O'Brien. Vous est-il difficile de parler de votre écriture
ou de l'expliquer?
Coleman Dowell Il existe des écrivains qui peuvent
vous dire exactement ce qu'ils font, mais je n'en fais pas partie.
E. M. Forster a donné une conférence, «Inspiration»,
où il parle de la pensée au moment où elle
chavire. J'introduis une feuille de papier dans la machine à
écrire et, si je sens que je vais bien écrire, la
pensée chavire. Voilà qu'apparaît la personne
devant la machine à écrire, l'écrivain, que
je ne suis jamais quand j'abandonne la machine. Il m'arrive de
parler de l'écriture avec d'autres écrivains de
cette même manière décousue mais je n'ai pas
très envie de le faire. C'est ainsi qu'il existe quelque
chose entre la machine et la feuille de papier. Il y a ce moment
où l'on chavire mais, comme le dit Forster dans sa conférence,
on peut aussi aboutir à du n'importe quoi. Cet élément
de mystère est là, qui m'attend. Je m'exprime mal
au sujet de l'écriture, comme vous le voyez. Si j'étais
capable de m'asseoir de la sorte et de vous dire tout ce qui se
passe et pourquoi je le fais - en plus de la compulsion et de
mon amour absolu pour l'écriture - je ne crois pas que
j'écrirais. Je crois que j'abandonnerais tout de suite
parce que c'est une activité très solitaire. Lorsque
je commence un nouveau livre j'ai l'impression de pénétrer
dans une caverne dont je ne peux sortir que quand le livre est
terminé. Je vis selon un rythme routinier, je me couche
tôt et je me lève tôt pour être à
la machine à écrire vers sept heures, pas plus tard.
C'est très solitaire et personne n'a vraiment envie de
parler avec vous pendant que vous écrivez à la machine.
Je peux vous dire pourquoi certaines choses sont dans mes livres,
pourquoi un événement a lieu, mais à part
ça, je pourrais sans doute parler avec plus de facilité
de l'écriture de quelqu'un d'autre que de la mienne. Lorsqu'une
oeuvre est terminée, je peux en parler avec vous, chaque
section, chaque mot, mais seulement lorsqu'elle est terminée.
Au moment où j'écris je ne peux pas en parler parce
que le processus m'est inconnu. Je contrôle mon matériau
mais aussi il m'entraîne. Pour moi, l'écriture suffit.
Je n'ai pas besoin d'en parler. Quand j'écris je veux observer
d'aussi près que possible. J'ai des notes prises il y a
longtemps et que j'ai collées dans mon journal. L'une d'elles
est très ancienne, elle doit dater de 1968 à peu
près, on peut lire, «Examine l'essence de l'évitement.»
Cela m'intéressait à l'époque et un jour
il se peut que j'écrive quelque chose là-dessus.
Mais c'est ainsi que cela se déroule; comme je l'ai dit,
je veux observer d'aussi près que possible.
O'B. Lorsqu'on parle à un ébéniste,
il peut expliquer pourquoi il a mis une étagère
ici et une autre là, mais il est fort possible qu'il ne
puisse pas parler de ce meuble de la même façon qu'un
antiquaire bien des années plus tard. Cette métaphore,
malgré ses limites, décrit-elle vos relations avec
l'écriture?
C.D. La métaphore colle vraiment très bien. J'ai toujours aimé le mot «artisan» et quiconque utilise ce mot à mon propos a droit à mon respect parce que l'écriture est un artisanat. Je bavardais avec un ami et nous parlions des comédies de Mae West, de ce qui les fait fonctionner et nous avons commencé à parler du sens du rythme. Et j'ai dit que le sens du rythme - quand j'écrivais des pièces de théâtre et maintenant que je n'écris plus que des romans - n'est rien d'autre que le sentiment que tel passage aurait besoin de quelques pages de plus. Et je ne peux pas mieux définir le rythme, les séquences temporelles, pourtant certaines personnes ont dit que j'avais un très bon sens du rythme. [...]
O'B. Je m'intéresse particulièrement au système
de cadre, de poupées russes dont se sert Miss Ethel dans
Trop de chair pour Jabez, comment elle raconte son histoire.
Le roman aurait-il été le même si vous aviez
laissé de côté le cadre dans lequel vous expliquez
qu'elle a écrit le roman qui suit l'introduction?
