mannequins et la pointe Bic et le petit
cahier d'exercices qui reste fermé et vide pendant quelque
temps comme je continue à la posséder encore et
encore grandissant en force de son désespoir qui m'excite
avec un rythme qui s'accélère et recrée ma
forme et mon obsession d'elle souffrant mon désir. Malgré
l'accélération du rythme cependant ou à cause
de j'ai besoin des périodes de repos pour retirer mes atomes
après détumescence avant de les regrouper dans les
neuroblastes qui me reformuleront au dedans de son cerveau le
long des voies spinothalamiques et des fibres efférentes
et pendant ce temps elle ouvre le petit cahier d'exercices et
à l'aide de minces traits impersonnels elle écrit
les mots qu'elle entend comme soleil blanc submergeant tous les
autres récepteurs du cerveau de sorte que la page blanche
se grave tout doucement avec la victime à hanter est une
femme. Et belle. C'est important. Elle a toujours eu un profond
sentiment de confiance en soi, mais aussi un plus grand effort
d'adaptation à faire tandis que je m'assoupis repose dans
ma détumescence. Elle me trahit.
Elle ne pense pas à
une histoire d'amour policier-espionnage bien qu'elle m'aime m'espionne
au travers des symptômes attachants ni un roman pas Proust
elle à la recherche du pied perdu j'apprécie aussi
une bonne blague je peux en faire de meilleures que le Dr Poole
mais elle commence humblement avec une nouvelle qui dit que la
victime est une femme et très belle comme elle le sait
bien avec des yeux ouverts qui peuvent faire vivre la beauté
de douleur terreur désespoir ou colère, sans parler
de désir, de tendresse liquide, ni même de l'alléchante
invitation le long des sentiers de la douleur submergés
par le soleil blanc des mots qu'elle entend, leurs cellules nucléées
irradiant à partir du ganglion cochléaire de l'oreille
interne dans le lobe temporal et tout autour du cortex cérébral
jusqu'au centre de la vision dans le lobe occipital où
le chiasme optique me retourne ainsi que son corps entier à
l'envers jusqu'à la retransmission dans le lobe pariétal
et terminant dans le thalamus où contact douleur chaleur
froid localisation discrimination identification de postures fusionnent
avec la faculté de réagir à différentes
intensités de stimuli de sorte que je m'enfonce me noie
dans une existence qui n'est qu'abstraite me sens assommé
par la percussion et bombardé jusqu'au point où
mes pseudo-fibres nerveuses amyéliniques dégénèrent
se recroquevillent et meurent.
Il a été
scientifiquement attesté que le seuil de la douleur est
plus élevé chez les femmes que chez les hommes.
Ce qui rend la tâche plus difficile, mais intéressante.
C'est bon, qu'elle continue je peux attendre mon heure en détumescence
jusqu'à ce qu'elle s'épuise et me supplie de revenir
ou me recrée à nouveau à partir de la tension
provenant de fatigue et de vide. Car cette distinction faite,
le seuil varie pourtant de sujet à sujet et de moment à
moment et il existe un rythme dans le jeu de hantise comme dans
tout jeu selon stress drogues divertissement activité violente
y compris le sexe et la création littéraire comme
chez un soldat au combat tous les sens occupés, inconscient
de ses blessures jusqu'à ce que sa férocité
sauvage ait diminué. Car il existe des moyens de recréer
le désarroi. La série d'électrochocs qu'elle
s'est prescrits maintenant pourrait ne pas avoir d'autre effet
que d'altérer la nature de la douleur et la position du
membre fantôme. Qu'ils sont bêtes. La variété
des positions est l'épice de l'intimité. Je trouve
cela très excitant. Malgré l'anéantissement
au travers d'une existence qui n'est qu'abstraite sur le papier
rapidement neuroblastifié il y a toujours des moyens d'abaisser
le seuil. Une destitution intellectuelle par exemple le relève
et les intelligences supérieures souffrent indubitablement
plus que celles de type pléthorique dénué
d'imagination ce qu'elle n'est certainement pas en ce moment.
Elle pense à moi, créant de cette façon ma
forme son pied fantôme, visuellement, auditivement dans
les mots et sensuellement en os chair peau et neuroblastes qui
dansent le long des cylindraxes à l'intérieur des
fibres gainées de myéline du pied absent sauf sur
le papier qui sera lu par les masses non-souffrantes et insouciantes
pour être vécus par procuration et de cette façon
dispersés.
