The Keepsake
Je répondis
«Oui!» à Beatrix, réjoui à l'idée
que son attitude amicale, et celle de Jeremiah, aient apparemment
survécu à la séparation de l'automne. Il
était en tout cas évident que suffisamment de ce
que nous avions ressenti pendant l'été avait survécu
pour qu'ils veuillent venir à la ferme pour Noël,
et pour que je veuille les recevoir. Après avoir raccroché,
nous étant assurés mutuellement que nous étions
impatients de nous revoir (Jeremiah aussi; Beatrix parlait pour
lui), je vérifiai les dates qu'elle m'avait données,
uniquement faites de mystère quand elle parlait, réalisant
qu'il s'agissait d'une semaine tout entière. J'avais l'habitude
des invités qui, l'hiver, arrivaient La Veille de quelque
chose et repartaient le lendemain du Jour; l'idée que quelqu'un
se risque à séjourner plus longtemps me touchait.
Je ne me suis jamais
ouvertement mis en frais pour des gens plus jeunes que moi, de
sorte que la jeunesse des Dresden était tout à fait
secondaire quant au succès de nos relations, je pense qu'il
en était de même de leur côté s'agissant
de mon âge plus élevé que le leur. Il est
vrai que certaines des choses les plus réussies que nous
avions faites ensemble pourraient être qualifiées
de «jeunes»: lancer des cerfs-volants dans mes pâturages
au milieu des moutons qui broutaient, hisser la voile et partir
trop loin et trop tard, être bloqués pendant des
heures par la marée à l'entrée du port, le
petit voilier accostant à minuit à la manière
d'un oiseau épuisé. Mais ce sont des activités
que j'entreprends aussi seul, quand je ne suis accompagné
que par ma chienne dachshund.
Secondaire aussi, je
suppose, était le fait que nous partagions tous les trois
à peu près la même profession: Jeremiah, poète;
Beatrix, Nouvelle Romancière; et moi plus ou moins dramaturge
raté: le fait que ma pièce reste très longtemps
(cinq ans) à l'affiche en Allemagne a eu en Amérique
un retentissement semblable aux ondes sonores de l'arbre s'écroulant
loin de toute oreille.
Lorsque je les rencontrai
sur l'appontement du ferry, rencontre provoquée par mon
dachshund, Miss Gold, tout ce que nous savions les uns des autres
était ce que nous avions conjecturé de vendredi
en vendredi en voyant que nous attendions tous le train-ferry.
Je n'avais fait aucun effort pour apprendre qui ils étaient.
J'habite ici depuis suffisamment longtemps pour avoir pensé
«des estivants» et m'être satisfait de cette
description. Leur apparence était intéressante,
lui un bel homme de type classique, elle aussi laide qu'une guenon
jusqu'à ce que l'on parvienne à sa beauté
simiesque mais réelle. J'y étais parvenu avant que
nous nous soyons rencontrés; j'avais aussi pénétré
le masque de Jeremiah, en tout cas je croyais l'avoir fait; sa
gentillesse paraissait tenir à la fois du verre et du bouclier.
Comme nous l'avions déclaré, mes invités
et moi, émettant un jugement vers le milieu de l'été
après avoir aperçu les Dresden à plusieurs
reprises, Jeremiah était certainement le plus gentil des
poètes, trop bien sans doute pour être vraiment un
grand poète. Parmi ceux qui émettaient ce jugement
se trouvait un poète depuis longtemps célèbre,
de sorte que le consensus était en partie satirique.
Quant à savoir
si les Dresden avaient su «qui» j'étais avant
notre rencontre, pour connaître mon identité il suffit
le plus souvent de fournir trois informations à n'importe
quel passant: la voiture, la seule voiture étrangère
sur l'Île; Miss Gold, dont la photographie ornait la couverture
d'un recueil de mes pièces (Coursing); ou encore
n'importe quelle information sur mon apparence, laquelle est excentrique,
tout particulièrement au milieu d'Îliens simplement
habillés, et d'estivants, ne se préoccupant pas
de leur apparence.
Mais, comme je l'ai
dit, Miss Gold nous a présentés les uns aux autres,
sans qu'il y ait eu, je pense, de complicité entre elle,
Beatrix et Jeremiah bien que, s'ils désiraient me connaître,
se lier avec Miss Gold était la meilleure façon
d'y parvenir.
À l'aide de ces
éléments secondaires, je cherche à instaurer
des vibrations de suspicion, l'éventualité d'une
sorte de course au trésor. J'irai plus loin et je dirai
que ma maison est la seule sur l'Île où un aventurier
pourrait imaginer trouver un trésor, et restons-en là.
Nous sommes tous des aventuriers, et si les vibrations peuvent
à cet instant être trompeuses, alors disons que cette
histoire est un «mystère» et partons à
la recherche d'indices, de préférence à travers
un verre que colore du whisky irlandais Jameson.
L'appel téléphonique
de Beatrix me laissait deux semaines pour les préparatifs,
et pendant ces deux semaines j'accomplis davantage que je n'en
aurais habituellement accompli en un mois. Avant cet appel, le
seul invité prévu était mon meilleur ami,
le poète mentionné un peu plus haut, qui est la
célébrité de l'année tout comme il
était la célébrité de l'année
précédente et mon unique invité pour Noël.
Paul et moi sommes bien trop décontractés l'un envers
l'autre pour que je fasse beaucoup de préparatifs quand
il me rend visite, mais pour les Dresden la maison fut nettoyée
et les chambres aérées.
Hommage allusif, le
dîner de Noël serait allemand: une oie avec de la choucroute
ay Riesling, des pommes de terre sautées dans de la graisse
d'oie et une épaisse sauce aux pommes couronnée
par sa propre gelée. Mon cadeau annuel provenant de la
sécherie familiale, un vieux jambon fumé du Kentucky,
pourrait ouvrir le repas, accompagné de figues macérées
dans le madère; il y aurait des crèmes anglaises,
un pâté en croûte épicé au boeuf
et au porc et du plum-pudding. Jusqu'à ce point un hôte
est autorisé, semblable à un sorcier, à se
mêler de l'avenir: le thème allemand allait flatter
les Dresden et les touches dickensiennes feraient plaisir à
Paul, un Pip secret.
Mais la veille de Noël,
le matin très tôt, Paul appela; tôt, dit-il,
afin de prouver qu'il s'était bien levé à
temps pour prendre le train... mais. Il est en général
très exact, ce qui est admirable aux yeux d'une personne
aussi discursive que moi, mais il n'alla pas bien plus loin que
le «mais»; quoi qu'il en soit, il ne venait pas. Il
n'était pas particulièrement désolé;
il savait que je ne serais pas seul. Je ne lui avais pas parlé
des Dresden; c'étaient eux-mêmes apparemment qui
lui en avaient parlé. Cela ressemblait aussi énormément
à un indice, mais je ne pouvais pas imaginer de quoi. Paul
avait apprécié Beatrix, avec qui il avait en commun
Brooklyn, un lien entre gens de l'Est qui, je l'avais remarqué,
est aussi fort qu'un anneau de mariage. Il aimait la poésie
de Jeremiah, aimait son allure; selon ses propres mots, il aimait
même Jeremiah, quand il se souvenait de lui.
Paul n'est pas un homme
cruel, il n'est pas non plus exceptionnellement équitable;
il est le plus souvent désintéressé, et je
devais admettre que le portrait était fidèle en
ce qui concerne un grand nombre d'initiatives de Jeremiah. Apparemment
son manque de tempérament, d'excentricité, de vice
le rendait transparent. On pouvait trop souvent regarder l'endroit
où se trouvait Jeremiah sans le voir.
Lorsqu'on disait, ou
écrivait, «Les Dresden», c'était le
côté simiesque de Beatrix qui donnait toute sa chair
à leur nom; Jeremiah était une essence, empourprant
les tissus du sang qui le parcourait rapidement, nul doute avec
robustesse, et disparaissant; mais tout comme nous oublions notre
sang tant que nous ne nous sommes pas coupé, ainsi perdions-nous
Jeremiah de vue. La raillerie faisant allusion à son mélange
de prestance et de personnalité incolore - «Comparé
à lui, les autres hommes perdent toute insignifiance»
- s'appliquait assez mal à lui du fait de son art, lequel
était signifiant, plutôt augustinien. Si,
comme l'affirmaient certains, il manifestait une régression,
c'était selon la meilleure tradition.
