Le Traducteur est un
fol d'arrachepied, un fol cérébreux, hétéroclite,
gradué nommé en folie, joyeux et folastrant, il
pense et fait croire qu'il est capable de translittérer
toutes les mouchetures que quelqu'un (ci-après nommé
l'Auteur) a laissé traîner sur les pages d'un livre
en d'autres mouchetures, fort différentes et autrement
disposées, lesquelles sont supposées être
un succédané plus ou moins exact de ce que l'Auteur
n'est pas lui-même toujours bien certain de comprendre,
un succédané que l'Auteur serait bien en peine de
reconnaître comme sien (et pourtant il le signe, en toute
confiance, tout en reconnaissant qu'il s'agit d'une oeuvre composée
en collaboration, consentant à ce qu'une autre signature,
inférieure de quelques points picas à la sienne,
soit apposée à la traduction) - Joseph Brodsky a
dit qu'une oeuvre était la somme de ses traductions, plus
l'oeuvre originale est traduite, plus elle existe, ce qui explique
pourquoi l'Auteur est toujours très heureux d'être
traduit, il prend de l'épaisseur, il voyage, il amasse
mousse, il devient un Auteur international. Le plus souvent il
remercie d'ailleurs son Traducteur d'avoir pris la peine d'essayer
de comprendre ce qui demeure pour lui parfois un peu nébuleux.
Il arrive aussi, ce qui est extrêmement rare, qu'il ne soit
pas content, ce qui signifie, soit qu'il est persuadé d'avoir
compris ses propres mouchetures et qu'il croit comprendre ces
mêmes mouchetures translittérées dans une
autre langue (qui n'est pas la sienne), soit qu'un ami (dont c'est
la sienne) lui a dit qu'il avait été trahi (la boucle
est alors bouclée, on est revenu à Du Bellay).
La traduction évolue,
on a connu des époques (en y réfléchissant
un peu, on se rend compte que cela s'applique à presque
toutes les époques) où le nom de l'Auteur disparaissait
pour être remplacé par celui du Traducteur, lequel
devenait ainsi lui-même Auteur (il paraîtrait que
les Traducteurs sont fréquemment des Auteurs frustrés).
Qui est l'Auteur de Paméla sinon l'abbé Prévost,
car ce livre fait partie de ses oeuvres complètes? Richardson,
lui, n'est que l'Auteur de Pamela. On dit aussi que la
littérature latine est en grande partie la traduction d'oeuvres
grecques à présent disparues. Aujourd'hui, si on
entend souvent affirmer que le Traducteur est un véritable
Écrivain, il n'est plus considéré comme Auteur
(il s'en voudrait d'ailleurs), il est au service de l'Auteur,
il est un tâcheron qui s'efforce de garantir autant que
faire se peut la fidélité à l'oeuvre originale
- ce qui n'était pas le cas, dit-on, autrefois, où
on lui demandait d'être fidèle à la langue
dans laquelle il traduisait, la langue dans laquelle il était
né, dans laquelle il avait baigné, dont il connaissait
si bien toutes les mouchetures. Diastole et systole, littéralité
et littérarité, sourcisme et ciblisme, sourcillisme
et sensiblerie.
Aujourd'hui le Traducteur,
qui avait l'habitude de se pencher par-dessus l'épaule
de ses Auteurs, se penche par-dessus sa propre épaule et
réfléchit à ce qu'il fait pendant qu'il le
fait, il n'est plus seulement Traducteur mais Traductologue (la
traductologie est en passe de remplacer la littérature
comparée). Il se rend compte que l'exemple parfait du littéraliste,
c'est Bartleby le copiste, que l'exemple parfait du littérariste,
c'est l'Auteur; lui, il est quelque part entre les deux, il est
Bartlebauteur, le cul entre deux chaises (la chaise est triste,
hélas!), assis sur la barrière, tergiversateur entre
ces deux extrêmes qu'il tente de réunir, entre ses
deux fils distincts que, liseron, il voudrait réunir en
un seul fil plus solide. Il est l'équilibriste qui aimerait
bien nouer ces deux fils afin d'avoir une corde tendue sur laquelle
danser - et pourtant, c'est dans le vide entre ces deux fils distincts,
entre ces deux langues, ce no man's land, ce no man's langue,
ce lieu qui n'appartient à personne et certainement à
aucune langue, qu'il se sent le mieux, lorsqu'il est confronté
à l'impossibilité de traduire, au moment où
les mouchetures perdent leurs bords irréfragables, moment
de suprême bonheur pour le traducteur (la «bonne»
littérature pourrait ainsi être définie comme
celle qui fournit un grand nombre de ces instants de plaisir,
le critère de la «mauvaise» littérature
serait alors une traduction «instantanée»).
La traduction a-t-elle
réellement «évolué»? Traduit-on
vraiment mieux aujourd'hui qu'on ne traduisait autrefois? S'il
en était ainsi, peut-être serions-nous proches de
cette époque miraculeuse où les traductions seraient
suffisamment bonnes pour devenir canoniques, où elles seraient
enfin parvenues à un statut égal à celui
de l'oeuvre de l'Auteur (plus de retraductions des textes classiques
à chaque génération, traducteurs, vous y
perdriez votre gagne-pain!). Non, il ne faut pas rêver,
les traductions que nous produisons aujourd'hui ne seront pas
lues dans un demi-siècle, comme des textes «classiques»,
à l'instar des textes de l'Auteur, mais comme des textes
fleurant bon la fin du vingtième siècle; les traductions
que Marolles a données des auteurs latins font sourire,
son Juvénal est du pur dix-septième siècle,
le Shakespeare de Maeterlinck est belle-époque, pourquoi
en irait-il autrement des nôtres? Il est vrai que nous sommes
des Auteurs frustrés, que nous nous mesurons à l'aune
d'un Nerval, d'un Baudelaire, d'un Pouchkine ou d'un Chaucer et
qu'au fond de nous-mêmes, nous espérons un jour voir
notre traduction retraduite dans la langue dont nous l'avons tirée.
Toutefois, il ne s'agit plus là de traduction mais d'adaptation:
Poe traduit par Baudelaire est meilleur poète que Poe -
or un bon traducteur ne doit pas produire un texte meilleur
que l'original («El original es infiel a la traducción»
disait Borges avec ironie), Baudelaire est un très bon
Auteur et un mauvais Traducteur.
Mais revenons à
ces moments bénis, au «noir» de l'impossibilité
de traduire mentionné plus haut et dont a si bien parlé
Georges-Arthur Goldschmidt. Ces moments sont de plus en plus fréquents
à mesure que le Traducteur gagne en expérience;
au début de sa carrière, il peut croire que c'est
devant les expressions idiomatiques, devant les jeux de mots que
l'impossibilité de traduire est ressentie avec le plus
de force; mais, avec le temps, ce sont ces «jeux de mots
intraduisibles en français» qui deviennent les meilleures
récréations d'une journée de traduction,
il suffit d'avoir appris à tricher un peu, de faire semblant
d'enfiler les pantoufles de l'auteur (d'ailleurs, ce qui n'est
pas une preuve, chaque fois que le traducteur fait part à
l'Auteur d'une déviance qui a permis de traduire un de
ses jeux de mots, il (ou elle) paraît enchanté(e)
de la solution) et de s'imaginer ce que ce dernier aurait pu faire
s'il avait écrit dans la langue cible. Non, ces moments
où l'on perd pied, où l'on se perd entre les deux
langues sont le plus souvent provoqués par les mots les
plus communs, les plus usés (et sans doute justement parce
qu'ils sont usés), en anglais les mots table, red,
blue, strange, &c., que l'on traduisait si aisément
en début de carrière par table, rouge, bleu, étrange,
prennent progressivement un caractère insaisissable, en
tout cas les traduire par leur «équivalent»
français immédiat cesse de satisfaire pleinement
et, bien que l'on finisse en général, faute de mieux,
par utiliser ces équivalents, ils ont permis un bref instant
de se trouver - pour utiliser une image approximative - dans une
sorte de galerie de miroirs dans laquelle toutes les connotations
de ces mots dans les deux langues se reflètent à
l'infini, et plus l'on s'arrête, plus on consulte de dictionnaires,
plus on lit d'exemples (surtout en anglais où ils sont
organisés de façon historique), plus on se rend
compte que nombre des connotations du mot n'ont pas d'équivalent
dans l'autre langue. À titre d'exemple, On Being Blue
de William Gass est un livre proprement intraduisible, puisqu'il
se fonde sur toutes les connotations, en anglais, de la couleur
blue; que faire du «yellow blue vase» dans
Ada de Nabokov, quand on sait que ces mêmes mots,
prononcés à l'anglaise, veulent dire «je vous
aime» en russe? C'est ainsi que, dans mes moments de loisirs,
je m'amuse à traduire des articles du Oxford Dictionary
en français, en traduisant les exemples, on se rend compte
à quel point le travail est absurde, mais il mène
lui aussi à ces instants de noir. Quel plaisir, alors,
peut-on ressentir dans cet état d'apatridie (le Grand Robert
renvoie au magnifique «heimatlosat»)? Justement le
plaisir d'être apatride, d'être libre, d'avoir un
instant rompu le carcan de la langue (combien de fois, en discutant
avec des traducteurs, n'entend-on pas des récriminations
sur les problèmes que pose l' «esprit de la langue»,
sur ce que cet esprit nous interdit de faire), d'avoir «rompu
les barreaux de la langue à coups de dictionnaire»,
et peut-être, pendant ce très court instant, de se
sentir Auteur; que le lecteur de traductions ne s'inquiète
pas, ces instants sont purement privés, on est Auteur -
dans le vide, pour soi-même -, quand on retrouve son papier
ou son écran, on est sagement redevenu tâcheron,
mais reste tout de même ce moment de songe bleu, le bleu
de la bougie qui s'éteint chez Shakespeare, le bleu de
la fleur de Novalis, la «couleur blue» de Ronsard.
Le Traducteur est responsable devant ses Auteurs (comme l'a écrit Claire Cayron, «Le texte, traduit avec une exigence méthodique d'appropriation, appartient à son auteur et sa "restitution" lui est due»), le Traducteur est responsable devant ses Lecteurs - c'est un tâcheron réfléchi et sérieux; mais doit-il vraiment se sentir responsable envers sa langue? S'il considère que la langue dans laquelle il traduit est un carcan, il se trouve alors dans la situation d'un enfant qui tente de forcer des fiches carrées dans des trous ronds; translittérer d'une langue à l'autre est néanmoins une contrainte, c'est-à-dire un plaisir, un jeu avec la langue (contrainte maximum, garder le sens exact d'un texte tout en disposant tous les signes dans un ordre différent - et il est presque impossible de tricher). Être responsable devant ses lecteurs a longtemps voulu dire - et c'est souvent encore le cas - que le traducteur reste timide devant sa langue (j'ai vu dans une traduction récente que l'imparfait du subjonctif s'utilisait encore dans les dialogues, concordance des temps oblige), bien plus timide que la plupart des Auteurs français actuels; bien que le Traducteur ne soit qu'Écrivain et non Auteur, il devrait prendre en compte cette magnifique réponse de Samuel Beckett à qui l'on demandait pourquoi il écrivait en français et non en anglais: «To take the mickey out of the French language (pour se payer la tête de la langue française)». L'obéissance servile à ce qu'on nous a enseigné être l'esprit (le bel esprit) de la langue française conduit souvent à la trahison pure et simple de l'Auteur traduit. Je suis récemment allé vérifier comment avait été traduit un auteur que je trouvais particulièrement difficile à translittérer, un auteur qui jouit d'une certaine réputation en France (évidemment dans sa version traduite), et je me suis rendu compte que l'obéissance au soi-disant carcan des règles de la langue française, en avait fait un Auteur français homogénéisé ayant perdu une grande partie de sa saveur, laquelle était due en partie au fait que l'Auteur américain avait contrevenu à certaines règles de la langue anglaise (de toute évidence moins rigides qu'en français). Il s'agit là, selon moi, d'une trahison; si un Auteur ne peut passer en français qu'après un toilettage, mieux vaut ne pas le traduire.
En traitant ainsi
la langue cible par-dessous la jambe, en privilégiant l'attitude
de l'Auteur face à sa langue, en tentant de saisir, dans
la langue de ce dernier, tout ce que son écriture a de
neuf, le Traducteur s'expose à un danger: la grande attention
portée à la langue source peut lui faire perdre
une partie de son sens intuitif de la langue cible - il en perd
son français! L'Auteur a modelé sa langue afin de
lui donner la forme du monde qu'il invente; ce travail s'effectue
par rapport à des normes qui ne sont pas celles de la langue
du Traducteur. Il en résulte parfois, en tout cas dans
mes traductions, un certain flottement, ce que je crois être
idiomatique ne l'est pas toujours, certaines prépositions
sont boiteuses; il m'arrive donc d'écrire dans une langue
française qui plane encore un peu au-dessus de l'océan
ou de la Manche. Pour remédier à ce problème,
j'ai la chance de vivre avec quelqu'un qui relit attentivement
toutes mes traductions, qui corrige mes fautes, qui m'indique
quand je dévie par rapport à un usage «normal»
de la langue; et c'est à moi ensuite de vérifier
si j'ai eu raison de «trahir» la langue française,
ou si une erreur due à ce moment «noir» mentionné
plus haut, moment d'existence entre les langues, m'a fait trahir
à la fois l'Auteur et la Langue. Ce qui explique que mes
traductions soient le plus souvent co-signées.
Il se peut que je prête
ainsi le flanc aux critiques qui pensent qu'un traducteur ne devrait
pas avoir besoin qu'on le corrige, qu'on lui indique quand il
déroge à ce qui fait toute la beauté de la
langue française; je l'accepte, je préfère
un statut où l'ambiguïté règne en maître,
une position qui - peut-être - me permettra de mieux reconnaître
où et en quoi l'Auteur lui-même déroge à
sa langue, mais il est Auteur, il en a le droit, voire le devoir.
Je pense que, beaucoup plus modestement, les Traducteurs ont,
eux aussi, le devoir de transformer leur langue, d'y introduire
des structures qui peuvent, à juste titre, paraître
étrangères à son «esprit», précisément
de la faire sortir un peu de son carcan, de lui éviter
cette tendance à la pureté qui n'est à long
terme qu'une tendance à la stérilité.
Le Traducteur est un fol d'arrachepied, un fol cérébreux, hétéroclite, gradué nommé en folie, joyeux et folastrant, c'est aussi un fol vulguaire, extravaguant, à espreuve de hacquebutte.