J'avais existé
avec tant de force tellement hypertrophié et avec tant
de détails cellulaires que sa création abstraite
verra ma mort à moins que les électrochocs qu'elle
s'est prescrits ne fasse qu'altérer ma nature ma position
plus ou moins distante du moignon en tant que projection de l'image
centrale dans les centres nerveux supérieurs en état
d'excitation galvanisant mes impulsions vers les terminaisons
libres de ses fibres de douleur qui picotent afférentes
proprioceptives et les pseudo-neurones dont je suis recomposé
agitent leurs dendrites comme des ganglions fous arborisant le
système tandis que les corps cellulaires dansent le long
des fibres du pied qui n'est pas là, vont à reculons
maintenant, en tirant par saccades pour s'échapper des
antennes entrelacées comme pour s'arracher de quelque attache
ombilicale submicroscopique ancrée dans les tissus mous,
prise dans l'os, en peinant vers une naissance une liberté
et terreur du temps et de l'espace tandis que les neuroblastes
se précipitent en bas le long des fibrilles et me créent,
me forment et je fais très mal, je gonfle jusqu'à
une existence énorme qui la possède entièrement
et qui l'aime, l'aime, l'aime et la brûle atrocement jusqu'à
ce qu'elle gémisse et halète comme un animal ou
une femme dans une joie ineffable et la zone corticale réagit
en coupant l'approvisionnement de sang le long des nerfs quittant
la moelle épinière et s'en va elle s'évanouit.
Elle a l'air si belle,
si blanche et d'un pâle crayeux au milieu de tous ces cheveux
crayeux comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus
la douleur mais gainent le visage blanc paisible à présent
avec son regard plafonné disparu au-delà de la fente
des paupières pour confronter les fantômes plus sombres
de la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux des pools
internunciaux liés à la béance de la mort
et de l'intemporalité qui l'attire comme un aimant dès
la première chute arrachement de muscle empoignade brutale
culbute couché dans les tissus mous et doux s'allaitant
au ciel corps sevré de poids sur jambes qui se désagrègent
et chute à travers jours et minutes. Les yeux ouverts peuvent
faire vivre les archétypes et l'amour qui m'attire comme
un aimant dès l'instant de ma renaissance dans le désir
de recréer ma forme son pied fantôme et je ravage
sa beauté de ma douloureuse énormité comme
douleur fantôme opiniâtre et indéviable.
Oui, il existe des moyens
de recréer le désarroi, moins souvent peut-être,
ce qui est la façon d'être de l'intimité et
même la hantise possède son rythme croissant décroissant
selon stress fatigue drogues constitution générale
équilibre préalable divertissement activité
violente y compris le sexe et l'écriture. J'apprendrai
à être plus discret, je jouerai la distance peut-être
mais je ne ferai que jouer. Je ne peux pas vivre sans elle et
je connais sa faiblesse maintenant, je sais qu'elle a besoin de
mon amour ma présence ma forme son mince et long pied fantôme
avec son énormité concomitante en tant que douleur
fantôme.
Elle pleure tout doucement maintenant. Je trouve cela très
excitant.
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner
* Les livres de Christine Brooke-Rose sont apparemment
difficiles, mais moins que ne pourrait le faire penser sa réputation
de formaliste, moins qu'il ne peut sembler à une lecture
d'une page, prise au hasard. Son écriture est nourrie de
toutes les recherches littéraires de ces trente dernières
années; elle atteint souvent un style hypnotique très
proche de la poésie. Ses quatre premiers romans Out
(1964), Such (1965), Between (1968) et Thru
(1975), ont été réédités en
un seul volume par Carcanet en 1985; les quatre romans qu'elle
a écrits depuis, Amalgamemnon, Xorandor, Verbivore
et Texterminator sont d'un accès plus facile (Xorandor
a été traduit et publié par Cent Pages en
1990). Elle a aussi publié de nombreux ouvrages de critique
littéraire.
Bien que vivant et enseignant à
Paris depuis vingt ans, Christine Brooke-Rose n'a eu que deux
livres traduits en français. Elle a aussi publié
un recueil de nouvelles, Go When The Green Man Is Walking
(1970), qui contient quelques merveilles, dont Le Membre fantôme
(l'un des meilleurs exemples de son style hypnotique), publié
par Cent Pages, et Le Couvre-lit chinois. [>]