Il n'est pas utile
pour le moment que j'indique comment, quand et où j'eus
cette vision. Elle ne fut provoquée ni par le gaz hilarant
ni par le chloroforme, mais par une action spirituelle bien plus
réelle et immédiate. Je n'avais pas la moindre perception
de corps ou de matière, et je sentais pourtant que j'étais
en présence d'un être doué de raison, d'un
ordre différent de l'ordre humain. Si nous ne communiquâmes
pas par le moyen du langage, celui-ci me fut toutefois nécessaire,
afin d'être intelligible quand je notai les faits immédiatement
après cet étrange événement - bien
que le langage lui-même soit insuffisant à donner
une idée adéquate de son immense durée apparente.
La première difficulté
que je ressentis au cours de ma communion avec cet Esprit surnaturel
fut la notion d'espace. Nos conceptions en étaient fort
différentes. Sur de nombreux points comme, par exemple,
les mesures, nous nous comprenions parfaitement, car chacun faisait
référence à la taille d'un individu de sa
propre race - évidemment d'à peu près six
pieds. Je finis par découvrir que ma notion de l'espace,
laquelle est fondée sur le vide, était exactement
le contraire de celle de l'Esprit, laquelle était basée
sur le solide. Je vais à présent, autant que faire
se peut, livrer à mon lecteur les informations que je reçus.
J'exprimai d'abord à
l'Esprit mon désir d'apprendre, si possible, son avis sur
l'origine de toutes choses. Il déclara que la mémoire
de sa race, qu'il affirma être la plus élevée
de toute la création, remontait, en toute certitude, à
des myriades d'années avant l'apparition de toutes les
autres créatures: que, avant cela, son histoire était
un peu obscure, mais qu'elle avait récemment été
étayée de manière bien plus sûre par
certains de leurs Esprits les plus illustres.
(a.) Au commencement
tout l'espace était fluide - il semblait qu'un liquide
universel et blanchâtre s'étendait dans toutes les
directions à travers ce que nous appellerions l'espace;
je pensai donc tout d'abord que ceci pouvait avoir un rapport
avec la «voie lactée». La température
en était très élevée; et à
intervalles d'environ mille années, un torrent de ce liquide,
d'une température encore plus élevée, traversait
l'espace dans une sorte de jaillissement violent. Il était
peuplé de myriades d'esprits heureux qui flottaient ici
et là.
Après de longues
périodes de bonheur, l'éventuelle existence d'une
matière ayant une forme différente de celle d'un
liquide suscita une dispute entre deux Esprits. La Puissance qui
contrôlait leur destin, mise en colère par leur présomption,
avec raison, jeta dans le liquide un petit morceau de ce qui,
pour autant que je fusse capable de le comprendre, ressemblait
à de la matière organique.
(b.) L'effet
en fut extraordinaire: tout le fluide en contact avec cet importun
morceau de matière perdit progressivement sa fluidité,
et un nouvel état de la matière ou de l'espace apparut,
inconnu des temps antérieurs. La modification s'opérait
lentement mais sûrement, sur tous les côtés
de la matière ainsi introduite. Sous cette nouvelle forme,
ce fut en tout cas ce que je crus comprendre, l'espace se transformait
en une matière élastique et gélatineuse.
Les deux Esprits querelleurs furent les premiers à en être
environnés. Aucun de ceux qui furent mis en présence
directe de ce nouveau type d'espace, ne put s'en écarter,
et l'absorption continua à emprisonner rapidement des millions
d'êtres.
Une vaste controverse
s'ouvrit concernant l'état de ceux qui étaient scellés
dans la gelée. Certains pensaient qu'ils étaient
horriblement comprimés, et affirmaient qu'ils avaient mérité
d'être aussi totalement malheureux et misérables.
Tandis que d'autres soutenaient que, libérés de
toute capacité de mouvement, ils devaient être dans
un état de béatitude, leurs facultés étant
entièrement accaparées par la contemplation. Alors
même que ces discussions se déroulaient, le processus
de gélification progressait de plus en plus rapidement,
et au bout de dix mille ans, la totalité de l'infinie fluidité
de tout l'espace existant s'était transformée en
ce nouveau type d'espace. D'après la description donnée
par l'Esprit, je pouvais déduire que la totalité
de ce que nous appelons l'espace infini avait alors pris un aspect
qui le faisait ressembler davantage à du blanc-manger qu'à
toute autre substance subaérienne.