Artistiquement sa belle
femme singe ne lui arrivait pas à la cheville. Son art
était une imitation de celui de Nathalie Sarraute, expérimental
par de nombreux côtés mais jamais dans l'émotion.
Pourtant sa personne était toute d'énergie émotionnelle
sombre, vaguement pelucheuse (en silhouette devant une lumière
artificielle elle était entourée d'une auréole,
les filaments de duvet brillaient uniformément). Elle donnait
l'impression, dans l'électricité de la vie, de tituber
au bord de la dépression, ou de la découverte, à
un clin d'oeil à peine de quelque parade ou innovation
volatile qui n'attendait que d'être reconnue et autorisée
par elle. On désirait la révélation de Beatrix
tout en la craignant.
Leur visibilité,
ou son absence; leur art ou leurs tentatives manquées -
tout cela aussi est secondaire, comme ces choses extérieures
le sont toujours dans l'amour ou la lubricité. Ils avaient
obtenu mon allégeance et fait renaître l'intensité
d'une curiosité depuis longtemps éteinte envers
d'autres, et j'ignore comment ils y étaient parvenus. Jeremiah
aurait pu être un ectoplasme, Beatrix entièrement
dénuée de talent, leur effet sur moi aurait été
le même. C'est rétrospectivement que je le sais,
car j'écris à partir d'un savoir bien pire que celui
de la pâleur et de la prétention, pourtant la curiosité,
sinon l'allégeance, perdure toujours.
Ils me téléphonèrent
de l'Île après avoir débarqué du ferry,
et, accompagné de Miss Gold, je pris le volant pour aller
les chercher, traversant des rideaux de neige qui tourbillonnaient
follement, nous partîmes les accueillir avec du champagne
dans la voiture. Se croyant sans doute dans un avant-poste canadien,
ils étaient emmaillotés comme des papooses, les
grands yeux de leurs lunettes de soleil noires étaient
tout ce que Miss Gold et moi, tous les deux vêtus de légers
pull-overs dans l'air tiède et neigeux, pouvions voir d'eux.
Dans une de ses nouvelles
Beatrix fonderait le thème principal, sans cesse repris,
sur les yeux dissimulés, les bouches cachées; ils
deviendraient les personnages, les seules propriétés
physiques qu'elle décrirait et, parce qu'ils étaient
cachés, donc absents, nous nous apercevrions lentement
que la nouvelle de Beatrix avait pour thème deux paires
de lunettes de soleil, deux cache-nez, incapables d'émotion
mais possédant une étrange capacité moléculaire
pour la déduction, et finalement pour le meurtre par soustraction.
Un comportement simple, que son imagination gobait tel un hameçon,
pouvait assombrir Beatrix d'une passion et d'une souffrance visibles,
et ses doigts se contractaient comme si en représailles
ils arrachaient de sa machine à écrire d'immenses
accords pesants.
Je m'intéresse
bien davantage à ce que l'intuition peut à peine
deviner, à ces actions et à ces mobiles que seul
l'atavisme peut expliquer, qui ne sont accessibles qu'à
partir de l'instinct. Je suis indifférent au culte des
jeux de rôles ou à la psychologie qui se fonde sur
la manière dont les gens s'asseyent ou tiennent leur cigarette,
et cette indifférence aux gestes, au visuel, fait de moi
en fin de compte, un étrange dramaturge. Mais, en ce qui
concerne l'apparence des Dresden, quel qu'ait été
leur désir de se dissimuler, ils étaient des citadins
au sang pâle et aux yeux usés par la pollution; et
il apparut bientôt que Jeremiah souffrait d'une sérieuse
laryngite; sa voix n'était qu'un filet déchiré
que toute utilisation rendait plus mince encore. Que dire de ce
nouvel effacement: Jeremiah devenu entièrement son Art?...
Là, c'est moi jouant à Beatrix; ce n'est absolument
pas mon style.
Les Dresden furent contents
de trouver la chaleur dans la voiture. Le train avait été
glacial. Ils se rappelaient avec plaisir le doux confort de ma
maison, le premier feu, si clair dans la cheminée (Beatrix,
lyrique), que nous avions partagé fin septembre. Donnai-je
l'impression de contredire sa mémoire en annonçant
que le vent du nord changeait un peu les choses? Parfois, dis-je,
il arrache toute sa chaleur à la maison et la maintenir
à une température qui dépasse 20° est
alors difficile. Mais il y a des cheminées...
Avec indifférence,
pensai-je, Beatrix voulut savoir comment Paul supportait le froid.
Ma réponse transforma l'air dans la voiture.
Les
réactions de Miss Gold me fascinent davantage que les miennes,
et je remarquai qu'elle devinait le changement, qu'elle levait
son museau très haut et reniflait sans bruit. Je l'ai déjà
vue pressentir ma colère avant qu'elle n'éclate,
et sentir la malhonnêteté chez les autres lorsque
la malhonnêteté était, rétrospectivement,
lourde de conséquences. Mais elle n'en tire aucune conclusion
et moi j'en suis le plus souvent incapable; je constatai cependant
que l'air transformé était plus froid.
Jeremiah devait se
mettre immédiatement au lit, s'y nourrir de miel et de
citron, et se laisser réconforter par des bouillottes et
de judicieuses visites. Mais Beatrix se rendit dans leur chambre
et en revint transie et tremblante, demandant s'ils pouvaient
dormir près du feu. Alarmé, thermomètre à
la main, je montai à l'étage en maudissant le vent,
me sentis un peu plus froid que les chambres quand je me rendis
compte qu'il faisait uniformément 23° partout, infernal
dans ma maison en hiver. Beatrix, pensai-je, se montre féminine;
certaines femmes détestent, je m'en suis rendu compte,
qu'on les croie vigoureuses, même lorsqu'elles sont d'un
seul tenant et qu'il est impossible de les ébrécher.
Je me souvins qu'elle avait beaucoup frissonné pendant
les plus calmes des nuits d'été, se pelotonnant
dans les vêtements des autres, et je corrigeai ma pensée:
Beatrix joue à Beatrix.
Je fis rugir le feu
dans l'âtre (Beatrix, alors que je me rendais à la
cuisine: «Il n'a pas peur des feux de cheminée?»)
et mis la bouilloire sur le feu pour le thé, avec l'impression
de figurer à la troisième personne comme un domestique.
Je me dis (sur le papier; ce jour-là mon journal eut droit
à trois entrées) que le champagne, dont j'avais
beaucoup bu, étant aux deux tiers bulles, est aux deux
tiers imagination. L'adaptation hivernale à des amis estivaux,
écrivis-je, rend soupçonneux, amoindrit nos ressources,
est fréquemment triste, on y renonce fréquemment.
Rappelle-toi, écrivis-je, qui sont ces gens. Étaient.
Voici Beatrix:
Beatrix, demandant le
prix de quelque chose; Beatrix, réclamant la salière
(c'est une soupe à l'oignon, pas une soupe au sel). Sa
voix paraissait être devenue plus aiguë depuis l'été
et elle avait pris l'habitude de répéter ce que
l'on disait sous ce que l'on disait, pas tout à
fait simultanément mais aussi proche qu'un temps faible
en musique. Si les paroles étaient visibles, alors parler
avec Beatrix aurait été comme parler avec le visage
légèrement de biais au-dessus d'un miroir. Mais
aussi son charme s'était développé et, à
la nuit tombante, l'écran qu'elle avait tissé dissimulait
presque toutes ses transgressions mineures.
Elle et Jeremiah sommeillaient près du feu, elle sous un des vêtements d'hiver favoris de Miss Gold, du lapin d'Amérique du Sud blanc avec divers bruns, aussi beau que de la vigogne. Je le lui avais apporté impulsivement alors qu'elle était étendue, sa chevelure étalée paraissant pousser comme du lierre sur les coussins de velours bleu. À la lumière du feu, elle et Jeremiah semblaient exotiques, tous les deux les cheveux sombres, ceux de Jeremiah brillants et ceux de Beatrix aussi noirs que ceux de Heathcliff. Beatrix frottait la fourrure vigoureusement comme pour en dévoiler la nature par friction. La fourrure était pareille à sa propre toison; en la frottant elle donnait l'impression d'y chercher des puces ou des traces de sel. Inconsciemment j'avais encouragé le singe en elle. Jeremiah, courbé dans son fauteuil, s'agita comme pour questionner mon sens de la politesse. Mais non, la forme qu'il prit dans le fauteuil était plutôt celle d'une virgule.