C.D. J'ai d'abord écrit le roman. Et ensuite seulement
le cadre. Ensuite j'ai tout repris et j'ai ajouté toutes
les références de Jim sur Miss Ethel, les souvenirs
qu'il avait d'elle. Lorsque j'ai écrit la première
version du roman, je savais que quelque chose n'allait pas: le
point de vue. À qui appartenait-il? Si personne d'autre
n'écrivait le livre, Jim n'allait pas rester couché
dans son lit et réfléchir à la construction
de la maison et à ce genre de choses. C'est le plus difficile
des livres que j'ai écrits. J'ai mis dix ans à l'écrire
et j'y jetais un coup d'oeil de temps en temps et me disais, «Un
jour...» Ce devait être simple, mais à l'époque
je n'étais pas capable d'autre chose que cette écriture
compliquée qu'on trouve dans Mrs. October et dans
Island People. Je savais que j'allais écrire un
livre sur des victimes naturelles, ce qui est le thème
de Jabez, mais je ne savais rien d'autre. Alors, pour finir,
à cause du sentiment de mon propre vieillissement, j'ai
dit, «Ça y est.» Ce serait l'histoire de quelqu'un
qui vieillissait et se sentait stérile. Et c'est alors
que je me suis dit que cette personne devait être vierge,
que le livre serait celui qu'une vierge aurait pu écrire.
Et j'ai alors fait un bon nombre de changements dans «son»
roman une fois que j'ai su qui l'écrivait.
O'B. Je pense qu'il y a certaines choses peu plausibles dans
le roman de Miss Ethel qui ne peuvent vraiment s'expliquer que
si on n'oublie pas que c'est elle qui l'a écrit.
C.D. Oui, il y a des informations que Jabez, tout seul, n'aurait
pu avoir; seule Miss Ethel les possédait. Il n'y avait
pas, à cette époque, de livres où il aurait
pu les trouver. Comme James Laughlin [propriétaire des
éditions New Directions, où Jabez a été
publié en 1977] n'arrêtait pas de le dire.
O'B. Selon le personnage sur lequel elle écrit à
un moment particulier et la façon dont elle veut que le
lecteur l'imagine, elle devient ce personnage.
C.D. Oui, c'est bien ça. Les références
à Wilde, et il y en a plusieurs, n'étaient pas dans
le manuscrit original du livre. Lorsque je l'ai repris et que
j'ai créé le cadre, je les ai rajoutées.
Et j'avais mis aussi quelques références assez compliquées
à Au Coeur des ténèbres, et elle citait
même «l'horreur, l'horreur» deux ou trois fois.
Cela devait être une de ses références constantes
dans le livre. Mais un ami m'a déconseillé de le
faire.
O'B. Les lecteurs doivent-ils toujours se rappeler en lisant
le livre que l'histoire est racontée par Miss Ethel?
C.D. Ils ne le font pas. Quelqu'un m'a dit quelque chose que
j'ai beaucoup apprécié: lorsqu'il est arrivé
au moment, presque à la fin, où Jim dit ne jamais
avoir entendu parler de ce type, Jabez, il s'est dit, «Mon
Dieu, mais c'est elle qui a écrit le livre!»
D'autres l'ont aussi oublié. Il est évident que
ce n'est pas vraiment essentiel. Les gens sont accrochés
par son roman, celui de Miss Ethel. Ils ne sont pas accrochés
à sa vie de la même façon. Je crois qu'à
la fin les lecteurs sont touchés de voir que Jim va lui
rendre visite. Une critique a dit qu'elle aurait aimé en
savoir un peu plus sur le vrai Jim, en comparaison avec celui
de Miss Ethel. Cela aurait fait un autre livre. Je voulais que
le roman soit court, aussi court que possible, pour qu'il puisse
être lu rapidement, en une soirée.
O'B. Comment réagissez-vous à ce que vous venez
de me dire - que l'histoire de Miss Ethel est lue comme si elle
était détachée du cadre?
C.D. Cela ne me dérange pas. En s'approchant de la
fin du livre, les lecteurs s'en souviennent. Je ne pense pas qu'un
lecteur doive s'en souvenir tout du long, mais j'ai du mal à
comprendre comment certains arrivent à l'oublier étant
donné qu'il y a ces références constantes
à Miss Ethel dans le texte. Elle n'arrête pas de
coller de petites références à elle-même
d'un bout à l'autre. Et elle surgit tout le temps dans
l'esprit de Jim. J'ai l'impression que chaque fois qu'il se rappelle
quelque chose que Miss Ethel a dit ou fait, les gens devraient
se dire, «Ah, oui, c'est elle qui l'écrit.»
