Ronald Johnson [*]
Très Riches, Très Chatoyantes, Très Étranges

Le Scarabée, d'un bleu & vert cuivré.
Plumes de Paon et de Faisan.
Le vif maquereau éclatant,
ces couleurs minces, transparentes

sur argent et or. Son dos, bleu
& autour des ouïes, verts qui prennent
des teintes bleues. Ventre
argenté & yeux durs, noir de jais.

Les Effraies (vivant dans la pièce à coquillages
d'une Folie du Wiltshire)
leurs plumes mouchetées et barrées de
couleurs paille & brun sombre. Leurs

yeux soyeux clignant dans le demi-
jour nacré de Conques, Cauris & Corail
en aigrettes. La Phalène, la Mante,
Libellule. Chemin d'un Escargot qu'on voit briller

au soleil. La grotte de Pope construite
à Twickenham, avec son Marbre de couleurs
diverses, Et entre chaque couche de
Marbre, beaucoup de Minerais, comme la Pierre

d'Étain, Pierres de Cuivre pourprées & Plomb Natif
entremêlés de larges masses de
Diamant Cornouaillais. Riches
Spaths Blancs entrelacés de Clovisses

& Spaths marqués de prismes de
divers degrés d'eau. Fossiles
entremêlés de Grains de Mundic:
parfois jaunes, parfois pourpres & parfois bleus profonds

tendant vers le noir. Cristal venant
d'Allemagne, Or du Pérou, Argents
d'Espagne & du Mexique. Paille d'Or
de Gloucestershire, Cailloux d'Égypte.

Bois Pétrifié & Mousse. Pierres
de Sang, groupes d'Améthystes, 'Glassons'.
Pierres étranges de partout & plusieurs
Oiseaux-mouches, avec nids.

Ces nuages opalescents en forme
d'écailles de poisson: rayés, ondulants,
proches d'un cirrus - aux 'yeux' spectraux
d'un lustre brillant, métallique.

Arc-de Brume & Arc-de-Lune. Halos observés
autour du soleil, des Faux Soleils, les jours
de lumière laiteuse, singulière. 'Rais'
verts, ou Flammes, qu'on voit

se lancer, haut, par-dessus le soleil couchant.
Croissants multiples de la lune.
Mirage & iridescence, taches d'huile et soleils
'Puisant l'Eau'. Reflets de lune,

Amadou. Cette luminescence,
phosphorescence, fluorescence, qu'on voit
dans les plantes, animaux & pierres. Yeux
des lapins, Flammerole,

la main tremblante plongée dans les eaux
tièdes. Les arbres anciens
dont la moindre feuille est une strie de
pâle flamme, dont les racines luisantes peuvent

se voir sur la terre. La légende
des grêlons électriques, oiseaux
'Hercyniens' comme des lampes à plumes
éclairant les forêts la nuit

& la vigne sauvage où le bétail empêtre
sabots et cornes dans des réseaux
de vrilles fougueuses. Toutes choses 'très riches,
très chatoyantes, très étranges'.

Êtrefenêtre

Dans ce miroir, tout
est plus proche

- les oscillations d'une cellule

sont les visites de l'âme. 'Ocillium:

petit visage, ou masque, pendu
à un arbre

ou l'être'.

À l'appui de la fenêtre
l'infini, sans cesse

passant

par le Particulier.

TOUT CE QUI EST POSSIBLE COINCIDE, yeux bleus, yeux bleus,
dans un mouvement brownien:

ascension descente et accident.

Traduit de l'anglais par B. Hoepffner

 

*     Ronald Johnson, parlant de la traduction de sa poésie, déclare qu'il faut seulement "traduire les mots (les miens, de toute façon). Je ne fais que ramasser des tessons (des mots) en chemin, et je bénis le ciment!" À l'entendre on pense inévitablement au Palais Idéal du Facteur Cheval et aux Tours de Watt de Simon Rodia - des gens simples au travail. Ronald Johnson est un écrivain transcendantaliste dans la lignée d'Emerson, de Thoreau et de Whitman - une manière de vivre, de penser et d'écrire que l'Europe a tendance à ignorer, trouvant ces écrivains trop naïfs, parce qu'ils ne suivent pas les chemins bien tracés du savoir. Mais c'est l'Europe qui est naïve, car, chez Ronald Johnson par exemple, on trouve tout notre passé, lié avec une précision d'horloge astronomique à un présent en mouvement constant dont il accepte d'être un des créateurs.
     Depuis plusieurs décennies, Ronald Johnson compose une uvre gigantesque: Ark, qu'il vient d'achever et dont diverses parties ont été publiées (Ark: The Foundations, The Spires, The Ramparts). Un autre grand poème, Rad i os (1977), ne contient que certains "mots" d'une édition de 1892 du Paradis perdu de Milton, à l'emplacement exact où ils se trouvent dans le livre de Milton, Ronald Johnson ayant effacé le reste (les mots sont de Milton, tels que Blake les a fait passer, le ciment, le mortier, aurait-il alors été fourni par Mallarmé?). Contrairement à Angelus Silesius pour qui
          "La rose est sans pourquoi; elle fleurit parce qu'elle fleurit.
            N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit,
"
     Ronald Johnson pense que la lumière créa l'il pour pouvoir être vue, au grand dépit, certainement, des cendres de Roger Bacon. La nature, tout ce que la culture tente difficilement de recouvrir, est nettoyée, débarrassée du positivisme et du victorianisme, rendue à ses lignes premières, comme chez Blake, et répartie en mots sur du papier - une merveille de concentration (Ronald Johnson cite un principe de Ginsberg "INFORMATION MAXIMUM / MOINS DE MOTS"). Dans ses conseils sur la manière de traduire Ark, Johnson recommande de faire primer la musique sur le sens, de penser à Rimbaud et de condenser comme un alchimiste.
     Ronald Johnson est mort en 1998 peu après la publication complète de Ark[>]

B.H.