« Les Exploits de Nat Pinkerton de Jour en Jour: un texte de René Magritte traduit et amélioré » par Guy Davenport puis retraduit, mais sans aucune amélioration par Bernard Hoepffner

       Nat Pinkerton, le détective privé, est descendu du tramway à chevaux, a marché, a pris l'ascenseur et est arrivé à son bureau, à New York. À peine a-t-il remis son chapeau melon, ses gants et sa canne au chasseur que son lieutenant fait entrer une cliente.
- Mon affaire, explique, sans préambule la cliente, une dame de la bonne bourgeoisie, est d'un genre tel que vous n'en avez certainement jamais entendu la pareille. Mon mari joue du basson dans le Nineteenth Precinct Fireman's Marching Band. Notre cuisinière est irlandaise. J'ai un faible pour les choses distinguées.
       Nat Pinkerton allume un cigarillo, écoute avec beaucoup d'attention, prend une note de temps en temps au crayon.
- Je comprends tout, dit-il.
- Le ragoût aux pommes de terre, dit-elle, était répandu, voyez-vous, depuis le linoléum du salon jusqu'à l'escalier de secours.
- Vous n'aviez aucun pressentiment? Aucun soupçon?
- De mes propres yeux j'ai vu la soupière se fracasser en d'innombrables morceaux.
       Elle s'en va. Le détective donne des ordres à son lieutenant. Le lieutenant, déguisé en courtier de Wall Street, s'en va, muni d'un fusil de chasse et accompagné d'un limier en laisse.
       Le détective écrit une lettre. Il colle un timbre postal rose représentant le Général George Washington, valeur trois centimes. Pour l'adresse de l'expéditeur, il emploie un pseudonyme.
Il admire son bureau. Un portrait de Mozart est accroché au-dessus d'un radiateur à vapeur. Sur une table recouverte d'un tapis de Turquie sont posés un phonographe Edison, un ventilateur électrique, un buste de porcelaine indiquant les zones phrénolo-giques, un stéréoscope, un revolver, une lanterne, une lampe d'Argand de type astral.
       Vers midi, ayant terminé son travail du matin, il s'avance dans Broadway en direction d'un restaurant pour gourmets. Il commande une andouillette, de la salade, et une demi-bouteille de sauternes. Il boit son café à la terrasse, où il prend des notes dans un petit calepin.
       Après son repas, il va faire sa promenade habituelle. Par habitude, il photographie mentalement tous les gens qu'il croise. Tout le monde, il le sait, est un criminel en puissance. Les avenues offrent un spectacle ininterrompu. Indiens des plaines, trappeurs du Canada, touristes anglais qu'on n'a aucune peine à reconnaître à leur monocle et à leur parapluie roulé, sénateurs de la capitale accompagnés de leurs domestiques nègres qui portent leurs livres de droit et leurs actes judiciaires, actrices d'une beauté insurpassable qui se prélassent dans leur voiture, John Jacob Astor regardant par la fenêtre de son hôtel particulier.
       Il remarque que sa cliente du matin est assise dans Central Park.
       Il perce le déguisement d'un anarchiste fort connu qui essaye de se faire passer pour une nurse poussant un landau. Il traverse prestement la rue en soufflant dans son sifflet, et assomme l'anarchiste d'un coup de son bras puissant.
- Cessez, Monsieur, crie un policier qui a fait son apparition. Il n'est pas permis de frapper une respectable nurse dans les avenues de New York!
- Imbécile, dit Nat Pinkerton. Ne voyez-vous pas qu'il s'agit d'Ossip Przwynsczki, le célèbre anarchiste de Paris, France?.
       Et soulevant le bébé du landau, il le démaillote pour montrer qu'il s'agit en fait d'un paquet de bâtons de dynamite liés par un cordeau détonateur.
       Peu de temps après, il entre dans une librairie pour y choisir un livre à lire pendant l'après-midi. Il se décide pour les Voyages du Capitaine Wilkes.
       Deux fois de suite, alors qu'il s'en revient vers son bureau, d'ignobles hors-la-loi dont il a contrecarré la carrière lui tirent dessus. Comme d'habitude, ils le ratent. Le détective jette de fréquents coups d'oeil au miroir de son chapeau pour voir qui est derrière lui. Dans son bureau de tabac, il achète une boîte de cigares John Ruskin et la dernière édition du Herald Tribune.
       Au coin de la Quarante-deuxième Rue et de l'Avenue Cristophe-Colombe, un de ses enquêteurs, habillé en joueur de banjo de la Louisiana Purchase, se met à faire des claquettes et chante Love Them Watermelons Mighty Fine tout en lui signalant sotto voce et du coin de la bouche qu'un type qui a tué six personnes avec une hache, et que la police métropolitaine cherche en vain, se trouve sur le trottoir opposé, occupé à acheter une aubergine et quelques endives.
       Le détective fait un saut de l'autre côté de la rue, assomme le criminel d'un coup de matraque, et souffle dans son sifflet.
- Faut-il donc que je fasse tout le travail à votre place? dit-il d'un ton railleur à l'escouade de policiers qui arrive au galop dans un panier à salade.
       De retour dans son bureau, il allume un cigare et lit son livre. Le lieutenant arrive et fait son rapport à l'aide de bouts de papier qu'il a dissimulés un peu partout sur sa personne. Nat Pinkerton enregistre les informations dans sa mémoire infaillible, semblable à la cire pour recevoir, semblable au marbre pour retenir.
       Le chasseur lui apporte un télégramme sur un plateau.
- Exactement ce que je pensais! dit-il, le télégramme à la main.
       Deux femmes sont introduites par le lieutenant, et dès qu'elles ont présenté les grandes lignes de leur affaire, elles pleurent un moment avant de repartir.
- Pourquoi, demande Nat Pinkerton à son lieutenant, les choses me sont-elles aussi transparentes, et sont-elles aussi opaques pour tous les autres?
       Le lieutenant ne répond pas mais sourit d'un air entendu.
       C'est avec un réel plaisir que Nat Pinkerton suit dons son livre l'expédition du Capitaine Wilkes dans l'Antarctique. Il aimerait bien voir un pingouin se dandiner, debout sur ses pattes, en jacassant. Il aimerait entendre le cri perçant de l'albatros.
       La porte s'ouvre avec fracas et voilà qu'apparaît soudainement Florent Carton Dalton, chef du célèbre gang. Bien qu'il ait mis un foulard sur son visage, Nat Pinkerton le reconnaît et se met à rire d'un ton moqueur tout en faisant claquer ses doigts sous son nez.
- Ton heure est venue, fils de garce puant! crie F. C. Dalton.
- La tienne d'abord! réplique Nat Pinkerton qui sort un revolver du holster dissimulé dans son manteau et abat Dalton d'un seul coup.
       À la tombée du jour le lieutenant procède à une arrestation. Il a établi qu'une des clientes de l'après-midi vivait en concubinage avec un acrobate. Ils s'adonnaient, tous les deux, au recel d'objets volés. Le lieutenant peut à présent regagner sa pension de famille, après une journée de travail bien remplie. Mais pas avant d'avoir fait son compte rendu à Nat Pinkerton, dont les yeux pensifs remarquent l'intérêt qu'il y met. Le rapport est pris en sténo par une secrétaire et rangé dans le dossier du détective.
       Alors, Nat Pinkerton, ayant terminé sa journée, rentre chez lui. Il s'arrête dans une brasserie tranquille pour jouer aux cartes avec ses amis et boire un apéritif avant le dîner. Même dans cet endroit, il reconnaît le tisserand à sa dent et le compositeur à son pouce, le charpentier à sa scie et à son marteau, et la prostituée à ses oeillades et aux boutons qu'elle a sur le visage.
       Il est aussi une bonne âme, Nat Pinkerton, il achète un bretzel pour le chien de la brasserie. À neuf heures et demie il est chez lui. Sa femme et sa belle-mère l'attendent dans la salle à manger et mangent avec lui une pièce de viande garnie de légumes. Le détective ne dit pas un mot de sa journée de travail. Au contraire, il accorde toute son attention à sa femme et à sa belle-mère. Elles sont actrices et il a promis de leur écrire une pièce qui convienne à leur talent. Sa belle-mère a une préférence pour les personnages aristo-cratiques d'avant la Révolution. Sa femme aimerait un rôle où elle pourrait pleurer et se tordre les mains, de préférence une scène avec un officier de cavalerie de belle prestance.
       Ils boivent tous les trois un verre de Vichy avant de se retirer pour la nuit. Nat Pinkerton, comme d'habitude, descend vérifier avec le concierge que toutes les portes et toutes les fenêtre sont verrouillées.
Il embrasse sa femme et sa belle-mère, et rejoint sa chambre personnelle. À la lumière d'une seule bougie, il note quelques remarques: étudier le style d'un auteur compétent, pour la justesse de ses phrases et la pureté de son langage, dans l'intention de mettre par écrit certains de ses plus curieux exploits dont une petite partie, mais judicieusement choisie, serait certainement digne de l'attention de gens intelligents. Secundo, recommencer les exercices Sandow pour le tonus des muscles et l'amincissement de la taille. Tertio, faire l'achat d'un nouveau tue-mouches breveté dont il a vu la publicité dans le journal du soir, un accessoire moderne pour son bureau.


Nat Pinkerton
René Magritte


       
Le détective privé arrive à son bureau. Un visiteur est introduit par le lieutenant du détective. Lorsque le visiteur est parti, le détective donne des ordres à son lieutenant. Le lieutenant met une arme en bandoulière et sort du bureau. Le détective allume un cigare et écrit une lettre. Vers midi il va dans un restaurant pour gourmet. Après son repas, il fait une promenade et, par habitude, photographie mentalement toutes les personnes qu'il rencontre. Il remarque que son visiteur de la matinée est assis sur un banc. En passant chez un libraire, il achète un livre et se dirige ensuite vers son bureau. Après s'être débarrassé de son pardessus, et de sa casquette, il allume un cigare et lit le livre qu'il vient d'acheter. Son lieutenant arrive et lui fait son rapport. Deux femmes sont introduites par le lieutenant et lorsqu'elles ont exposé leur cas, il les reconduit et revient prendre les ordres du détective. Le lieutenant fait une arrestation vers la tombée de la nuit: c'est une des visiteuses de l'après-midi; elle vivait en concubinage avec un acrobate, receleur du larcin pour lequel le visiteur du matin avait chargé le détective d'une enquête. Le lieutenant revient au bureau, fait son rapport, rédige sous la dictée du détective une note d'honoraires pour le visiteur et, sa journée de travail terminée, se rend à la pension de famille consommer un repas et se coucher. Le détective, avant de rentrer dans son home, va jouer une partie de piquet avec quelques amateurs dans un quartier tranquille. Il rentre chez lui vers neuf heures trente. Sa femme et sa belle-mère l'attendent dans la salle à manger et mangent avec lui une pièce de viande garnie de légumes. Le détective ne parle pas en famille de ses travaux. Il s'occupe avec sa femme et sa belle-mère à écrire un drame théâtral dont les rôles conviennent à sa femme et à sa belle-mère qui sont des actrices. Au moment de se coucher, il les embrasse et se dirige vers sa chambre personnelle pour prendre une nuit de sommeil réparateur.