Mais il semble bien que ce ne soit pas toujours le cas.
O'B. Auriez-vous pu écrire Jabez avec un point
de vue omniscient? Miss Ethel aurait alors simplement été
un personnage un peu névrotique.
C.D. Je ne crois pas, il fallait que ce soit son roman. J'étais
déconcerté parce que je ne savais pas bien comment
elle devait être. C'est pour cela qu'il m'a fallu dix ans
pour écrire le livre. Finalement, le cadre est devenu la
solution idéale pour moi. Je n'arrive pas à m'imaginer
Miss Ethel comme simplement un des personnages du roman. Comme
vous voyez, j'écris sur les gens qui écrivent. Dans
Mrs. October Was Here, tout le monde écrit sur tout
le monde. Dans Island People il n'y a qu'un homme qui écrit
sur tous les aspects de lui-même et qui essaye de devenir
une péninsule parce qu'il en a assez d'être une île.
O'B. Quel genre de problèmes se sont présentés
à vous du fait que Miss Ethel, qui n'est pas une romancière,
écrit un roman? Avez-vous eu des difficultés à
imaginer quelle serait la qualité de son écriture?
C.D. J'ai seulement fait l'hypothèse qu'elle était
une femme cultivée et j'ai commencé en pensant que
Au Coeur des ténèbres serait la référence
à sa vie. Sa vie était réellement une horreur.
Une seule personne l'a réellement intéressée
pendant toutes ses années d'enseignement. Il me semble
donc que, dans ces circonstances, elle ne pouvait que lire voracement.
Elle aurait beaucoup lu simplement à cause de l'horreur
de sa vie. Nous échappons tous à l'horreur de notre
vie par la littérature et l'art. C'était l'idée
que je m'étais fait d'elle, elle aurait beaucoup lu et
elle serait une radicale. Il ne fait aucun doute que dans le Sud,
à cette époque, les maîtresses d'école
étaient des personnes très cultivées. Je
voulais qu'elle soit une femme brillante et curieuse.
O'B. Le fait qu'elle sache écrire est un «acquis»
du roman qui, je suppose, ne peut être remis en cause. Mais
pourtant, n'avez-vous eu aucun problème à décider
dans quelle mesure elle écrivait bien et si, par exemple,
son écriture devait être maladroite?
C.D. Il était assez astucieux de lui faire dire, dès
la première page, qu'elle était surprise de voir
qu'elle avait un don pour la narration! Le lecteur comprend tout
de suite qu'il ne s'agit pas d'une tentative d'amateur. On ne
va pas lire le premier livre d'une maîtresse d'école.
Il se peut qu'elle ait écrit toute sa vie, mais je ne pense
pas que quiconque ait vraiment envie de savoir, de savoir si c'est
le quatrième ou le cinquième ou le vingtième
roman qu'elle a écrit. Son enseignement et ses élèves
lui permettent de sortir de l'horrible ennui de sa vie. Je ne
crois pas qu'il y ait quelque chose de plus terrible que de se
rendre compte en vieillissant qu'on est toujours vierge; ou quelque
chose d'approchant - simplement très peu d'expérience.
Cela m'attriste beaucoup et me rend claustrophobe lorsque j'y
pense parce que avoir un contact intime avec une autre personne
est certainement une des justifications de la vie.
O'B. Qu'elle soit bonne ou mauvaise?
C.D. Oui, dans tous les cas. Dans le livre sur lequel je travaille
en ce moment, j'ai terminé une longue section qui s'appelle
«The Snake's House» et les expériences y sont
terribles. Je ne peux pas y travailler trop longtemps à
la fois parce je me penche sur l'horreur que peuvent susciter,
dans l'imagination, les choses sexuelles. C'est d'une telle tristesse
et tout à fait destructeur. Pour moi, c'est un cauchemar.
Il est évident qu'il existe des gens qui traversent la
vie sans connaître quelqu'un d'autre de cette façon.
Les mots les plus mélancoliques dans Jabez sont
à la fin de la première partie, «elle n'avait
encore jamais pénétré une autre personne,
et aucune autre personne ne l'avait jamais pénétrée.»