(c.) Après
un état de repos qui dura plusieurs centaines de milliers
d'années, une nouvelle catastrophe survint. L'espace devint
trop vaste pour lui-même. Il fut donc soumis, pendant plusieurs
centaines de milliers d'années, à d'énormes
compressions. Au cours de cette longue période, tous les
Esprits scellés périrent, et l'espace lui-même,
pendant six cent mille ans, devint un vaste désert solide,
vide de tout être vivant.
Mais les interminables
phases du passé n'étaient rien en comparaison des
longues séries de cycles qui se succédèrent
alors - chacune d'elles s'étendant sur plusieurs millions
d'années.
C'est à peu près à cette époque que
ces êtres commencèrent à enregistrer l'histoire,
et l'Esprit avec lequel j'étais en conférence la
tenait pour aussi véridique que la nature des circonstances
pouvait le permettre.
Un survivant solitaire
semble avoir échappé à l'écrasement
des systèmes et à la condensation de l'espace. Il
décida de se sectionner en deux parties, et conseilla à
chaque partie de faire de même, leur enjoignant de transmettre
cet ordre à leur descendance directe pour toute l'éternité.
Seuls, perdus dans l'infinie solidité, les êtres
récemment sectionnés, se plaçant dos à
dos, exercèrent une force. Ainsi soumise, la matière
elle-même céda, et ces êtres purent occuper
un espace creux et allongé. Puis, se bissectant une nouvelle
fois, ils s'appliquèrent à allonger ce tracé.
Après des milliers d'années ils commencèrent
à exercer leur énergie dans les directions transversales
à ce tracé, et, de la sorte, l'élargirent.
Cette race se mit alors à créer des cellules, une
pour chacun, où chacun pouvait se retirer pour s'adonner
à des calculs abstrus, dont la nature semblait aller bien
au-delà des branches les plus
lointaines de l'utilité, demeurant toutefois en deçà
de la puissance de la Machine Analytique [1]. Ainsi d'immenses cités,
pour ainsi dire, furent formées, et elles investissaient
l'espace solide dans toutes les directions.
(d.) Après
des millions d'années d'assiduité, de tranquillité
et de calculs, une catastrophe des plus étranges se produisit.
J'eus le plus grand mal à en découvrir la nature,
et à l'expliquer en langage ordinaire. La tentative suivante
est sans doute ce qui se rapproche le plus de la réalité:
- Il semblait, d'après ce que m'avait communiqué
mon informateur spirituel, que l'univers tout entier eût
été soulevé, avant d'être ensuite rapidement
et brutalement reposé, mettant ainsi tout en désordre,
et détruisant des millions d'êtres de leur race.
Mais la partie la plus
incompréhensible de cette narration historique était
que, lorsque les survivants eurent retrouvé leur sens,
ils s'aperçurent que tout ce qui avait été
jusqu'alors sur leur droite était à présent
sur leur gauche. Ils observèrent aussi, à leur plus
grande consternation encore, que chaque habitation de l'univers
avait été mise sens dessus dessous, de sorte que
les philosophes qui avaient survécu et qui s'étaient
retirés dans leur grenier pour étudier, se retrouvèrent
tout à coup à la cave.
J'ai rapporté,
avec autant de précautions que le requiert la nature du
sujet, les impressions que ce récit avait provoqué
en moi, parfois aidé dans ma compréhension imparfaite,
par un autre Esprit surnaturel, que je nommerai Mathesis, pour
le distinguer du narrateur.
Rien n'est aussi précieux
que les nombres, lorsque nous avons la possibilité de les
employer: s'ils sont corrects, ils nous aident à informer
notre propre esprit, mais ils sont d'une utilité encore
plus grande pour induire en erreur l'esprit des autres. Les nombres
sont les maîtres des faibles, mais les esclaves des puissants.
Je me fis donc très pressant pour obtenir des informations
plus précises quant au nombre exact d'années; mais
le pouvoir de l'Esprit était incapable d'en faire une estimation,
même avec une marge d'erreur de quelques millions. Il fit
remarquer incidemment que la dernière grande période
qu'il venait de me décrire n'était qu'une période
parmi d'autres, nombreuses, d'une durée approximativement
égale: et aussi que, bien que ces périodes n'eussent
pas en fait été égales, les différences,
qui même dans les cas les plus extrêmes, n'atteignaient
que quelques centaines de milliers d'années, étaient
trop minimes pour qu'on en tînt compte.