J'allumai l'éclairage de Noël. Dans la pièce rougeoyante, le feu ne présentant plus que des braises, les Dresden avaient l'air de jeunes rêveurs dans un ballet. Dirigés vers le haut de la pièce, les deux profils endormis se détachaient sur cette lueur bordeaux spécifique à la nuit de Noël. Ils m'étaient parfaitement étrangers, avaient aussi peu de caractère que des personnes endormies sur scène au moment où le rideau se lève. Des vrilles à peine sensibles partaient de ma poitrine vers l'été, revenaient et cherchaient les Dresden mais sans les toucher, retenues par mon désir. Si j'avais pensé aujourd'hui que Beatrix était vulgaire, c'était une mauvaise pensée; cette femme était une femme endormie, rien de plus. Et si j'avais pensé tout ce que j'avais pensé de Jeremiah depuis leur arrivée, je ne pensais rien de semblable à propos de l'homme endormi. Il en résultait que, sans doute, la soirée était un luth parfaitement accordé à notre accordatura. La visite était sauvée, tout était racheté, réputations, jugements, bienveillance, amour - tout était sauvé. Il existe un soulagement qui ressemble à un choc; la différence étant qu'il faut transformer le soulagement en une torpeur volontaire: troisième entrée de la journée dans mon journal, avec «clarifier» en marge. Je ne l'ai jamais fait.
Remue-ménage
au petit matin, papier crépon, rubans éparpillés
qui tels de faux indices mènent radialement vers l'extérieur
à partir du sapin en passant par les portes. L'arbre était-il
donc la bête?
Les cadeaux étaient
très bien: une sculpture cerf-volant en souvenir; le magnifique
nouveau livre fantastique de Paul où, déguisés,
Miss Gold et moi figurions; les foulards en soie; le jeu de tasses
à fleurs pour la cuisine; de nouveaux enregistrements de
Mahler, la Dixième Symphonie inachevée accompagnant
le matin; pull-overs, imperméables, manteaux courts pour
Miss Gold; flacons italiens de sels de bain pour tout le monde,
et sachets d'apothicaire.
Une boîte de chocolats
de luxe pour Beatrix; son air d'incrédulité était
fascinant. Béatrix la posa sur une table où elle
demeura intacte tout leur séjour, où elle se trouvait
toujours après le départ de Beatrix. Pas de mystère,
à présent; il ne faut pas en créer un à
partir de cela. Tard cette nuit-là, lors d'une discussion
tendue sur le Mouvement de Libération des Femmes, Beatrix
mentionna les chocolats, me les lança métaphoriquement
au visage: Aurais-je donné une boîte de chocolats
à un homme? Aurais-je voulu voir un homme se goinfrer placidement
de crise cardiaque et d'artères durcies, la mort chocolatée
dégoulinant sur son menton jusqu'à son - Je l'ai
interrompue «Mince recueil de poésie?» à
la recherche d'un peu de légèreté du côté
de Jeremiah; en vain. J'expliquai que j'espérais que mon
protagoniste mangeur de chocolat prendrait la précaution
de ne pas laisser dégouliner ses artères durcies.
Vibrante comme une luette,
Beatrix me rappela qu'un homme pouvait manger avec ses deux mains,
pouvait se couvrir de nourriture, et roter, et défaire
ses boutons, et se curer les dents - d'autres choses, aussi, naturellement,
Beatrix possède un langage libéré. J'ignorais
si on me donnait un aperçu des années de formation.
J'étais momentanément dérouté, pensant
que nous étions, grâce au chocolat, revenus à
notre discussion sur les calories, le seul thème du dîner:
Beatrix avait estimé qu'en ne prenant qu'une seule fois
de chaque plat de mon menu à intention panégyrique
chacun de nous aurait avalé 25 000 calories. Jeremiah,
mangeant avec placidité, avait été laconique:
«Gaver un rhume ». Mais nous ne parlions pas du tout
de calories: les calories n'avaient aucune importance. Selon Beatrix,
ce qui comptait c'était que moi et d'autres comme moi parvenions
à rectifier notre pensée et nos attitudes, par la
chirurgie si nécessaire, jusqu'à ce que le fait
que la Femme se comporte exactement comme l'Homme quelle que soit
la circonstance ne soit pas plus inadmissible que si elle était
un homme.
Pour la première
fois entre nous, mon âge fut mentionné: Beatrix pensait
qu'il était un facteur, peut-être le facteur,
expliquant mon inflexibilité. Il y avait d'autres choses,
mais je n'écoutais pas trop attentivement.
J'ai gardé le
souvenir de Beatrix défendant vigoureusement Doris Lessing,
quoique je ne me souvienne pas que cette dernière ait été
attaquée. Beatrix avait-elle été ainsi, pendant
l'été, n'ayant aucunement besoin d'être offensée
pour aussitôt adopter une attitude défensive? Cela
paraissait une indication la concernant, importante - comme mon
âge s'était trouvé l'être. Peut-être
estimait-elle tout le monde coupable tant que chacun n'avait pas
été innocenté par ses bons soins.
Je connais des gens
qui participent à une sorte d'église - Dieu y est
vaguement présent - où ils perfectionnent leur mémoire,
apprennent, comme ils le disent, à «s'accorder»
et où ils étudient des choses telles que le système
complexe d'antagonismes intérieurs et de représailles
contre le soi dont chacun de nous est composé. Lorsqu'un
grave accident de ski nautique avait suivi de près l'échec
de ma pièce à New York, mes amis avaient été
contents pour moi: la blessure intérieure devait s'accompagner
d'une blessure extérieure - l'esprit demande que le corps
partage la souffrance -- avant que l'équilibre puisse se
réinstaurer.
En allant me coucher,
après m'être vu reproché mon âge, je
glissai sur un tapis et, en tentant de retrouver mon équilibre,
je malmenai mon dos vulnérable. Beatrix, me voyant chanceler,
s'élança vers moi. Comme si elle était dans
un halo, j'eus une vision d'elle en messagère venue me
rappeler que j'étais une fois de plus purifié, blessures
internes et externes bien équilibrées.
Jeremiah passe ses
journées au lit à avaler du liquide. De temps en
temps Beatrix descend divers bols et tasses, et les pose sur le
piano, d'où je les emporte en boitant jusqu'à la
cuisine pour les laver. Le Mouvement de Libération des
Femmes a de nombreux rayons. Certains ressemblent à des
béquilles.
Beatrix, de retour d'une
longue promenade (en son absence Jeremiah avait appelé
sans résultat en frappant des coups sourds, Miss Gold lui
avait répondu par des grognements; un dialogue métaphysique),
généreuse, les joues rouges, me dit, «Tu es
vraiment trop bon avec tes amis», et c'était sa voix
estivale qui parlait, et l'émotion me fit venir les larmes
aux yeux. Tout comme Francesca , je suis persuadé que le
bonheur dont on se souvient dans la misère est la plus
grande des souffrances; de même que s'appesantir sur lui
est la plus grande des folies.
Étant sorti avec Miss Gold, je me souviens d'un dessin où un homme s'approche d'une maison dont la forme a été empruntée ou consommée par une femme. Beatrix, à force de colère et de frustration, avait consommé la maison; tout semblait à présent être fait de sa chair, et cette chair était de plus en plus rance. Sa pâleur, la teinte verdâtre de sa peau ombrée déclenchaient en moi l'aversion que l'on ressent devant un cadavre; des odeurs étaient produites par association: celle des lys, surtout. Je croisais Beatrix dans les chambres de mon esprit avec un sachet d'apothicaire pressé contre mes narines. L'odeur de lys alternait avec les senteurs tenaces de ses sels de bains, qui étaient aigres; elle était restée trop longtemps dans le flacon sans être ni secouée ni réchauffée et elle se détériorait sous mon nez. Je pensais que, mariée depuis deux ans, elle se sentait peut-être frustrée du fait de l'état de faiblesse de Jeremiah, qu'il pouvait s'agir d'une frustration sexuelle. Je devins obsédé par sa frustration. Celle-ci me poursuivait.
