«Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise.»
Bernard Hoepffner

       Le traducteur est un lecteur, il lit; sa lecture ne diffère que peu de celle de n'importe quel autre lecteur; il est vrai qu'il est nécessairement beaucoup plus attentif, qu'il relit, et relit; il n'en reste pas moins que cette lecture (ou ces lectures), qui est celle d'un spécialiste - parce qu'il lit aussi beaucoup autour du texte qu'il veut traduire, parce qu'il lit d'autres livres du même auteur, parce qu'il doit nécessairement s'immiscer entre les couches successives du texte, suivre les fils des références, des citations, parce qu'il se demande le pourquoi des temps verbaux, de la syntaxe, du vocabulaire, des ellipses -, ne devrait pas tendre à l'analyse exhaustive (en anglais: comprehensive); c'est un échafaudage qui est appelé nécessairement à disparaître.
       Lorsqu'il a lu, relu... il écrit, il traduit, et cette écriture est encore une lecture - active - une lecture extraordinairement approfondie, mais si elle devenait une analyse, le traducteur perdrait une grande partie du mystère de l'écriture, donc de son plaisir, que l'on ne retrouverait plus dans sa traduction. Ceci explique pourquoi j'ai tendance à privilégier la notion d'intuition et à reléguer la compréhension au second plan (en caricaturant un peu).
       Coleridge, dans sa Biographia Literaria, livre la «règle d'or» qui préside à ses lectures: «Tant que vous n'aurez pas compris l'ignorance d'un écrivain, il faut supposer que vous êtes ignorant de sa compréhension»; et je pense que le travail du traducteur doit s'accomplir dans l'humilité de cette règle. L'exemple le plus éloquent qui me vienne à l'esprit (et je laisse de côté la poésie, qui m'entraînerait trop loin) est celui de la traduction de nouvelles de Joseph McElroy, «Night Soul» et «L'Homme au sac plein de boomerangs dans le bois de Boulogne». Avant de m'être engagé dans l'écriture, après les diverses lectures de ces textes, je savais bien que je n'avais pas «compris», que mon intelligence n'en avait pas saisi toutes les ficelles. Au moment de la traduction, j'ai suivi le conseil de saint Jérôme que cite Huet: «un mot des Saintes Écritures devrait être traduit par un mot, même lorsque l'ordre des mots est un mystère», et je me suis laissé aller à mon intuition. Ce n'est qu'une fois la nouvelle traduite, tout en restant en partie ignorant des «raisons» de cette syntaxe particulière, de ces phrases qui se tordent devant le lecteur comme une topologie paradoxale, que McElroy lui-même désigne comme «la coexistence puissante et mystérieuse de la continuité et de la discontinuité», de ce style qui, pour Tom Leclair, est «une surcharge de réseaux langagiers», que j'ai enfin eu l'impression que le texte fonctionnait en français un peu comme il fonctionne en anglais.
       S'il est vrai que le traducteur écrit, il n'est cependant pas véritablement un écrivain, et il se peut que cette frustration (en est-ce d'ailleurs réellement une?) trouve une résolution dans l'intuition; étymologiquement, ce mot vient du bas latin, de intuitio, qui, selon le grammairien Chalcocondyle, signifie «apparence d'une image réfléchie dans un miroir», c'est-à-dire, ce que l'on voit. Donc, une sorte d'appropriation du texte au moyen de la connaissance immédiate sans avoir recours au raisonnement - au moins au moment même de l'écriture - ce qui permet au traducteur de se donner l'illusion d'écrire, d'oublier un instant que la contrainte qu'il subit - exprimer avec le plus d'exactitude possible un texte existant alors qu'il lui faut changer toutes les lettres - fait de lui une sorte de machine.
       Loin de moi les concepts de la traduction comme activité mystique, du traducteur comme medium car c'est alors qu'il deviendrait une machine; le travail du traducteur est un artisanat et il comprend une immense part de technique, de préparation, d'apprentissage; son activité est proche de celle d'un restaurateur d'objets anciens, il doit parvenir à une maîtrise suffisante des techniques nécessaires à l'exercice de son métier pour que celles-ci puissent momentanément être oubliées et qu'un succédané d'écriture puisse alors faire passer l'élan qui existe dans le texte original, et que le lecteur du texte traduit devrait pouvoir lui aussi ressentir. Sinon, à quoi bon.
       Une trop grande «compréhension» d'un texte à traduire peut, je pense, entraîner certains défauts, trop souvent visibles dans les traductions universitaires (d'autrefois), où le texte original se dédouble, gonfle, triple et s'ankylose dans une surcharge de significations tangibles, car le traducteur «compréhensif», après analyse, a évidemment découvert énormément de choses qui doivent être transmises horizontalement, prévenant ainsi une traduction verticale, une concaténation qui serait en quelque sorte le reflet dans un miroir de la concaténation qui existe dans le texte original. Et dans ce miroir, on retrouve l'étymologie de l'intuition. Shakespeare parlait lui aussi de miroir à propos des comédiens, qui, comme les traducteurs, sont au service d'une oeuvre originale. Peut-être faut-il sans cesse retraduire les mêmes oeuvres parce que les traductions ne sont que le miroitement d'un texte: le miroir se ternit, le succédané d'écriture apparaît au bout de quelques décennies comme n'étant plus la chose mais une image de cette chose et, sans doute cette traduction est-elle aussi davantage le portrait du traducteur que ce dernier ne voudrait l'avouer.
       Quelqu'un a écrit que lire un roman, c'était sauter dans un miroir. Lire un roman en traduction serait alors se retrouver entre deux miroirs, entre celui que l'auteur a créé pour nous permettre d'entrer dans un monde différent du nôtre et celui que l'intuition du traducteur a recréé de manière temporaire. Une étude trop raisonnée, une compréhension trop grande d'un texte aurait alors tendance à créer un mur opaque qui ne permettrait plus au lecteur de passer de l'autre côté du miroir.
       Coleridge, pour expliquer sa règle d'or en l'appliquant surtout à la philosophie, utilise l'image d'un homme qui suivrait les traces de pas d'un voyageur qui aurait perdu sa route un jour de brouillard, il n'a aucune difficulté à les suivre parce qu'il le fait, lui, en plein soleil; «il comprend l'ignorance» du voyageur. Il voit tout, ou du moins le croit-il. Cette dimension d'ignorance voulue par l'écrivain - car quel intérêt trouverait-il à emprunter une route dont il connaît chaque détour - doit être partagée par son traducteur. Il devrait lui aussi, par nécessité, explorer la langue dans laquelle il traduit de façon à pouvoir (au moins) tenter de faire pénétrer dans son texte un peu du mystère que contient l'original, de cette partie irréductible qui fait que, des siècles plus tard, les lectures de Dante ou de la Bible en sont toujours une glose. Il ne s'agit évidemment pas de rejeter toute idée de compréhension mais de ne pas oublier que le traducteur ne pourra jamais disparaître complètement derrière l'objectivité apparente que paraît lui apporter une analyse qu'il voudrait exhaustive. Une approche fondée uniquement sur la compréhension n'est sans doute qu'une sorte de sécurité derrière laquelle se dissimule notre peur de «faire des fautes», tandis qu'une approche intuitive se voudrait, elle, fidèle à une certaine image de l'original; de toute façon, rien n'empêche le traducteur de faire jouer ses facultés de raisonnement lors des corrections successives de son texte.