Pour satisfaire mon
grand désir d'obtenir des informations sur ce très
important sujet, l'Esprit m'informa qu'un grand nombre de ces
catastrophes successives étaient mentionnées dans
leurs récits historiques, et qu'elles furent suivies d'une
autre, encore plus terrible, qu'il était sur le point de
m'expliquer, quand je l'interrompis en lui demandant une estimation
approximative de leur nombre. Conscient de mon désir passionné
de précision numérique, il m'apprit qu'il pouvait,
sur ce point, l'exaucer entièrement. «S'il existe
une chose», me dit mon informateur, «qui soit établie
avec plus de certitude que tout le reste, c'est qu'exactement
cent vingt et un de ces avatars de destructions se succédèrent.»
J'eus alors l'impression
d'avoir découvert un point solitaire et fixe dans le vaste
chaos du temps. Mon guide m'expliqua qu'une nouvelle série
d'événements encore plus terribles succéda
à cette suite de cent vingt et un cycles.
Il me dit qu'il devait cependant d'abord mentionner un interrègne,
à la progression irrégulière, mais aussi
d'une immense durée; de fait, certains de sa race étaient
parvenus à prouver qu'il avait duré au moins trois
fois plus longtemps que chacun de ceux qu'il venait de décrire.
(e.) Cela commença
par un mouvement tout à fait semblable à celui auquel
l'espace lui-même avait été astreint à
la fin de chaque avatar, se terminant avec fracas, et suivi par
une période de repos d'environ dix mille ans. Il se distinguait
néanmoins de ces avatars par l'absence d'inversion des
positions de la cave et du grenier.
(f.) Une forme
nouvelle de secousse de l'espace solide universel apparut ensuite,
bien plus fréquente mais moins destructrice que la précédente.
Elle sen manifesta environ tous les deux ans, et se répéta
plusieurs centaines de milliers de fois.
(g.) À
nouveau une période semblable à celle décrite
en (e) se produisit.
(h.) Celle-ci
fut suivie par une longue série de mouvements de tout ce
qui était solide, assimilable, pour autant que je fusse
capable de comprendre, à un mouvement oscillatoire, ou
mouvement de vague. Cette activité se poursuivit sans interruption
aucune pendant la durée d'au moins trois de ces cycles
dont le nombre précis a été consigné.
(i.) Pendant
toute cette période la race endura une gigantesque destruction.
Une maladie universelle apparut et se propagea d'une façon
ou d'une autre, de sorte que des multitudes y perdirent la vie,
et que ceux qui survécurent étaient à peine
capables de faire face aux calculs ordinaires nécessaires
à leur existence.
(j.) Une autre
période suivit, se terminant par un fracas tout à
fait comme en (e).
(k.) Elle fut
suivie d'une période de secousses comme en (f).
(l.) Puis un
autre fracas comme en (e).
(m.) Période
de long répit.
Après tout cela,
il y eut un long moment de repos absolu.
Telle fut l'aube du
plus terrible, comme du plus récent de ces immenses bouleversements
de l'univers qui avaient si bien été décrits
par mon guide éthéré.
(n.) La température
de l'univers avait été uniforme pendant des millions
d'années: elle commença à changer en différents
endroits isolés. Certaines régions subirent un refroidissement
qui fit fuir les habitants de leurs demeures. Ceci fut suivi par
des torrents d'air invisible, qui apportèrent l'infection
et la mort à des millions d'êtres. L'opinion publique
se fit entendre, et leurs académies des sciences et des
arts furent priées de trouver un remède. Une expédition
fut envoyée par leur école de science et de géologie
pour tenter de découvrir l'origine de cette épidémie.
La commission, après
de longues investigations, rapporta qu'elle avait pénétré
l'espace solide selon la technique habituelle, plaçant
ses membres dos à dos afin de pousser le premier de tous.
Elle annonça aussi qu'un des savants avait inventé
une méthode selon laquelle la position de ses membres dessinait
une sorte d'angle, ou coin, et que cette disposition permettait
bien plus efficacement d'atteindre l'objectif voulu. Le résultat
fut, néanmoins, que le plus avancé de la colonne
fut si souvent comprimé que tous leurs meilleurs Esprits
renoncèrent à une position pour laquelle des animaux
plus grossiers étaient mieux désignés. En
conséquence, la plupart des présidents de leurs
sociétés scientifiques furent choisis parmi ce que
nous pourrions appeler le «Demi-monde» de la
science.
Le premier rapport de
cette commission annonça que, après avoir pénétré
l'espace (en poussant) sur des milliers de miles, ils avaient
atteint la racine de tout le mal. Ils avaient établi qu'il
provenait du fait suivant, qu'ils avaient découvert, -
que l'espace lui-même était discontinu - ils avaient
atteint un endroit dont la substance était creusée
d'une sorte d'abîme dans lequel certains d'entre eux tombèrent;
il fut très difficile de les en arracher: - en fait, ils
rapportèrent qu'il suffisait d'envoyer les personnes adéquates
pour remplir cet abîme et que l'univers recouvrerait la
santé.
De grandes réjouissances
furent ordonnées après le retour de la commission.
Des rassemblements publics furent organisés, on y fit des
discours, on y lut des articles, et un grand nombre de poitrines
furent décorées de médailles. Ceux qui étaient
intéressés alléguèrent les services
qu'ils avaient rendus à cette commission pour justifier
leur promotion, chacun dans sa spécialité particulière.
Ceux qui étaient désintéressés tout
comme ceux qui ne l'étaient pas furent oints chaque jour
pendant douze mois avec quelque chose que je ne peux qu'imparfaitement
décrire: une sorte de pommade rosat. Pendant tout
ce temps ils étaient nourris, aux frais du public avec
de la nourriture royale, laquelle était fort convoitée;
mais pour autant que j'aie pu m'en rendre compte, le goût
en était à mi-chemin entre celui du beurre rance
et celui de la bouillie. Quoi qu'il en soit, ils l'appréciaient
énormément, et elle devait être en réalité
tout à fait adaptée aux besoins de leurs organes
digestifs.
Cependant le temps passait;
l'épidémie s'étendait. D'étranges
comptes rendus furent donnés: d'abord que l'espace lui-même
serait en train de se décomposer; puis que vivait quelque
part dans l'espace en putréfaction un immense dragon dont
l'haleine produisait la pestilence, et qui avalait des milliers
d'Esprits à chaque bouchée.
Une autre commission
fut envoyée, avec mission de remplir le trou dans l'espace.
Ceci fut considéré comme un grand pas dans l'avenir.
Après avoir pénétré au-delà
du célèbre abîme sur une courte distance,
ils en découvrirent un autre absolument semblable, exactement
à la même hauteur. Ils remarquèrent que le
premier abîme était légèrement incurvé,
ce qui avait en fait déjà été noté
par un membre peu prétentieux de la commission précédente:
mais une telle remarque, avait-on pensé, ne valait pas
la peine d'être rapportée. Le deuxième abîme
était lui aussi légèrement incurvé,
mais sa courbure était dans des directions opposées,
et présentait l'apparence de deux parenthèses grossières,
comme ceci ( ). Après avoir fait cette découverte,
la commission fut d'avis qu'il fallait s'en retourner et rendre
publique l'existence d'une série d'abîmes à
l'avant du premier, et qu'il serait inutile - voire des plus dangereux
- d'ouvrir d'autres abîmes. L'un des plus modestes parmi
les membres de la commission, qui avait essuyé une rebuffade
lors de l'expédition précédente, suggéra,
cependant, que ces abîmes légèrement incurvés
étaient peut-être des portions de quelque vaste faille
circulaire: suggestion tournée en dérision par le
président comme n'étant qu'une hypothèse
absurde, ridiculisée par le secrétaire et qui provoqua
de grands rires chez les autres. Heureusement ils furent persuadés
qu'il fallait creuser un peu plus loin dans le deuxième
abîme vertical, ou faille, et l'hypothèse du dissident
s'avéra alors probable. Elle fut aussitôt vérifiée,
et avant que la moitié du cercle eût été
enlevée, chaque membre de la commission pensait qu'il avait
lui-même été le premier à en découvrir
la forme circulaire.