Je m'asseyais au
coin du feu, je suis assis au coin du feu et tente de repasser
en moi le film de l'été. Je suis assis au milieu
du désordre de Noël, des présages d'un hiver
brisé. Je ne me relève pas d'un amour avorté
plus rapidement que je ne recouvrerais mes forces après
l'ablation d'un organe. La peur de souffrir et l'ennui d'une convalescence
à répétition m'avaient poussé finalement
à chercher un terrier à la campagne et une compagne
en Miss Gold afin de rendre douillette la maison des racines.
La voix harcelante de
Beatrix au téléphone se mêle à des
souvenirs estivaux, transforme leur coloration par une pression
aux endroits vitaux:
Se peut-il vraiment
qu'elle ait dit à propos d'une de mes pièces manuscrites
que jusque-là elle n'aurait jamais soupçonné
mon érudition? Ou alors avait-elle dit intelligence, ou
était-ce l'éducation qu'elle n'avait pas soupçonnée?
Je vois le cadre - la table, la compagnie qui voulait paraître
au courant de tout: quelqu'un avait vu Kokoschka en Suisse, Bellow
avait dit à quelqu'un, quelqu'un avait «découvert»
William Gass; j'entendis ses mots pendant une accalmie, d'autres
mots lénifiants et puis ceux qui me concernaient, concernaient
ma pièce; d'autres personnes entendent ses mots - Oui,
parce que Jeremiah (!) interrompt sa femme pour lui expliquer
que si mon érudition (éducation, intelligence) n'est
pas visible c'est parce que je viens du Sud. Beatrix avoue ne
pas comprendre. Elle dit, de façon amusante (grossière!),
que ce que l'on sait, quand on est de Brooklyn, on le laisse transparaître
partout sur soi. Je dis - ai-je pu dire? - que dans mon Sud on
considère que les seules choses montrables sont les bonnes
manières.
Selon mes yeux d'hiver,
observant la scène d'été, le léger
haussement d'épaules qu'est la réponse de Beatrix
est aussi voyant qu'un rot.
Une autre table, un
autre soir, dîner dans le jardin: Beatrix et Jeremiah assis,
gauches et silencieux. Plus tard ma référence à
«mon dîner silencieux»... Suis-je en train de
dire (étais-je en train de dire) qu'un dîner est
le dernier endroit où l'on peut pénétrer
en soi? Non, je n'avais pas non plus fait cette remarque froide
et pertinente à propos des bonnes manières. Il n'y
a jamais eu, n'y a pas d'échanges entre nous dans ce sens-là;
il n'y avait, il n'y a que Beatrix et l'étourdi Jeremiah;
et moi, adorant. N'était-ce pas ainsi? Ou les avais-je
détestés, aussi - alors, mais dans le futur; détestés,
sachant comment ils seraient, mais les aimant alors à
la folie? Ou est-ce maintenant que je les aime, à la folie?
Je demande à
mon journal ce que je voulais dire. Voulais-je dire que l'excès
de l'été tel qu'on le voit en hiver est autre chose
encore? Voulais-je dire qu'en été le moi, camouflé
derrière une trop grande permissivité - liberté
des sports, cocktails, mésalliances sexuelles - reconnaissait
que le laxisme appartenait à un loisir mérité?
Il est vrai qu'en hiver, en l'absence de permissivité universelle
et de l'exemple dissolu de la nature, le vrai moi est aussi visible
que la galle, dissimulée par les feuilles en été,
l'est sur les arbres. J'essaye, mais je ne peux pas dire si c'est
la vérité, ou une erreur d'appréciation,
ou un penchant à la Charlus, qui a détruit mon hiver
et perturbé l'année qui arrive. Cela est de moins
en moins accessible, se dissimule pour devenir une parabole sur
les gens d'été et sur les gens d'hiver, ces races
qui se rendent dans les pays les uns des autres pendant les périodes
de vacances. Paul est une personne d'hiver, dont ne subsistent
que les bonnes manières, la graisse de l'extravagance estivale
ayant toujours disparu à temps. Je ne sais pas ce que je
suis, mais si j'étais une personne d'été
je me tuerais au printemps.
Miss Gold mordit
Beatrix selon la séquence d'événements suivants.
1. Beatrix tente de
persuader Miss Gold de courir après une balle, l'expression
d'incrédulité de Miss Gold exaspérante pour
qui n'a aucun talent avec un crayon ou avec un appareil photo.
2. Beatrix transporte
Miss Gold du fauteuil favori de cette dernière près
du feu jusqu'à un autre plus éloigné, et
s'empare du fauteuil, bien que deux autres fauteuils et un canapé
soient libres.
3. Au dîner Beatrix
refuse sèchement un bon morceau à son hôtesse
en disant, «Tu as eu ton dîner, laisse-moi manger
le mien». Je pense que Miss Gold mordit Beatrix pour la
punir de son manque d'originalité plutôt que de son
avarice ou de sa mauvaise humeur. J'observai la suite des événements
en prévoyant la morsure. Devant mon petit hochement de
tête et mon léger sourire, Beatrix se retranche dans
un tel carcan d'inquiétude intime que je crois entendre
le cliquetis du fer sur le fer, du mécanisme de fer sur
la chair de fer.
Beatrix, du fait de
quelque perversité qui lui fit retrouver ses bonnes manières
quand elles n'étaient pas nécessaires, fut généreuse
en m'assurant qu'elle n'avait pas mal, mais elle souffrait. D'ailleurs,
je ne pouvais pas, moi, envisager de guérison pour elle.
Je crains les contours
de Beatrix, ses dentelures. Je suis ivre au coin du feu; son tranchant
se fait plus acéré comme pour transpercer ma protection
et atteindre mon coeur. Le flou va-t-il s'effacer liquidement
et se durcir pour à nouveau se doter de contours nets?
Demander à Beatrix.
Ivre, je suis une victime;
mais ivre, je ne peux pas être victimisé. Je réponds
du tac au tac. Je suggère qu'ils m'ont poursuivi à
cause du milieu que je fréquente. Je suggère que
l'absence de Paul a transformé son Jeremiah monstrueux
et isolé en une chambre à l'étage d'où
il est aisé de penser à l'Assomption. Je laisse
entendre que Miss Gold et moi sommes des bambins sans défense
et qu'elle est Médée. La toux de Jeremiah au-dessus
de nous ressemble à un avertissement: Ne parle pas vraiment;
Beatrix est influençable.
Elle se mit à
la recherche de victimes satisfaisantes ou monstrueuses, s'avança
dans des territoires inexplorés, tomba sur des gens que
nous connaissions tous les deux, qu'elle avait rencontrés
grâce à moi au cours de l'été et qu'avec
Jeremiah elle avait revus plusieurs fois en ville au cours de
l'automne.
Elle démolit
des réputations et des personnes; en a fini, je pense;
mais elle se montre encore affamée et déchire les
membres des deux enfants du couple et continue en dévorant
le plus jeune, un garçon de cinq ans. L'illusion est étonnante:
la bouche de Beatrix est ensanglantée et des traînées
de salive luisent à la lumière du feu. Ma peau est
brûlante; le foulard qu'elle m'a donné à Noël,
que je porte par délicatesse, me touche et s'enflamme.
Je m'en débarrasse.
Beatrix était
stupéfaite, incapable de revendiquer ses propres mots.
C'était, me dit-elle, comme si elle avait été
possédée. Elle me pria de la croire, et je n'avais
aucune envie de douter d'elle après de tels excès.
Ma bonne volonté rendit Beatrix morose; c'était
comme si je l'avais accusée.
En compagnie de Miss Gold je sommeille en secret, bien calé dans une pièce que je n'ai montrée à personne, devant une ancienne cheminée dont on ne peut soupçonner la présence dans la symétrie actuelle de la maison, sans fenêtre, comme un utérus. L'entends-je me chercher, appeler, craignant que je me sois échappé? L'entends-je, lui, marcher près d'elle, haletant? Le sommeil a apaisé les instincts de Miss Gold, ses poils ne sont pas dressés et me consolent. La cheminée inutilisée a l'odeur de renfermé qu'ont les puritains. Ma maison de racines, une longue galerie de sensations plus graphiques que des portraits. Leurs vêtements puritains, lessive, cendres, blanchissage; blanchis de tout mensonge, d'ici l'on pourrait émerger rétabli.
Jeremiah écrivait
dans le fauteuil jaune. Quand j'entrai il me dit, «Je crois
que ma femme a abandonné mon lit pour le tien», et
continua à écrire.
