Une côte de bovidé
fut découverte il y a quatre ans 1 près
de Sarlat, en Dordogne; un chasseur y avait gravé, avec
un burin de silex, soixante-dix lignes représentant on
ne sait trop quoi: un dieu, un animal dessiné schématiquement,
une carte, le retour des saisons, les mesures de la lune.
Nous avons nous-même
trouvé un grand nombre d'artefacts préhistoriques
semblables dans cette magnifique région de France, des
os taillés, des sceptres mystérieux, ainsi que des
pierres où avaient été notés des calculs
lunaires et des notations saisonnières; ces dernières
étaient décorées de saumons, de rennes et
de phoques dont les contours s'étaient estompés
d'avoir été si longtemps tenues dans les mains des
chasseurs.
Un grand nombre de ces
objets, dont les gravures ne sont absolument pas primitives ou
grossières, ont plus de cinquante mille ans.
À Toronto, Alexandre
Marshack mentionna la côte de bovidé de Sarlat à
un auditoire d'érudits (lors d'une conférence donnée
à l'Association américaine d'anthropologie en décembre
1972). Le professeur Hallam Movius, Professeur émérite
au Peabody Museum of Archeology and Ethnology de Harvard, le protégé
de l'abbé Henri Breuil et le plus distingué de tous
les préhistoriens, pense qu'elle a plus de 100 000 ans.
Pour Alexandre Marshack (Racines de la civilisation), tout
aussi brillant et surprenant qu'André Leroi-Gourhan (Trésors
de l'art préhistorique) dans sa lecture des notations
préhistoriques, l'os de bovidé de Sarlat remonte
à 135 000 ans, et François Bordes, Directeur du
Laboratoire de préhistoire de l'Université de Bordeaux,
qui le découvrit, estime qu'il a un âge de 230 000
ans.
OEuvre d'art, tracé
des zones de chasse, quittance d'impôt, carte stellaire,
ou n'importe quoi d'autre encore, cet artefact humain est le plus
ancien que nous connaissions.
Il y a un peu plus d'un
siècle, John William Burgon, alors étudiant à
Worcester College, Oxford, écrivit un poème sur
la ville de Pétra, que le voyageur Johann Ludwig Burckhardt
avait découverte par hasard, trente ans plus tôt,
lors d'un voyage dans le désert. Hormis ces quelques lignes,
que l'on retrouve dans de nombreuses anthologies, le poème
a été oublié, et le poète également:
Non
gris sacré, comme ces églises abbatiales
Reines
des hauteurs, des plaines occidentales:
Mais
rose-rouge, comme si le point du jour
Qui
les vit le premier encore les savoure:
Ces
teintes de jeunesse sur un front de malheurs,
Deux
mille ans déjà qu'en parlent les hâbleurs!
Montre
moi telle merveille, si ce n'est en orient,
Une
cité rose-rouge - moitié vieille comme le temps!
Shelley avait mentionné
Pétra dans un poème peu après la découverte
de la ville par Burckhardt; c'est l'un des lieux que visite le
jeune voyageur d'Alastor, les autres lieux étant
tirés des Ruines de Volney (1791), livre que le
poète avait déjà utilisé pour La
Reine Mab et Le Démon du monde. Burgon, ayant
subtilisé un demi-vers à l'Italie de Samuel
Rogers, nous dit que Pétra est « moitié
vieille comme le temps », car la création n'était
encore qu'un événement daté de 4004 avant
J.-C.
Le dix-huitième
siècle nous a appris à ressentir un frisson particulier
devant des ruines, à nous émerveiller de pouvoir
pénétrer ces époques reculées. Les
voyages de Volney à Persépolis et à Palmyre,
de Gibbon au Colisée, de Champollion à Thèbes,
de Schliemann à Hissarlik et à Mycènes symbolisaient
les intérêts de leur époque, tout comme l'arrivée
du commandant Neil Armstrong sur la lune est le symbole des intérêts
de la nôtre. La découverte du passé physique
fut à l'origine d'un profond respect et d'une mélancolie
romantique, posant le principe d'un nouveau vocabulaire poétique.