Mais le président
était une personne de grande expérience. Il laissa
les membres de la commission se disputer entre eux au sujet de
la découverte du cercle et même, s'ils le désiraient,
au sujet de sa quadrature. Cependant, à son retour, il
rapporta qu'à la suite d'une série de vastes calculs
qu'il avait entrepris, il avait pu anticiper la présence
d'une cavité elliptique; qu'il en avait fait part aux membres
de la commission; et que ceux-ci avaient pu vérifier ses
prédictions. Il annonça aussi que la même
théorie lui avait fait prendre connaissance du fait que
dans certains cas l'ellipse tendait de très près
au cercle, bien qu'il lui fût impossible de jamais l'atteindre,
tandis que d'un autre côté elle pouvait devenir suffisamment
plate pour tendre vers la ligne droite - approximation que personne
n'aurait même pensé attribuer au président.
Le président, alors, avec une modestie singulière,
faisant allusion dans son compte rendu à un de ses collègues
de haut rang, de grande influence et possédant une connaissance
de la science peu étendue, remarqua qu'il (le président)
avait eu beaucoup de chance que ce membre distingué eût
été aussi occupé par des investigations bien
plus intéressantes, sinon ce collègue aurait bien
certainement anticipé la découverte importante sur
laquelle il était tombé par hasard.
Pendant ce temps, les
membres de la commission, qui avaient tous voulu s'approprier
la découverte du cercle, pensaient à présent
que l'usurpation de cette découverte par leur président
était une grande injustice envers le membre peu prétentieux
qui l'avait réellement faite. Ils lui conseillèrent
donc de revendiquer la découverte, et lui promirent leur
soutien.
Mais le président
était un type vraiment malin [2],
et aussi profond que la roche silurienne. Conscient de l'importance
de la découverte qu'il venait ainsi de s'approprier, il
avait déjà rendu visite au membre modeste de la
commission - l'avait accablé de compliments, et avait aussi
persuadé cet autre membre important de la commission auquel
il avait si bien passé de la pommade dans son rapport de
lui donner un peu d'avancement, ce que la victime avait accepté:
mettant ainsi un verrou sur ses lèvres, que ses confrères
de la commission ne purent ni ouvrir ni crocheter.
Quand le rapport eut
été présenté, d'autres discours furent
prononcés - d'autres médailles distribuées,
mais l'épidémie ne cessa pas pour autant, et leur
univers se dépeuplait.
Une troisième
commission fut ensuite dépêchée, et celle-ci
rapporta que, sur le lieu qui avait précédemment
été atteint, elle avait trouvé, de chaque
côté, deux énormes cercles, dont les diamètres
étaient plus de cent fois plus grands que la hauteur d'un
individu ordinaire; que le matériau occupant l'espace à
l'intérieur du petit cercle était légèrement
différent de celui qui l'entourait; et qu'il paraissait
qu'un très grand cylindre d'espace avait été
poussé au travers sans déranger la matière
à l'extérieur. Elle rapporta aussi que les commissions
précédentes ne s'étaient jamais approchées
de l'origine du mal, mais avaient simplement pénétré,
à angle droit d'une ligne qui aurait pu se terminer à
l'intérieur à une distance de mille miles, plus
ou moins, de part et d'autre du point qu'elle avait atteint.
À ce moment,
un bruit semblable à un roulement du tonnerre lointain
me rappela à notre monde inférieur, et interrompit
mon intéressante communion avec le monde des Esprits. Ce
bruit provenait du carillon de l'horloge de la cathédrale.
Étant pour quelques jours à Salisbury, je m'étais
rendu dans la cathédrale et, comme j'étais très
fatigué, j'avais choisi, pour me reposer un instant, le
siège somptueux du Doyen. Confortablement installé
sur des coussins moelleux, la tête posée sur un oreiller
de plumes, j'avais eu la vision que je viens de relater.
Soulevant l'oreiller,
j'aperçus dessous un petit morceau de matière. Un
examen plus approfondi de la chose m'apprit qu'il s'agissait d'un
fragment de fromage de Gloucester. Ce qui expliquait clairement
ma vision. Il était évident que le bedeau était
venu se réfugier sur le plus vaste des sièges pour
son déjeuner et qu'il avait, par inadvertance, laissé
ce petit bout de fromage à l'endroit exact que j'avais
élu pour mon repos momentané. Il était clair
que mon Esprit avait été mis en rapport avec
l'âme d'une mite, l'une des plus cultivées de son
espèce.
Que le lecteur veuille
bien jeter un coup d'oeil à la brève explication
qui suit, et il sera entièrement convaincu que mon interprétation
de la vision est la vérité.
Parallèles
entre la Création de l'Univers et la Naissance et l'Education
d'un Fromage de Gloucester
Références.
a. Du lait jaillissant
dans le seau à lait à la vitesse de vingt jaillissements
par seconde. Alternances de températures plus ou moins
élevées.
b. Après
ajout de présure, le lait tourne.
c. Le lait caillé
est comprimé en fromage.
d. Fromage retourné
quotidiennement pendant 121 jours.
L'heure d'arrivée
de l'employé de laiterie qui s'occupe de cette opération
variant de quelques minutes, les jours ont des valeurs légèrement
inégales.
e. Fromage soulevé
et lancé dans une charrette.
f. Fromage secoué
dans la charrette durant une demi-journée pendant son transport
jusqu'à Gloucester pour y être embarqué.
g. Fromage lancé
de la charrette dans le navire.
h. Navire en
route avec le fromage pour Southampton.
i. Du fait du
mouvement des vagues les mites ont le mal de mer pendant trois
jours. Un grand nombre d'entre elles périssent.
j. Fromage débarqué
et lancé dans une charrette; comme dans la période
e.
k. Fromage transporté
en charrette jusqu'au fromager de Salisbury - les mites sont énormément
secouées.
l. Fromage lancé
dans la boutique du fromager, comme pour e.
m. Longue période
de repos du fromage sur le rayonnage du fromager.
n. Une cavité
cylindrique est découpée et un morceau est présenté
à un client pour qu'il le goûte. Une partie du cylindre
est remise en place. L'air ayant pu pénétrer, une
certaine portion du fromage pourrit, dans laquelle apparaissent
de gros vers, ce qui donne naissance à l'histoire du dragon.
Afin de découvrir
le mois de fabrication du fromage, je remarquai que, étant
donné que le fromage avait été retourné
sur le rayonnage de la laiterie pendant une durée d'exactement
121 jours, il avait dû tout d'abord y avoir été
placé au cours d'un mois qui, avec les trois mois qui suivaient,
donnait un nombre de jours exactement égal à 121.
J'ai alors calculé
la table suivante:
Nombre
de jours
Il apparaît maintenant, en observant la Table ci-dessus, qu'il n'y a qu'un seul mois dans l'année qui remplisse cette condition, le mois de mars. Il s'ensuit donc que le fromage a dû être fabriqué quatre mois plus tôt, à savoir, pendant le mois de décembre.
Peu
de temps après cette vision je reçus la visite d'un
grand géologue, l'érudit Professeur Ponderdunder [3], membre de
toutes les académies existantes, et secrétaire de
la très célèbre Académie Komment-Pourkoi
consacrée à la Reconstruction du Temps Primordial.
J'étais désireux d'avoir l'opinion de cet érudit
à propos de mon expérience récente: mais
il était évident qu'il enviait ma vision, qu'il
traita avec mépris. Pourvu d'un intellect qui était
loin d'être rapide, j'étais parvenu, après
de longues explications, à lui faire saisir l'arithmétique
qui m'avait permis de dater exactement au mois de décembre
la grande série de 121 cataclysmes, et j'étais fort
mortifié qu'il n'appréciât pas mon ingéniosité.
Tout à coup, il sembla percevoir intuitivement l'utilisation
qu'il pourrait faire de cette vision. Il me demanda alors très
sérieusement si j'avais fait part de ma méthode
à quelqu'un d'autre. Je lui répondis par la négative,
et il me pria de ne pas en dire un mot. Il était particulièrement
désireux que Gardner Wilkinson, Layard et Rawlinson ne
fussent pas mis au courant, ce qui aurait pu leur permettre d'anticiper
la découverte qu'il lui était à présent
possible de faire. Il m'assura qu'il pouvait, en visitant Ninive,
tout en passant en route par les Pyramides et par Jéricho,
et avec l'aide de ma formule, restaurer la vraie chronologie de
la création.
Quand je lui eus fait
cette promesse, il me quitta, et télégraphia sur
le champ à un ami très influent, le Vice-président
qui gérait l'Académie Komment-Pourkoi, lui
suggérant qu'il fallait sans tarder l'autoriser à
entreprendre cette expédition, qui, quoique épuisante
et pleine de dangers pour lui, concourrait au prestige de l'Académie,
et parce qu'il avait la conviction religieuse qu'elle lui permettrait
de réfuter l'horrible hérésie de l'évêque
Colenso. Dans les vingt-quatre heures, le fidèle télégraphe
lui transmit l'ordre de départ et les crédits nécessaires
à son équipement. Il ne fut pas long à acheter
ce dernier, et se mit en route dans la journée.