Dans ma chambre Beatrix
était dans mon lit, adossée à mes oreillers,
sous la couverture en fourrure. Au premier coup d'oeil on voit
des piles de livres autour d'elle, une boîte de Kleenex,
un flacon de pilules. Des Kleenex usagés sont éparpillés
par terre, un sentier grossier qui pourrait permettre d'atteindre
la corbeille à papiers. Un négligé a été
posé sur le dossier de la chaise du bureau. On dirait le
début du mystère, ou la fin ultime du mystère,
Jeremiah ne va pas tarder à arriver, et tous les trois...
Beatrix, Jeremiah et moi... Miss Gold, aussi? Jeremiah entre.
Il veut s'étendre. Il me semble que je devrais m'écarter
afin qu'il puisse rejoindre sa femme. Pourtant je ne parviens
pas à le faire.
Quand Jeremiah fut monté
dormir à l'étage, Beatrix se lança. Elle
imita des voix, démarrant abruptement comme un comédien
de cabaret. Par moments la voix était claire, à
d'autres il y avait des interférences, comme si le son
était projeté au-dessus de l'eau. Les voix étaient
reconnaissables - celle de Paul, la mienne - puis plus du tout,
bien que les mots aient paru avoir été arrachés
de nos têtes la veille. Paul fut écorché,
moi admonesté; des mots de l'été apparurent
dans de nouveaux contextes. Quel formidable écrivain elle
aurait pu être, au service de l'imagination et d'une mémoire
totale, si elle n'avait pas été tellement prétentieuse
qu'elle en devenait aveugle à ses propres dons.
J'entendis ma voix à
travers le médium de celle de Beatrix prononçant
d'horribles choses sur les Féministes, se plaignant que
des femmes écrivains utilisent des mots grossiers; mystérieusement,
ma voix dans la gorge de Beatrix disait qu'une attitude lascive
semblait de plus en plus répandue chez les femmes écrivains,
et elle citait des exemples; l'année avait été
bonne et abondait en preuves; alors la voix de Beatrix corrigea
ma prononciation au gré d'autres exemples: Je ne pense
pas, dit-elle, que les femmes soient vraiment las-cives, sa réfutation
aussi déplacée que sa correction. Je m'attendais
en partie à voir Miss Gold, anxieusement recouverte d'un
coin de la couverture en fourrure, mordre Beatrix pour sa maladresse.
Il était pathétique de se voir charger et contrer
par l'intermédiaire de Beatrix; et on écoutait.
Le téléphone
sonna. Mon dos vibra comme une corde de guitare. Les pas de Jeremiah
retentirent dans l'escalier. D'un seul coup les fils séparés
d'un noeud final occupent les extrémités de nos
doigts.
Comme si le père
de l'enfant dévoré avait pu par intervention divine
se substituer à l'enfant, il était mort au petit
matin. L'homme que nous connaissions tous les deux, au moment
même où Beatrix le mettait en pièces, ainsi
que sa famille, était étendu, mort... Était
étendu, mourant? L'arme que me tendait Paul à ce
moment précis était formidable.
J'écoutais cette
voix qui frôlait la mort avec sa raison. La veuve lui avait
demandé de l'aider à l'annoncer par téléphone;
la seule chose à dire était que le décédé
(prononcé avec l'accent viennois de son épouse dont
je me souvenais) était mort dans son sommeil, ce pour quoi
nous devions tous être reconnaissants: «Il appréciait
énormément la vie». Je voulais briser le calme,
hurler que Beatrix l'avait tué, qu'il était mort
en connaissant l'horreur... L'homme que je connaissais, ou moi?
Jeremiah, revenant de
la cuisine, me lança un regard surpris au passage. Je me
demandai quelle pouvait être mon expression pour qu'il soit
à ce point surpris. Précautionneusement, sachant
pertinemment que Beatrix écoutait, je m'inquiétai
«des petits». Paul m'expliqua que la petite fille
allait bien, le garçon aussi, excepté que ce dernier
s'attendait à ce qu'on l'autorise à garder la tête
de son père.
«Non», dis-je
sèchement. Paul comprit. Nous échangeâmes
des adieux émotionnellement équilibrés. J'eus
un haut-le-coeur, laissant Beatrix dans l'attente.
Beatrix se pencha dans
l'essaim ou la tempête qui défaisait sa chevelure.
«Qu'as-tu demandé à Jeremiah de ne pas faire?»
La paisible présence de ce dernier derrière moi
n'était que santé mentale. Je m'écartai pour
le laisser passer. Qu'avait-elle imaginé s'être produit
entre nous deux? J'étais incapable d'échapper à
l'essaim d'images, certainement les images de Beatrix, de ce qui
s'était passé hors de sa vision. Je laissai l'essaim
s'emparer de moi. Je pensais savoir à quoi ressemblait
l'enveloppe d'un esprit dément.
Dans la baignoire thérapeutique je planifiai la meilleure façon d'utiliser la mort de mon ami. Les morts, me dis-je, ne s'inquiètent pas de la façon dont nous nous servons d'eux. Quand je serai mort, le nombre de Beatrix qui manipuleront mes os pour atteindre leur but me sera indifférent. Les morts ne s'inquiètent pas. Mais des mots vinrent: Dans la mort est un autre sommeil, une autre fermeture / Face auxquels la mort n'est qu'un somme.
Au coin du feu ils
étaient tranquilles. Beatrix, naturelle, décontractée,
était sans beauté et avait l'air jeune de façon
désarmante. Ses lunettes de lecture étaient de travers,
sa bouche était secouée par des tics. Ses longs
bras tendaient le livre en direction de la lumière du foyer.
Un singe lettré, mal à l'aise. Je pourrais me jouer
de sa vulnérabilité, la prendre par surprise en
lui annonçant la mort, la tête; elle penserait que
ce n'était pas l'enfant qu'elle avait dévoré
mais le père, tout entier sauf la tête.
Jeremiah dit que tout
être crée sa propre lumière. Voyant l'air
morose de Beatrix devant un compliment perdu concernant une personne
absente, je pensai, «Pauvre homme, ta femme crée
ses propres ténèbres».
Près de mon
lit je trouvai mon journal là où Beatrix l'avait
laissé. Elle m'avait prévenu de ne pas laisser traîner
mon courrier, car elle trouvait les lettres irrésistibles.
Nous nous étions mis à rire. Si semblables tous
les deux. C'était au cours de l'été.
Je me rendis dans le
salon et trouvai le journal de Jeremiah sur la table près
du fauteuil jaune. D'après le nombre de pages couvertes
d'écriture, il était clair qu'il avait écrit
presque tout le temps où il avait été éveillé
pendant le séjour - cinquante pages écrites serrées
commençant par le plagiat «De la Ferme».
Avec une loupe en raison
de l'écriture minuscule, je me, je nous lus. Je lus que
Paul et moi étions amants. Je lus que Jeremiah nous avait
observés tous les deux pendant leur séjour à
Noël. Jeremiah n'aimait pas être déçu,
semblable à tous les poètes, il créait son
propre monde comme il désirait qu'il fût, ou comme
il craignait qu'il fût, l'organisait et le réorganisait
en fonction des effets recherchés sur le moment. Des mots
sans importance, imaginés ou non (certains produisaient
un son familier) prenaient place dans des contextes tellement
éloignés du caractère de Paul et du mien
qu'en comparaison les distorsions de Beatrix paraissaient des
bavardages d'enfants, lesquels se posent fugitivement sur le grotesque
par légèreté, comme des papillons. À
plusieurs reprises, Paul et moi, moitiés d'un même
narcissisme, pour ainsi dire, nous nous retrouvions, petits pois
en gelée, dans l'intrigue de Tamburlaine , déjà
un bon exemple d'histoire poétiquement réorganisée.
Il était évident que Jeremiah travaillait sur une
approche toute personnelle de l'explication dramatique/poétique,
utilisant des amis en guise de médium.
Il y avait des diversions:
des graphes d'apparence aussi classique que des diagrammes de
jeu d'échecs - Jeremiah enregistrant des expressions faciales
réussies telles que celles dont il s'était lui-même
servi lors de moments stratégiques de nos vacances. Pendant
l'été il avait regardé les femmes qu'il venait
de rencontrer avec une tristesse qui disait, «Si seulement
(nous étions seuls; n'étions pas mariés;
étions mari et femme)»; c'était une expression
très efficace, d'autant plus lorsque l'on savait qu'elle
était le résultat d'un calcul jamesien. Sur du papier
millimétré; un miroir ne serait-il parvenu qu'à
ne rien réfléchir du tout?
Pour finir c'était
ce que Jeremiah faisait à Beatrix sur le papier que je
trouvai le plus émouvant. Nous écrivons tous sur
ceux que nous aimons, amis, connaissances, parfois même
avec à propos, parfois même avec gentillesse. Mais
il n'y avait aucune émotion, pas même de spleen,
dans la clinique de Jeremiah; seul l'oeil d'un ordinateur, au
milieu des chimères de notre monde moderne, pouvait être
aussi dénué de pitié.
Ils étaient
encore éveillés, adossés à des coussins
et lisaient. Leurs corps étaient proches l'un de l'autre,
une seule tige sous les couvertures, et leurs têtes étaient
penchées vers deux lampes différentes. Ils composaient
une riche vision, fleur brillante et fleur sombre sur une mince
tige. J'étais humilié par leur beauté, par
le désir genoux tremblants d'en être débarrassé.
Mon âge me narguait sans grâce à toutes les
jointures, m'humiliait encore davantage en raison du manque de
souplesse de mes articulations.
Je tendis son journal
à Jeremiah et vis que le plus gentil des poètes
attendait un signe indiquant que je l'avais lu. Naturellement
c'est ce qu'il voulait. Un homme qui prémédite les
expressions de son visage n'oublie pas son journal.
Je leur parlai de mort.
Une enveloppe plastique de paranoïa enveloppa la tête
de Beatrix. Je leur dis, «Je sais que vous voudrez y assister».
Je mentionnai le premier train. Je mentionnai la nécessité
de faire les valises le soir même. La chambre, je leur laissai
voir que je l'examinais, avait grand besoin d'être nettoyée
et aérée; des étiquettes étaient éparpillées
par terre; ils avaient dû acheter des vêtements neufs
pour Noël.
J'étais désolé
de voir que Beatrix, amollie, montrait ses cicatrices. Je pensai
que sa causticité et son agressivité servaient peut-être
à contrebalancer l'air mystérieux de Jeremiah: ils
étaient deux blessures s'équilibrant l'une l'autre.
J'imaginais qu'elle lisait son journal, chaque nouvel épisode
dès qu'il avait été écrit. Se lire
elle-même devait être comme se voir elle-même
pourrir, voir le dessein de sa vie et la fin de sa vie comme projetés
par Dieu. Alors j'eus moins de regrets pour elle: elle s'était
lue dans nos journaux, mais où étions-nous? Quelle
réalité était la nôtre, dans quelque
lieu secret lui appartenant, dont nous ne savions rien? Son mimétisme
était parfois terriblement créatif; quel serait
l'effet sur nous de mots gelés et statiques? Aurait-elle
fait de moi un assassin, un pervers, aurait-elle lobotomisé
ma mémoire, m'aurait-elle incité à la folie?
Comme si elle lisait en moi, elle se gratta la tête: Beatrix
au zoo.
J'ai décidé que je n'apprécie pas ma personne telle que Jeremiah l'a écrite, sous les traits d'une moitié de Tamburlaine. Je serai complet ou rien. Nous les bergers, lorsque le monde vient à nous, pouvons devenir ambitieux, et l'ambition peut nous faire régresser, oublieux des conséquences érudites. J'étais un traqueur de proies longtemps avant de me mettre à écrire; dans le Sud il est tout à fait honorable d'apprendre à un enfant à chasser; à partir de la proie il tire des conclusions sur la survie.
Je conduisis les Dresden au ferry, mais Miss Gold et moi ne l'attendîmes pas avec eux. Je leur dis, «Au moins vous ne le raterez pas». Le regard de Beatrix ne paraissait pas bien comprendre. Jeremiah réfléchit brièvement à ce que j'avais voulu dire puis se retira dans sa célèbre bienséance.
Leur chambre était sens dessus dessous. Des livres jonchaient le sol - Beatrix aurait pu écrire, «comme à la recherche d'un sens». J'ignore comment elle aurait pu décrire le truc vieux jeu, évidemment utilisé, laissé tout gluant à la vue de tous; peut-être un discours sur le droit des femmes aux frustrations bien distinctes des hommes et de leur co-fonctionnement ou échec biologique. Le plancher était toujours couvert d'étiquettes. Je m'imaginais qu'elles représentaient une version des bonnes manières de Brooklyn: Beatrix signalait ainsi qu'ils avaient tranquillement partagé le prix du Noël que nous avions passé ensemble.
14 février
Au dernier coup
de midi aujourd'hui je terminai «The Keepsake» - et
pourtant il vaudrait bien mieux que ce soit «terminé»
car ses répercussions sont encore à venir - et je
m'arrêtai d'écrire en partageant la notion de travail
bien fait avec les bourreaux de toutes les époques. Je
me rendis compte seulement alors que c'est aujourd'hui la Saint
Valentin, de sorte que mon hommage à l'amour tombe à
pic. Coup de midi, aussi, tout aussi amoureusement adéquat
quand on pense à la main du Temps sur sa bite. Les coups
aussi des tireurs au pigeon depuis neuf heures, les bruits d'orgie
pénétrant les nerfs tels des parasites. Je ne trouvai
pas d'endroit dans l'histoire où placer une vicieuse petite
vignette. C'est parfaitement un miroir dressé face à
la puissance de Clytie Steuber - ai-je vraiment aimé quelqu'un
portant ce nom? - mais tout à fait erroné en ce
qui concerne Beatrix Dresden, bien plus coriace. Je le recopie
ici pour en garder une trace, et parce que cela me fait rire:
«Je servis à Beatrix du pudding au pain beurré.
Elle le mangea avec avidité; arborant une moustache graisseuse,
elle s'étreignit et leva les yeux au ciel en disant, 'J'ai
l'impression d'être une petite fi-ille'. Elle ressemblait
à une gargouille qui serait tombée sur le trottoir
et tenterait de désarmer les passants jusqu'à ce
qu'elle puisse trouver un moyen d'escalader la façade et
de s'accroupir sur le parapet afin de les effrayer sérieusement
une fois de plus».
Ce qui est peut-être
injuste envers Clytie, mais elle, son nom ainsi que tout le reste,
à présent, me fait penser à une femme arrogante
que je voyais souvent dans l'ascenseur juste après avoir
acheté l'appartement en ville. Cette dame était
très soignée de sa personne - une expression un
peu vulgaire, proche de «bien propre sur soi» - mais
c'était son allure qui proclamait à la ronde qu'elle
venait de l'appartement de grand standing tout en haut. Ce qui
d'ailleurs était vrai, comme je m'en rendis compte un jour
alors qu'assis dans l'encoignure de la fenêtre et observant
l'étage au-dessus j'aperçus son visage morose tandis
qu'elle faisait le ménage et que sa maîtresse lui
parlait, debout derrière elle, aimablement semblait-il.
J'aurais bien aimé
avoir pu garder mon nom de poète, Gabriel. Je me demande
s'il suce.
Question: Les Steuber
sont-ils exorcisés? Réponse: Non. Ils sont incrustés
en moi comme Trichinella spiralis. Quand je pense à eux
je vomis, je chie, je saigne. Mais les Dresden; je les aime bien.
Est-ce à cause de tout cet apprentissage de base new-yorkais?
Il est certain que la haine de soi a eu droit à un cours
de rattrapage devant ces genoux de pierre. Exemple: Clytie, lisant
la page artistique du journal: «Des juifs chantant l'éloge
de juifs». Ou la section livres, ou les sections magazine:
«Des juifs chantant l'éloge de juifs». Naturellement
la haine de soi contient beaucoup de suffisance.
Dans un mois ou deux,
ou dans un an, quand je lirai ce que j'ai écrit, serai-je
encore attiré par la sexualité de Beatrix-Clytie,
comme je l'ai été quand je l'écrivais? En
surimposition devant Beatrix se trouve Clytie dans une colonne
de satin vert de mer, chevelure de bronze en un chignon grec,
corps de garçon.
Et en surimposition
devant moi, à ma surprise, il y a un nom, Chris;
il ne cessait d'apparaître au narrateur de l'histoire contre
son gré, et je n'aurais pas voulu l'affaiblir en le couchant
sur le papier. Mais il est là... Après être
entré dans Beatrix je suis sorti de l'autre côté
transformé: femme profonde, femme labyrinthique, le fil
directeur de ses entrailles est trompeur. Ou: une femme rivière;
en entrant dans son con j'émerge adulte par sa bouche,
dirigé à contre courant par une - ce qui pourrait
être une - volonté supérieure. Chris est-il,
alors, l'idée de Beatrix? Sa créature?
Minuit
Aujourd'hui, en
lisant les magazines périmés, sans me décourager
devant la neige constante des inserts à l'aide desquels
chaque magazine fait sa propre publicité - ayant rejoint
le monde dans toute son ineptie, les Steuber - merci; aujourd'hui
je fus frappé par le fait qu'EFRON (var., Ephron) est devenu
aussi courant que Smith l'était autrefois. D'abord intrigué,
pourquoi aussi prolifique? jusqu'à la pensée: Efron
(Ef., Eph.) ÉTAIT Smith, mais comme Eff-er a augmenté,
Smith-er a diminué... Rien que du jeu et aucun travail?
Une nouvelle méthode
de meurtre pour mon Manuel, n'utiliser que l'auto-publicité
des magazines populaires. Je me vois assis sur les chiottes à
côté de quelqu'un allongé dans la baignoire,
tendant à cette personne magazine après magazine:
Time, Newsweek, New York Magazine, Harper's,
Atlantic, et la publicité dégringolant, aussi
tranquillement qu'une neige meurtrière d'entre les pages,
imbibant l'eau du bain jusqu'à ce qu'il-elle soit enseveli(e)
sous une masse pesante de pulpe. Ensuite la victime peut être
flambée comme une crêpe ou laissée là
pendant des siècles et devenir un fossile dans un morceau
d'anthracite.
Dans un article sur
- évidemment! - l'abus de drogue, le regard de quelqu'un
croise celui de quelqu'un d'autre et le célèbre
reporter nous apprend qu'une paire d'yeux était: vide,
de toute évidence effrayée. Pour la première
fois depuis l'école, j'ai écrit dans la marge: La
peur est une formidable locataire.
15 février
Mon acte de vengeance,
qui selon moi aurait dû être semblable à la
porte d'un tombeau qu'on ferme, a, du fait d'un aspect occulte
de sa structure, déclenché des répercussions
qui ont ouvert une autre porte, peut-être d'autres portes.
Par fantaisie, en restant dans le ton de l'histoire, j'ajoutai
ces mots qui devaient me hanter toute la nuit dernière:
Chris est-il, alors, l'idée de Beatrix? Sa créature?
Pendant la nuit
je sentis qu'elle était venue me chercher, que rien ne
pouvait la faire disparaître sinon du fait de ses propres
directives. La substance qu'elle était incapable de posséder
dans la vie, je la lui avais donnée sous la seule forme
qu'elle pouvait maintenant adopter: la forme de mots. Mais une
condition de permanence est établie une fois les mots posés
et, à partir des mots, une autre substance croît,
la substance qui a pour nom les idées - idées donnant
naissance à des idées - et les idées peuvent,
doivent prendre une autre forme. Et c'est ce qu'elles ont fait:
cela paraît aussi pur et irréversible que l'évolution.
Toute la nuit, dans
un état de faiblesse, je pensai à des contre-mesures:
brûler l'écriture, les mots; mais pour moi elle a
émergé des mots et occupe un autre espace: après
le bref sommeil auquel j'ai eu droit (grâce à Beatrix?)
je me réveillai certain de trouver sa trace sur le plancher
sous la forme de Kleenex usagés. Avant de m'endormir j'avais
eu l'idée de lui lâcher la bride en ce qui concerne
«Chris», afin de voir ce qu'elle ferait de lui. Pour
venir à bout de Clytie Steuber j'inventai un «je»
qui inventa une «Beatrix». Ce qui revient à
dire que Beatrix aurait tout aussi bien pu inventer Chris, dont
le nom ne figurait pas dans l'histoire mais apparaissait par la
suite!
Si j'avais «fait»
de Beatrix une peintre, comme l'était Clytie, ces noms
auraient-ils été inventés?
La saison de la chasse
s'est ouverte aujourd'hui, cette petite autonomie non conforme
au reste du monde. L'aube est apparue dans les bruits de massacre.
Des hommes massifs surgissent à l'orée de la forêt
et disparaissent. Je pourrais les abattre depuis ma fenêtre.
16 février
Aujourd'hui, en
voiture avec Miss Gold, je m'arrêtai sur l'accotement, attiré
par un éclat de pierre blanche, afin de lire la triste
légende d'une vie si courte. Trouvé: CABLEVISION.
L'indication d'une tombe sous laquelle se trouve vision et compréhension,
modeste indication de la dernière victime de l'évolution.
Pourtant l'homme est la seule créature dont la disparition,
petit à petit, est gravée dans la pierre: les Tables
du Sinaï qui indiquèrent le début de sa démission
du fait de l'orgueil de Moïse, qui décréta
que la volonté de l'homme serait semblable à celle
de Dieu... la mort du jugement. La mort du coeur telle qu'elle
est gravée sur les monuments des chefs guerriers; la mort
de la Grâce telle qu'elle est commémorée sur
des montagnes reconstruites à l'image de l'homme; et maintenant,
la mort de la vision. Mais la répétition nous a
enseigné la modestie, et les herbes ne vont pas tarder
à effacer la petite pierre blanche, jusqu'à ce que
le monument paraisse appartenir à la Nature, comme la promesse
d'une stalactite devant l'absence d'yeux des poissons souterrains.
Ce soir sur l'écran,
un concert pour nous, les aveugles. Mr. Leinsdorf fit un geste;
le présentateur invisible nous apprit que Mr Leinsdorf
avait fait un geste. Il y eut encore un moment d'attente; quelqu'un
arriva avec une chaise supplémentaire; le présentateur
nous expliqua ce que nous aurions pu voir si nous n'avions pas
été aveugles: «Quelqu'un, dit-il, apporte
une chaise supplémentaire». La conclusion du programme
provoqua une violence de vision tandis que le présentateur,
toujours - éternellement - invisible, nous apprit: «Le
premier violon salue le public; Mr Leinsdorf retourne sur le podium;
Mr Leinsdorf demande fait signe à l'orchestre de se lever;
le chef de choeur rejoint Mr Leinsdorf sur le podium, le chef
de choeur et Mr Leinsdorf se serrent la main».
Pourquoi, se demande-t-on,
continuer à vivre avec ces yeux, si fréquemment
problématiques, qui exigent qu'on leur fournisse des spectacles
constamment remis à jour, qui provoquent si souvent, par
l'intermédiaire de la tension et des scories, la souffrance
du cerveau dans sa cavité - pourquoi se donner cette peine
alors que nous avons la vision juste et claire et magnanime du
Présentateur, une entité tellement modeste qu'il
ne désire, n'exige ni n'attend qu'on le voie... préférerait
même que nous soyons aveugles plutôt que de nous permettre
de le voir, une conclusion atteinte par extension, mais l'EXTENSION
est le langage même de Cablevision, de la télé,
de la cécité et, surtout, de l'Évolution.
Et ensuite la surdité?
Je préférerais cela à l'obligation d'écouter
le massacre permanent de notre langue. Le héros populaire
du talk (!) show de ce soir était tellement prodigue de
ses mots qu'il les a tous utilisés en un court discours,
en déclinant toute la gamme suivante, seul le temps verbal
changeait: La plupart des gens étaient sacrément
complexés, mais quelques-uns, qui restaient relax et étaient
libérés, ne se faisaient pas de mousse, et c'était
ça le truc à faire. Les autres mots qu'il connaissait
étaient offerts sous forme de coda: génocide; fasciste;
cochon. Les auditeurs se levèrent et applaudirent, un troupeau
de pingouins, jusqu'à ce que je les eusse envoyés
dans l'éther de l'oubli, la sphère d'argent qui
disparaissait semblable à une balle de fusil au ralenti.
3 heures du matin
D.H. Lawrence à
propos de la signification de Moby Dick: «Damnation!
Damnation! Damnation! C'est ce que quelque chose semble chuchoter
jusque dans les très sombres arbres de l'Amérique.
Damnation!
«Damnation, de
quoi?
«Damnation de
notre jour blanc. Nous sommes condamnés, condamnés.
Et la ruine est en Amérique. La ruine de notre jour blanc.
[...] L'idéaliste, condamné. L'esprit, condamné.
[...] Et pour cette chasse insensée et consciente de nous-mêmes
nous obtenons l'aide des races sombres et pâles, rouges,
jaunes et noires, Est et Ouest, des quakers et des adorateurs
du feu, nous obtenons leur aide à tous pour cette terrible
chasse insensée qui est notre damnation et notre suicide.»
Nous avons, semble-t-il, trouvé notre quaker qui, depuis
les flancs de la Baleine Blanche à Washington, administre
le coup de grâce à notre jour blanc, à notre
idéalisme, à notre esprit.
17 février
J'avais l'illusion
d'avoir bien dormi, n'ayant pas une seule fois mentionné
dans les entrées du journal d'hier ce qui était
en train de devenir une obsession et que j'avais cru exorcisé
par complète omission, une des pensées les plus
simplistes que j'aie sans doute jamais eues. Ce matin je me dirigeai
avec suffisance vers le bureau pour y relire ce dont je me souvenais
vaguement comme étant des observations «ingénieuses»,
et trouvai: Beatrix.
1. Miss Gold
apparaît dès la première phrase, au lieu du
vrai nom de ma dame! Beatrix écrivait, avait pris possession
de moi durant le concert. Autres preuves:
2. Le style, les observations
sont de Beatrix, jusqu'au fait de faire du présentateur
invisible le pivot du texte. J'aurais écrit sur le programme
- le Beethoven médiocre, l'excellent Brahms. Mais Beatrix,
de son propre aveu, n'a pas d'oreille; l'acid rock est son ichor.
Pourquoi «ichor»?
Je me le demande dans le silence. Nous sommes à présent
branchés (comme le dirait la vulgaire Clytie), soit pathologie
soit divinités.
Je préférerais
laisser tomber le D.H. Lawrence, mais c'est impossible. À
ma connaissance, je n'ai jamais lu ces mots, ignore où
ils se trouvent, ni si ils existent ailleurs que dans ce
journal. Les remarques politiques, si c'en est bien, rajoutées
à la fin, font penser à une lettre que l'on ouvre
et dans laquelle on trouve un étron. Parmi les autres raisons
que j'ai de vouloir m'isoler se trouve la nécessité
d'échapper à la preuve constante de la pathologie
du pays, la glissoire merdeuse qui a fait trôner une telle
créature sur le pot de chambre de la nation.
On m'oblige à
me souvenir d'une ligne que j'ai écrite à propos
de Jeremiah - et Beatrix va-t-elle le défendre après
ce qu'il lui a fait? - une esquisse préliminaire dans laquelle
j'écrivis qu'il paraissait parfaitement aimable, mais «quelle
bonne idée pour un AUTRE personnage: dont les capacités
et les intentions ne sont PAS aimables».
Désespérément,
je m'aperçois que mon invective est allée un peu
plus loin qu'elle. Va te faire foutre, singesse. Va dérouler
ta queue et t'accrocher ailleurs.
18 février
Réveillé
pendant la nuit, me rendis dehors comme tiré par de minces
fils. Les étoiles étaient étonnantes. On
comprenait «stellaire», et qu'il soit détourné
au profit de personnalités du show-biz, de comiques minables,
de filles impudiques vous faisait désirer la mort du mot.
Le ciel fourmillant à l'Ouest! Immenses masses de constellations,
de mythes, de fables - une grande cité-ciel littéraire.
Et à l'Est, espace et calme. J'ignorais qu'existait une
telle concentration de visions hivernales à l'Ouest et
je restai bouche bée, m'émerveillant. La masse de
scintillements me laissa perplexe, et je voulus courir quelque
part et vérifier, puis je me persuadai qu'il s'agissait
du baudrier d'Orion - mais il était trop tard, sûrement?
Et à présent que j'écris ceci, n'étais-je
pas tourné vers l'Est? Je vois les squelettes des
peupliers dans mon souvenir, or il n'y en a pas à l'Ouest.
Je viens de rentrer
après avoir cherché à retrouver mes traces,
afin de vérifier d'après mes empreintes dans la
neige quelle était mon orientation, appuyé sur -
quoi? - pendant presque une heure. Mais quelque chose avait
effacé tout signe. Sans doute devrais-je m'en inquiéter
davantage, mais j'aime assez l'idée de corps astraux observant
les étoiles. Je donnerais beaucoup pour sortir de ce corps,
peut-être pas de façon permanente, même pour
la durée de l'hiver et y suis parvenu, d'une façon
ou d'une autre, après avoir observé les étoiles
la nuit dernière, en buvant une grande quantité
de vin. Miss Gold faisant une moue de dédain. Ce matin
un grand coup de gong m'a réveillé comme devant
un danger ou un festin à la Lucullus: Qui frappa le
soleil avec tant de force! Miss Gold était assise au
pied du lit et me regardait. C'était elle qui avait fait
retentir le gong. Elle voulait son petit-déjeuner puis
se promener, cette dernière activité rendue dangereuse
par la présence des chasseurs. Je courus pour rester à
sa hauteur, tout en faisant des signaux vers les bois où
ils sont tapis.
Plus tard
Journée de
plus en plus pénible, comme un verglas, une légère
fonte suivie par un coup de gel, les courtes pattes de ma dame
brisant la croûte neigeuse de sorte que le piège
de l'hiver la maintient immobile, jusqu'à ce que je la
prenne dans mes bras. Retournant à ma table, le pénible
s'accroît en voyant que Beatrix a encore fait des siennes,
témoin «Miss Gold» un peu plus haut. Moi aussi
je suis pris au piège et personne n'est là pour
me libérer. La voiture est immobilisée dans l'allée
où je l'avais idiotement laissée, ses roues prises
dans un étau de boue et de neige gelée. Sorties
impossibles et verrouillées.
Tard
La porte verticale,
la ligne de lumière jaune, légèrement ventrue,
pareille à l'oeil d'un chat. Si le souvenir se trouvait
derrière un mur de caoutchouc noir, et que le mur était
fendu de haut en bas de sorte que lorsqu'on presse la fente s'élargisse,
particulièrement au milieu, ceci expliquerait de la manière
la plus simple comment c'est. De petites contractions rapides
semblables à des réflexes involontaires et de petits
aperçus rapides de ce qui pourrait être des souvenirs
ou pourrait être un autre monde - si le souvenir n'est pas
déjà cela - mais tout près, pas tant juxtaposés
que surimposés, et toutes les figures paraissant vivantes
et faisant des choses apparemment vivantes. En tout cas des choses
compréhensibles, ce qui n'est sans doute pas pareil. S'efforcer
de trouver une comparaison - une faute ancienne, puisque l'on
me l'a inculquée très tôt: Essaye d'être
précis. Oui, Maman - mais la comparaison a disparu,
peut-être dans cette fente jaune, et n'avait laissé
derrière elle que la vague impression de deux stations
télé programmées en même temps sur
la même chaîne, une figure qui selon moi est certainement
un cliché. S'efforcer à la précision et aboutir
à un cliché; c'est pour moi le summum de la défaite.
Cela fait peut-être des heures (une détestable imprécision)
que la porte s'est ouverte, la fente jaune, mais si je parvenais
à être précis, ce serait un souvenir, ce que,
pour quelque raison vague mais forte, je voudrais éviter.
Je ne veux rien risquer au-delà du moment immédiat,
ses sensations et ses visions, surtout les sensations parce que
la première vision est celle de ces mots sur le papier,
et le son prédominant est celui du moteur de la machine
à écrire, et la sensation principale est un mélange
de soulagement et d'espoir. Pas trop de ce dernier, parce qu'il
s'agirait alors d'une projection dans le futur, et supposons qu'une
porte s'ouvre dans cette direction!
19 février
Si elle est la mort,
elle doit me rechercher énormément. Une éternité
de son style?
Plus tard
Février,
c'est quatre heures dans le matin de l'année. Les bars
sont fermés, les téléphones sont décrochés,
ceux qui n'ont pas prévu quoi que ce soit en matière
de sexe ou de compagnie sont les proies faciles de leurs fantaisies
jusqu'à l'aube.
Beatrix connaît
les ténèbres, leurs structures et protubérances,
leurs vigies et leurs tanières. Elle aimerait que j'ajoute:
leurs civières, aussi.
Question: Tumulus de
la préhistoire?
Réponse: Et cochon
de machiste castré.
Boum
AU BOUM.
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner