Le traducteur est
un lecteur, il lit; sa lecture ne diffère que peu de celle
de n'importe quel autre lecteur; il est vrai qu'il est nécessairement
beaucoup plus attentif, qu'il relit, et relit; il n'en reste pas
moins que cette lecture (ou ces lectures), qui est celle d'un
spécialiste - parce qu'il lit aussi beaucoup autour du
texte qu'il veut traduire, parce qu'il lit d'autres livres du
même auteur, parce qu'il doit nécessairement s'immiscer
entre les couches successives du texte, suivre les fils des références,
des citations, parce qu'il se demande le pourquoi des temps verbaux,
de la syntaxe, du vocabulaire, des ellipses -, ne devrait pas
tendre à l'analyse exhaustive (en anglais: comprehensive);
c'est un échafaudage qui est appelé nécessairement
à disparaître.
Lorsqu'il a lu, relu...
il écrit, il traduit, et cette écriture est encore
une lecture - active - une lecture extraordinairement approfondie,
mais si elle devenait une analyse, le traducteur perdrait une
grande partie du mystère de l'écriture, donc de
son plaisir, que l'on ne retrouverait plus dans sa traduction.
Ceci explique pourquoi j'ai tendance à privilégier
la notion d'intuition et à reléguer la compréhension
au second plan (en caricaturant un peu).
Coleridge, dans sa Biographia
Literaria, livre la «règle d'or» qui préside
à ses lectures: «Tant que vous n'aurez pas compris
l'ignorance d'un écrivain, il faut supposer que vous êtes
ignorant de sa compréhension»; et je pense que le
travail du traducteur doit s'accomplir dans l'humilité
de cette règle. L'exemple le plus éloquent qui me
vienne à l'esprit (et je laisse de côté la
poésie, qui m'entraînerait trop loin) est celui de
la traduction de nouvelles de Joseph McElroy, «Night Soul»
et «L'Homme au sac plein de boomerangs dans le bois de Boulogne».
Avant de m'être engagé dans l'écriture, après
les diverses lectures de ces textes, je savais bien que je n'avais
pas «compris», que mon intelligence n'en avait pas
saisi toutes les ficelles. Au moment de la traduction, j'ai suivi
le conseil de saint Jérôme que cite Huet: «un
mot des Saintes Écritures devrait être traduit par
un mot, même lorsque l'ordre des mots est un mystère»,
et je me suis laissé aller à mon intuition. Ce n'est
qu'une fois la nouvelle traduite, tout en restant en partie ignorant
des «raisons» de cette syntaxe particulière,
de ces phrases qui se tordent devant le lecteur comme une topologie
paradoxale, que McElroy lui-même désigne comme «la
coexistence puissante et mystérieuse de la continuité
et de la discontinuité», de ce style qui, pour Tom
Leclair, est «une surcharge de réseaux langagiers»,
que j'ai enfin eu l'impression que le texte fonctionnait en français
un peu comme il fonctionne en anglais.
S'il est vrai que le
traducteur écrit, il n'est cependant pas véritablement
un écrivain, et il se peut que cette frustration (en est-ce
d'ailleurs réellement une?) trouve une résolution
dans l'intuition; étymologiquement, ce mot vient du bas
latin, de intuitio, qui, selon le grammairien Chalcocondyle,
signifie «apparence d'une image réfléchie
dans un miroir», c'est-à-dire, ce que l'on voit.
Donc, une sorte d'appropriation du texte au moyen de la connaissance
immédiate sans avoir recours au raisonnement - au moins
au moment même de l'écriture - ce qui permet au traducteur
de se donner l'illusion d'écrire, d'oublier un instant
que la contrainte qu'il subit - exprimer avec le plus d'exactitude
possible un texte existant alors qu'il lui faut changer toutes
les lettres - fait de lui une sorte de machine.
Loin de moi les concepts
de la traduction comme activité mystique, du traducteur
comme medium car c'est alors qu'il deviendrait une machine; le
travail du traducteur est un artisanat et il comprend une immense
part de technique, de préparation, d'apprentissage; son
activité est proche de celle d'un restaurateur d'objets
anciens, il doit parvenir à une maîtrise suffisante
des techniques nécessaires à l'exercice de son métier
pour que celles-ci puissent momentanément être oubliées
et qu'un succédané d'écriture puisse alors
faire passer l'élan qui existe dans le texte original,
et que le lecteur du texte traduit devrait pouvoir lui aussi ressentir.
Sinon, à quoi bon.
Une trop grande «compréhension»
d'un texte à traduire peut, je pense, entraîner certains
défauts, trop souvent visibles dans les traductions universitaires
(d'autrefois), où le texte original se dédouble,
gonfle, triple et s'ankylose dans une surcharge de significations
tangibles, car le traducteur «compréhensif»,
après analyse, a évidemment découvert énormément
de choses qui doivent être transmises horizontalement, prévenant
ainsi une traduction verticale, une concaténation qui serait
en quelque sorte le reflet dans un miroir de la concaténation
qui existe dans le texte original. Et dans ce miroir, on retrouve
l'étymologie de l'intuition. Shakespeare parlait lui aussi
de miroir à propos des comédiens, qui, comme les
traducteurs, sont au service d'une oeuvre originale. Peut-être
faut-il sans cesse retraduire les mêmes oeuvres parce que
les traductions ne sont que le miroitement d'un texte: le miroir
se ternit, le succédané d'écriture apparaît
au bout de quelques décennies comme n'étant plus
la chose mais une image de cette chose et, sans doute cette traduction
est-elle aussi davantage le portrait du traducteur que ce dernier
ne voudrait l'avouer.
Quelqu'un a écrit
que lire un roman, c'était sauter dans un miroir. Lire
un roman en traduction serait alors se retrouver entre deux miroirs,
entre celui que l'auteur a créé pour nous permettre
d'entrer dans un monde différent du nôtre et celui
que l'intuition du traducteur a recréé de manière
temporaire. Une étude trop raisonnée, une compréhension
trop grande d'un texte aurait alors tendance à créer
un mur opaque qui ne permettrait plus au lecteur de passer de
l'autre côté du miroir.
Coleridge, pour expliquer
sa règle d'or en l'appliquant surtout à la philosophie,
utilise l'image d'un homme qui suivrait les traces de pas d'un
voyageur qui aurait perdu sa route un jour de brouillard, il n'a
aucune difficulté à les suivre parce qu'il le fait,
lui, en plein soleil; «il comprend l'ignorance» du
voyageur. Il voit tout, ou du moins le croit-il. Cette dimension
d'ignorance voulue par l'écrivain - car quel intérêt
trouverait-il à emprunter une route dont il connaît
chaque détour - doit être partagée par son
traducteur. Il devrait lui aussi, par nécessité,
explorer la langue dans laquelle il traduit de façon à
pouvoir (au moins) tenter de faire pénétrer dans
son texte un peu du mystère que contient l'original, de
cette partie irréductible qui fait que, des siècles
plus tard, les lectures de Dante ou de la Bible en sont toujours
une glose. Il ne s'agit évidemment pas de rejeter toute
idée de compréhension mais de ne pas oublier que
le traducteur ne pourra jamais disparaître complètement
derrière l'objectivité apparente que paraît
lui apporter une analyse qu'il voudrait exhaustive. Une approche
fondée uniquement sur la compréhension n'est sans
doute qu'une sorte de sécurité derrière laquelle
se dissimule notre peur de «faire des fautes», tandis
qu'une approche intuitive se voudrait, elle, fidèle à
une certaine image de l'original; de toute façon, rien
n'empêche le traducteur de faire jouer ses facultés
de raisonnement lors des corrections successives de son texte.