C'est avec un profond
regret que je dois maintenant annoncer que, à peine dix
jours après le départ de l'actif Secrétaire
pour sa pieuse mission, je découvris que mon raisonnement,
qui m'avait permis de trouver le mois de décembre, avec
toutes ses conséquences, était rendu entièrement
nul parce que j'avais oublié de prendre en compte les années
bissextiles, et que, quand elles se produisent, le nombre magique
de 121 se retrouve dans au moins quatre cas; de sorte que rien
n'est en fin de compte résolu par mes calculs.
Je ne peux qu'ajouter
que, si un de mes lecteurs venait à savoir où se
trouve l'érudit Ponderdunder, peut-être pourrait-il
communiquer, à l'aide du télégraphe électrique,
cette douloureuse information, à l'infatigable voyageur.
J'ai appris depuis que
les honoraires du Professeur Ponderdunder ne sont que de £800
par an, plus le remboursement de tous ses frais de voyage. Ces
honoraires sont doublés en cas de voyage périlleux.
On m'a dit, aussi, qu'il est à la tête du département
pour la promotion de «La Petite Science et des Arts Bas»
et qu'il jouit d'une confortable sinécure de fort bon rapport
récemment instituée dans son propre pays. La famille
des Ponderdunder possède le don particulier de manipuler
les sociétés savantes. Les Sociétés
de Rhétorique-Fleurie et de Zoo-Ethnologie viennent de
se remettre de la coûteuse autocratie de cette famille.
Je regrette de devoir ajouter (mais le respect de la vérité
m'interdit de dissimuler ce fait intéressant) que Ponderdunder
n'est pas membre de toutes les académies existantes,
comme l'indiquait sa carte de visite.
En parcourant la liste
des membres de l'Académie Romaine «Dei Lyncii»,
je m'aperçois qu'il n'est pas un Lynx. Cette académie,
la plus ancienne des académies européennes, existait
déjà du temps de Galilée. Il y a environ
vingt-cinq ans, j'ai eu l'honneur de me voir décerner son
diplôme.
Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner
Notes.
* Charles
Babbage (1792-1871), "inventeur" de l'ordinateur, demeure
méconnu en France. Mathématicien, il participa à
l'essor de la logique mathématique en Grande Bretagne et
publia des travaux sur la théorie des jeux de hasard, sur
les assurances et sur la géométrie analytique; il
inventa une machine à calculer à "différences"
pour construire des tables de logarithmes et passa une grande
partie de sa vie à perfectionner les plans d'une machine
"analogique" qui devait permettre des calculs extrêmement
compliqués à l'aide de cartes perforées.
Faute d'argent, et malgré l'extraordinaire ingéniosité
mécanique de Babbage, cette machine ne fut finalement construite
que plus d'un siècle après sa mort; elle est l'ultime
étape des machines à calculer plutôt que la
première étape de la conception des ordinateurs.
Un seul ouvrage de Babbage a été traduit en français,
Traité de l'économie des machines et des manufactures
(1832).
"Une Vision"
est extrait de Passages from the Life of a Philosopher
(1864), où l'on trouve les souvenirs de ce grand voyageur
qui parcourut l'Europe afin de se tenir au courant de tous les
progrès scientifiques et techniques et de rencontrer la
plupart des scientifiques de son époque. [>]
1 La
Machine analytique, ou Analytical Engine, est l'oeuvre
sur laquelle Charles Babbage a passé la plus grande partie
de sa vie, sans jamais parvenir à n'en construire que des
fragments, et qui est plus ou moins l'ancêtre des ordinateurs
actuels. Cette Machine a récemment été entièrement
reconstituée d'après les plans de Charles Babbage
et fonctionne parfaitement par des moyens uniquement mécaniques;
voir illustrations. (N.d.T.) [>]
2 Un
type malin parviendra parfois à obtenir nos applaudissements;
mais seul un homme intelligent peut commander notre respect. [>]
3 Auteur
du traité célèbre «Sur l'Entité
de l'Espace», base de tout raisonnement métaphysique
solide. [>]