Je ne pense pas que les esprits se rencontrent si les deux personnes
ne se connaissent pas sexuellement, si peu que ce soit. On fait
l'hypothèse que le sexe est un territoire commun à
tous et alors on peut parler. Mais si j'imaginais que je parlais
à quelqu'un qui ne sait pas ce qu'est le sexe, qui serait
naturellement d'un certain âge, je ne crois pas que nous
aurions grand-chose à nous dire. Nous n'aurions pas de
langage commun. Ne pas avoir de cadre de référence
serait bien triste.
O'B. Le plus intéressant à propos de Miss Ethel
est que, malgré sa virginité - ou peut-être
à cause d'elle -, elle est très préoccupée
par le sexe et que celui-ci semble déterminer tout ce qu'elle
fait et tout ce qu'elle pense.
C.D. Oui, c'est vraiment triste. J'ai dû faire de Jabez
un jeune garçon parce que Miss Ethel ne pouvait même
pas accepter l'idée d'être pénétrée.
Elle pouvait accepter l'homosexualité parce que Jabez n'est
pas une femme, est différent d'elle. Elle n'aurait rien
besoin d'imaginer sur elle-même. J'ai pensé que pour
Miss Ethel il fallait que Jabez soit androgyne. La partie d'elle-même
qui est Jabez est ce qui, chez elle, est androgyne et établit
le fait qu'elle était androgyne quand elle était
petite. Mais je crois qu'il lui est tout à fait impossible
d'imaginer une femme faisant l'amour. C'est pourquoi dans son
roman elle doit rendre l'acte sexuel douloureux pour Effie. La
seule femme sexuelle du livre - Ludie - devient folle. C'est pour
cela que j'ai eu tant de mal à écrire ce livre,
à imaginer une personne avec une imagination de ce type.
O'B. Ainsi tout dans sa vie est lié au sexe.
C.D. Il est évident qu'on ne peut penser à rien
d'autre si l'on est vierge. Miss Ethel est obsédée
par le sexe parce qu'elle est vierge. Si elle ne l'était
pas elle pourrait penser à plein d'autres choses pendant
de longues périodes. Mais ce n'est pas obligatoirement
la vie sexuelle; ce pourrait être n'importe quoi, tout ce
qui est puissant et qui vous manque. Ce pourrait être l'argent.
Les gens qui n'ont pas d'argent et ne parviennent pas à
en gagner pensent à l'argent tout le temps. Ça devient
une obsession, et plus on est obsédé par ça,
plus il paraît difficile de l'avoir, peu importe ce que
«ça» représente. Le sexe, l'argent ou
la gloire.
O'B. Au moins Miss Ethel commence-t-elle à identifier
son démon; elle écrit cette histoire.
C.D. Ça, c'est la femme sur son déclin. Elle
devient presque folle. Sa façon de s'exercer à prononcer
des mots comme «foutre». Lorsqu'elle voit qu'elle
a perdu ses chances, elle devient folle. [...]
O'B. En relisant vos livres, vous arrive-t-il d'y trouver des
défauts, de sentir que si vous vouliez les corriger, il
faudrait changer le roman tout entier? Certains défauts
d'un livre sont-ils, à la limite, inséparables de
leurs qualités?
C.D. C'est un peu ça. Dans mon cas, il s'agit souvent
d'un problème structurel. Dans Island People il
y a un passage, je ne vais pas vous dire où, qui est d'une
maladresse incroyable. [...] Mais personne ne m'en a jamais parlé.
O'B. Vous finissez donc par accepter ces défauts.
C.D. Je n'ai pas le choix. Je ne crois pas qu'une chose parfaite
puisse exister et d'ailleurs la beauté, lorsqu'on y trouve
un défaut, en devient plus intéressante encore...
Lorsque je corrige des épreuves, je suis déprimé
parce que j'ai l'impression de ne pas avoir réussi ce que
je voulais faire. Voir le livre imprimé n'est pas la même
chose que voir le tapuscrit. Mes tapuscrits sont très propres
- quand je lis les épreuves, tout change. Je deviens extraordinairement
déprimé. Il ne s'agit pas simplement de ma déception;
je déteste corriger les épreuves. Et puis, quand
on m'envoit le premier exemplaire du livre, je me dis que je vais
lire le livre encore une dernière fois et je me dis que
ce n'est pas aussi mauvais que je l'avais pensé.
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner