Un été à Williamsburg
Daniel Fuchs


       L'orage éclata très brutalement. Dès les premières gouttes on entendit des voix féminines excitées, des fenêtres s'ouvrirent et la lessive fut décrochée en toute hâte des cordes à linge. C'était une de ces pluies drues et folles qui s'abattent avec une furie délibérée. Debout à la porte du sous-sol, Mahler, le cordonnier, fumait une cigarette et contemplait paisiblement les trombes d'eau, dont le spectacle plissait son visage en un sourire. Au premier étage, un jeune homme, Philip Hayman, qui l'observait, lui dit, «Regarde comme ça tombe. Mais regarde-moi ça». «Ouais, fit Mahler, faut croire que Dieu s'énerve contre quelque chose.» Tous deux sourirent, et le cordonnier rentra à la cave, un peu inquiet de sa plaisanterie à propos de Dieu.

       La cour ne tarda pas à être inondée. L'égout en son centre était bouché et l'eau tournoyait et bouillonnait d'écume blanche au-dessus. Un garçon, qui mangeait des pêches au troisième étage, s'amusait à lancer les noyaux. C'était Davey. Il visait attentivement le milieu du tourbillon et était visiblement content lorsqu'il atteignait sa cible. Une minute plus tard, il avait terminé les pêches et, n'ayant plus de noyaux à lancer, il se pencha loin par-dessus le rebord de la fenêtre et se mit à cracher. Davey laissait tomber de ses lèvres de grosses gouttes de salive, fasciné par leur mystérieuse descente vers la mare. À présent la pluie tombait tellement que les gouttières du toit, qui ne parvenaient pas à acheminer toute l'eau assez vite dans les chéneaux, débordèrent. Là elle giclait en un large arc et, six étages plus bas, s'écrasait avec fracas.

       Puis d'un seul coup l'orage perdit de sa force, l'averse se transforma en crachin et, une ou deux minutes plus tard, elle cessa complètement. Un soleil vif se montra.

       Le garçon du troisième étage regarda le ciel d'un air incrédule. Malher se précipita jusqu'à la porte du sous-sol car il aimait dormir au soleil, en revanche, Philip, qui avait apprécié la violente fureur de l'orage, regrettait qu'il fût terminé.

       Deux ou trois femmes tordirent le cou pour observer le ciel et, rassurées, se remirent à pendre leur linge. Un vacarme musical sauvage jaillit de diverses fenêtres - radios, pianos mécaniques, phonographes ainsi que quelqu'un qui travaillait son saxophone - tous en même temps sans qu'on sache vraiment pourquoi. L'homme au saxo jouait Une berceuse russe en cafouillant, et il la répétait interminablement. Au même moment on entendit un homme et une femme se disputer furieusement, leurs paroles trop peu distinctes pour être intelligibles. La berceuse russe et la discussion confuse remplissaient la cour en une féroce compétition. Alors la voix de l'homme domina le tout. «Écoute, cria-t-il, Je me fiche qu'elle soit ma belle-soeur, la prochaine fois que je la vois je lui crache en plein dans l'oeil!»

 

       Tout à coup une femme hurla. Elle hurlait avec force, violemment. Surpris, Philip Hayman visualisa immédiatement l'expression toute plissée du visage, la mâchoire protubérante, les dents qui se découvraient. Comme une sonnette d'alarme. On entendit des femmes quitter leurs appartements respectifs et courir sur le dallage des couloirs, leurs talons en bois claquaient bruyamment contre la pierre. Leur course était accompagnée de rumeur en vagues qui s'amplifiaient à mesure qu'elles se rejoignaient. Un instant plus tard c'était un tohu-bohu de bruits, de questions, de réponses, de soupirs, de protestations, indifférenciables. Une femme se lamentait d'une voix ténue et plaintive qui transperçait le vacarme confus et paraissait monter comme un mince filet de fumée.

       Philip se précipita dans le couloir. Sur un palier il rencontra l'enfant aux noyaux de pêche, effrayé mais malgré tout appréciant beaucoup toute cette excitation.

       «Qu'est-ce qui se passe, Davey?»

       «Rien, rien. Je ne sais pas. Je n'ai vu qu'un homme assis par terre avec la vessie d'un ballon de basket.»

       Philip gravit l'escalier. Le groupe des personnes présentes s'exprimait avec violence mais en un débit régulier. Mrs Linck, grosse et débraillée, vêtue d'un peignoir rose, se tenait au centre d'un cercle de femmes, le visage inondé de sueur, tandis qu'elle leur racontait l'histoire avec passion. Mahler, le cordonnier, était là, effrayé et pâle. Même Mrs Miller, la femme du vieil avare, suivait de tous ses yeux chaque mot qui sortait de la bouche de Mrs Linck. Tout le monde était là. Philip se fraya poliment un chemin et vit l'équipe de réanimation qui s'activait sur l'homme, lequel était assis par terre en sous-vêtements, jambes croisées, confortablement adossé à des oreillers. La vessie de ballon de basket était posée juste à côté de lui. Sa languette avait été raccordée à un tuyau de gaz et elle était partiellement découpée pour pouvoir être appliquée comme un masque. Les fenêtres étaient restées ouvertes tout le temps, et l'odeur de gaz était faible.

       Alors le médecin quitta les lieux avec un air d'autorité malgré sa blouse blanche toute froissée. Lorsque les femmes l'entourèrent, pleines d'anxiété, il secoua la tête avec une impatience un peu artificielle. Non, non, exprimait cette tête, on ne peut plus rien pour cet homme. Les hommes transportèrent l'appareil de réanimation et la foule ne tarda pas à s'éparpiller. Par paires, en petits groupes, les femmes retournèrent à leurs appartements, pour finir le ménage et préparer le déjeuner. C'était fini. On en parlerait pendant quelques jours et puis ce serait fini. La foule força Philip à rebrousser chemin. Il rentra chez lui, tout en se posant des questions sur le pauvre Meyer Sussman. Pourquoi avait-il fait ça? Philip avait beau essayer de comprendre de toutes ses forces, il n'y parvenait pas. Il se rappelait les joues rouges du boucher, son rire chaleureux, sa façon douce et pleine d'humour de s'occuper de ses clients tout en les faisant rire pour qu'ils attendent calmement leur tour. Cet homme, s'émerveillait Philip, cet homme; et il attendit que son ami, le vieux Miller, lui explique l'énigme. Miller savait tout.

       La cour retrouva son calme. Trois petites filles revinrent et reprirent leur jeu de potsy , poussant d'une case à l'autre une grosse boule faite d'une peau de banane. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus d'elles et une ménagère, que toute cette excitation avait irritée et épuisée, se pencha loin au-dehors pour appeler une des petites filles qui jouaient. "Ella, Ella, qu'est-ce que tu veux à déjeuner, des pommes de terre au lait, ou du riz?"

       Ella, debout sur un pied, réfléchit un long moment. «Je crois que j'aimerais des pommes de terre», finit-elle par annoncer.

       «Alors, lui dit sa mère, eh bien, t'es morte. Je n'ai que du riz.»

       Meyer Sussman. Le boucher des grosses ménagères de Ripple Street qui avançaient en se dandinant dans leur tablier trop large, Meyer, aux yeux embués et pleins de tendresse, douce créature, parfois traité de faible d'esprit, sans doute parce que tu étais si étranger aux taches de sang de ta profession - pourquoi t'es-tu suicidé? Les autopsies des ménagères qui t'appréciaient tellement ont été nombreuses et probablement complètement erronées. Elles ont toutes commencé par dire qu'il n'y avait aucune explication à ce suicide, et puis elles ont dit que c'était ta femme (impossible), l'argent (tu en avais suffisamment, tu ne te plaignais jamais), la folie (dans ce domaine, où est la frontière entre la santé mentale et la folie?) quelque secret terrible (tu vivais une vie des plus simples, des plus régulières). Elles étaient toutes d'accord pour dire que tu étais un homme bien, très doux, et que c'était vraiment pitoyable, et que personne n'aurait pu le prévoir. Et tout cela était vrai.

 

       Quand tu rencontreras Dieu, Meyer Sussman, demande-lui pour moi ce qui t'a incité à appliquer la vessie d'un ballon de basket contre ton visage. Petit Dieu dans les cieux, assis quelque part sur un nuage, où es-tu?


Traduit de l'anglais par B. Hoepffner