Pétra, sculptée dans la pierre rouge nabatéenne,
devint une image très évocatrice. Elle nous touche
encore lorsqu'Eliot l'évoque dans La Terre vaine,
bien qu'elle ait perdu son nom et que nous soyons plus proches
de l'angoisse que de l'émerveillement romantique:
... ne connaissant
Qu'un
amas d'images brisées sur lesquelles frappe le soleil:
L'arbre
mort n'offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,
La
roche sèche aucun bruit d'eau. Point d'ombre
Si
ce n'est là, dessous ce rocher rouge
(Viens
t'abriter à l'ombre de ce rocher rouge). 2
Deux marchands anglais
visitèrent Palmyre en 1678 et 1691, pensant avoir trouvé
la Tadmor biblique; ces deux voyages fournirent à Gibbon
une note de bas de page un peu sceptique, à Thomas Love
Peacock un poème qui fut beaucoup imité, et à
la poésie romantique européenne un nouveau type
d'image; de la fin du dix-septième siècle à
la consciencieuse science archéologique contemporaine nous
n'avons cessé de méditer sur les ruines. À
notre époque nous avons « The Kingfishers »
de Charles Olson 3, poème central de l'école
poétique projectiviste et méditation sur les ruines,
preuve que cette forme est loin d'être épuisée.
Ce poème est même assez volneyesque et, en
dépit de la stricte modernité d'Olson, il peut être
lu comme une investigation sur l'ascension et la chute des civilisations,
thème qui date des premiers jours du romantisme.
Comme son maître
Ezra Pound, Olson voit les civilisations croître et périr
sur le fond du continuum de la nature, bien que sa modernité
lui ait permis de savoir que les époques de la nature ne
sont pas réellement éternelles; elles durent simplement
plus longtemps que celles des civilisations. La nature a elle-même
ses ruines, ses déserts et ses régions inondées.
Peu avant sa mort, Olson écrivait des poèmes sur
la dérive des continents.
« The Kingfishers »
d'Olson lui fut en partie inspiré par les Alturas de
Machu Picchu de Pablo Neruda, un chef-d'oeuvre parmi les poèmes
sur les ruines écrit par un poète voyageur qui avait
été à Angkor Vat et sur l'Acropole d'Athènes,
au Yucatan et à Cuzco.
Au coeur du poème
d'Olson, on trouve « le E sur cette plus ancienne pierre »,
c'est-à-dire l'epsilon sur l'omphalos de pierre de Delphes,
sur lequel, à la demande de Néron, Plutarque s'est
penché. Nous ne savons toujours pas avec certitude s'il
fait partie du mot Gea, la terre, ou s'il appartenait au
nom d'un citoyen grec; Plutarque, toujours prêt à
suivre Pythagore, en donne de nombreuses explications symboliques,
mais, pour Olson, l'importance de cette pierre ancienne et conique
résidait précisément dans sa grande ancienneté
qui faisait que nous avions perdu le sens de l'écriture
qu'elle portait. Lorsque nous en aurons découvert la signification,
nous n'en serons pas moins coupés pour toujours de l'ensemble
d'idées dans lequel elle se situe.
Tel est le centre de
la préoccupation d'Olson dans ce poème: la culture
est discrète, historiquement et géographiquement.
« Nous sommes devenus étrangers, dit Olson,
à tout ce qui nous était le plus familier. »
Il s'agit là d'une affirmation prise au hasard dans ses
dernières conférences, si difficiles à comprendre,
et, comme beaucoup des énonciations delphiques du poète,
restée sans explication au milieu d'un noeud de non
sequitur. Peut-être pensait-il que la même idée
avait déjà été élaborée
par des poètes aussi différents que Keats et Rimbaud,
qui avaient eu l'intuition d'un passé profond que nous
avions sacrifié à un présent clinquant et
impie; par Neruda et Prescott, qui avaient été horrifiés
par la brutalité avec laquelle les cultures indigènes
des Amériques avaient été assassinées.
Au moment où Olson écrivait son poème, l'Europe
ne s'était pas encore relevée des ruines de la seconde
guerre mondiale.
Olson était un
poète qui avait un sens stupéfiant de sa position
dans le temps. Il a été l'un des commentateurs les
plus originaux de Melville, l'auteur de Clarel, une très
importante méditation (bien trop négligée)
sur les ruines (celles du christianisme comme celles d'autres
cultures, qui lui auraient sans doute été bien plus
congéniales que la sienne si l'humanité leur avait
permis de survivre), et de Moby Dick, le modèle
d'Olson pour sa vision du long continuum de la nature, dont la
majesté écrase les minuscules empires de l'homme
- l'homme, dont la masse est douze cent cinquante fois inférieure
à celle de la baleine, dont la durée de vie est
trois fois moindre que celle de l'oie et dont les avantages sur
les autres créatures ne sont que mécaniques et donc
entièrement dépendants de l'éducation de
chaque génération: au sens où une génération
de barbares suffit à détruire tout ce qui a été
précautionneusement accumulé au cours des siècles.
L'unité de la
civilisation est la cité. Les époques classiques
en étaient tellement persuadées que c'est à
peine si elles y font référence intellectuellement.
C'était un fait émotionnel qu'elles honoraient par
des rites et tout un ensemble de symboles. La cité apparaissait
sur leurs pièces de monnaie comme une déesse couronnée
de créneaux. Elle était l'ancienne déesse
du grain Cybèle-Déméter, et il est clair
que les hommes d'autrefois voyaient la cité comme le point
culminant d'un processus initié par les chasseurs nomades
qui avaient appris à construire des enclos pour leur bétail
et à y vivre avec lui, qui avaient développé
l'agriculture (le second cadeau de la déesse, après
le don des animaux) et avaient fait de la cité un foyer
de fermes et de routes.
Au moment où
les romantiques montraient toute leur éloquence dans leurs
évocations des cités en ruines, la cité elle-même
subissait des changements profonds. Le chemin de fer s'apprêtait
à éliminer l'identité propre de chaque cité,
les transformant toutes en ports de commerce, en entrepôts
et en marchés. La Terre vaine d'Eliot, Ulysse
de Joyce, les Cantos de Pound, Pétersbourg
de Biely, sont des oeuvres qui chantent l'épopée
de la ville et qui sont nées en même temps que l'automobile,
cette machine qui a dérobé la raison d'être
de la cité et qui nous a tous métamorphosés
en gitans, en barbares dont les tentes ont été plantées
au milieu des ruines de l'unique unité de civilisation
que l'homme ait jamais réussi à développer.
La cité commence
avec Jéricho, Harappâ et Çatal Höyük,
et finit avec les ruines de Paterson, New Jersey (comme l'a spécifié
le poète W.C. Williams), de Troie à Dublin: le long
accord de Joyce. Dans les Cantos, Pound élabore
un autre accord de sens avec la naissance et la mort de Venise,
le premier avant-poste de l'Europe contre les barbares.
Tout ceci fait partie
de ce qu'Olson veut dire lorsqu'il nous apprend que nous sommes
devenus étrangers à tout ce qui nous était
le plus familier. Au fond, il voulait dire que nous avions cessé
de traire les vaches, ou de chasser pour notre dîner, ou
de construire nos maisons, de fabriquer nos vêtements ou
quoi que ce soit d'autre. Deuxièmement, il voulait dire
que nous avions vidé nos symboles de toute signification.
Nous accrochons des images religieuses dans les musées,
et, en fin de compte n'en honorons que le sens résiduel.
Nous avons séparé la poésie de la musique,
le langage de ses éléments concrets. Nous avons
abandonné, sans plus y penser, ces rites de passage
que nous avions autrefois entourés d'épreuves et
de cérémonies.
Troisièmement,
il voulait dire que la modernité est une sorte d'idiotie,
car elle ne possède aucun outil d'analyse de la réalité
comparable à ceux que les cultures anciennes avaient toujours
entretenus, aiguisés et étincelants. Nous ne nous
rendons pas compte que nous sommes dirigés par les pires
et non par les meilleurs des hommes: Olson a emprunté à
Pound un mot fabriqué par ce dernier, péjorocracie.
La poésie et la fiction se désolent depuis un siècle
d'avoir perdu une certaine vitalité qu'elles pensent voir
dans un passé dont nous sommes aujourd'hui irrévocablement
aliénés.
Joyce avait trouvé
dans Vico des raisons de croire que la civilisation occidentale
touchait déjà à sa fin. Olson sentait, comme
Mao Zedong, qu'une nouvelle vitalité viendrait de l'est.
Pound considérait que nous étions dans un hiatus
vide entre cultures. Yeats pensait la même chose et Eliot
aussi, peut-être. D.H. Lawrence cherchait des forces restauratrices
au plus profond du sang et des organes génitaux, et regrettait
la couleur et la robustesse des Étrusques.
Tout ce pessimisme,
toute cette recherche du passé, se sont souvent retrouvés
contrebalancés et complétés par une sorte
d'accomplissement. Car dans toute caractérisation des arts
de notre époque nous aurons toujours envie de dire que,
si nous avons eu droit à une renaissance au vingtième
siècle, il s'agit d'une renaissance de l'archaïque.
Chaque époque
a son idée de l'époque archaïque, en général
mythologique, en général incompatible avec l'histoire.
La pire ineptie de l'homme est de ne pas s'être souvenu
de son propre passé. Pour le dire autrement, ce n'est qu'à
certains moments dans les cultures que le passé de l'homme
a eu un sens pour lui.
Retournons à
l'os de Sarlat, peut-être âgé de 230 000 ans,
par lequel nous avons commencé. Quelle idée s'en
serait fait un spécialiste des civilisations antiques au
dix-septième siècle? Nous n'avons pas oublié
que, pour John Aubrey, Stonehenge était un temple romain
en ruines, ce qui, pour Charles, son protecteur, était
une information suffisante. Lorsque l'abbé Breuil demanda
des fonds à l'UNESCO, après la deuxième guerre
mondiale, pour étudier les peintures vieilles de 20 000
ans de la grotte de Lascaux (découverte en 1940 par Robot,
le chien de Jacques Marsal qui poursuivait un lapin), l'UNESCO
refusa, en expliquant que les peintures étaient évidemment
fausses 4. Breuil avait dû affronter la même
incrédulité pendant quarante ans.
Il y avait cependant
un homme silencieux qui y croyait depuis le début de sa
carrière et qui voyait l'art préhistorique avec
un regard qui allaient influencer tous les autres regards de notre
époque. Alors que Breuil copiait les plafonds couverts
de taureaux de la grotte espagnole d'Altamira, un jeune homme
de Barcelone s'approcha de lui en rampant et s'émerveilla
de la beauté de ces peintures, de l'énergie de ces
dessins. En quelques années, il allait apprendre tout seul
à dessiner avec la même énergie, la même
clarté primitive, et finirait par intégrer un de
ces énigmatiques taureaux dans sa plus grande peinture,
Guernica. C'était Pablo Picasso.
Si nous avançons,
comme nous pouvons le faire, que l'archaïque est une des
grandes inventions du vingtième siècle, c'est au
sens où, comme la première renaissance européenne
avait cherché un ensemble de modèles et de symboles
dans le passé de la Rome hellénistique, le vingtième
siècle a cherché dans un passé plus ancien
où il s'imagine voir les premiers balbutiements de la civilisation.
Le Laocoon était la pierre de touche de Michel-Ange; le
kouros en pierre rouge de Sounion était celle de
Picasso.
Ce qui, à notre
époque, est le plus moderne, est souvent le plus archaïque.
La sculpture de Brancusi appartient à l'art des Cyclades
du neuvième siècle avant J.-C. Les constructions
de Le Corbusier, dans sa période cubiste, ressemblent aux
maisons d'argile blanche d'Anatolie et de Malte. Platon et Aristote
ont, d'une façon ou d'une autre, éliminé
le tétraèdre des figures de base de la géométrie
de Pythagore. Retrouvé par R. Buckminster Fuller, le tétraèdre
se trouve être l'élément de base de l'univers.
Pythagore dit que là où deux lignes se croisent,
leur intersection a l'épaisseur de deux lignes; Euclide
dit que des lignes peuvent se croiser à l'infini sans jamais
avoir d'épaisseur. R. Buckminster Fuller construit ses
dômes géodésiques et ses tenségrités
avec la certitude que, à leur intersection, les lignes
ont une épaisseur de deux lignes.
Fuller est donc notre
Pythagore; Niels Bohr notre Démocrite; Ludwig Wittgenstein
notre Héraclite. Il n'y a vraiment rien de plus moderne
qu'une page tirée d'un des physiciens présocratiques,
où science et poésie sont encore unies et où
l'esprit moderne se découvre davantage d'affinités
qu'avec Thomas d'Aquin ou même Newton.
Ethos anthropï
daïmon, dit Héraclite, ce qui peut vouloir dire
que notre nature morale est un daïmon, c'est-à-dire
un esprit conducteur venu d'entre les âmes purifiées
des morts. L'expression pourrait aussi être tout à
fait primitive et signifier que le climat est un dieu. Le caractère,
comme R. Buckminster Fuller semble traduire l'expression, est
un vent dominant. Pound: Le temps est le mal. Novalis:
Le caractère est le destin. Wyndham Lewis: Le
Zeitgeist est un démon. Wittgenstein en fit une paraphrase
lorsqu'il dit (comme s'il venait de l'Erewhon de Samuel Butler):
Le caractère est physique.
Nos écrivains
les plus représentatifs ont découvert chez Héraclite
un esprit approprié à leur difficile condition d'hommes
modernes. Le philosophe néo-épicurien Gassendi l'a
fait revivre, Nietzsche admirait la transparence élémentale
de sa pensée, et nous pouvons aujourd'hui retrouver sa
présence un peu partout sous la forme d'un genius loci,
chez Hopkins, Spengler, Pound, William Carlos Williams, Eliot,
Olson, Gertrude Stein.
Héraclite est
un philosophe moderne non seulement parce qu'il a réalisé
la fusion intuitive de la science et de la poésie; mais
aussi parce qu'il occupe une place prééminente dans
la pensée occidentale. Il a duré.
Le coeur du goût
moderne pour l'archaïque est précisément à
l'opposé du sentiment romantique pour les ruines. Héraclite,
comme les peintures de Lascaux, comme les fragments si éloquents
de Sapho et d'Archiloque, a survécu et est ainsi devenu
éternel. Picasso aimait à dire que l'art moderne
est ce que nous avons gardé. À ses yeux, Brancusi
était cycladique; Stravinski, dans le Sacre du
printemps, était un Russe primitif. Au contraire, le
tarpan fringuant de Lascaux, à la robe couleur de biscuit
et à la crinière noire, définition même
de l'art archaïque, est une des oeuvres les plus caractéristiques
de l'art du vingtième siècle, car nos yeux sont
plus ou moins littéralement les premiers à l'avoir
jamais vu. Il fut peint dans les ténèbres d'une
grotte, à la lumière d'une torche, sans aucune certitude
pour l'homme ou la femme qui le peignit. La meilleure façon
de le voir a toujours été de le voir reproduit en
couleurs dans un livre; et aujourd'hui il n'existe pas d'autres
possibilités; vingt années d'haleines de touristes
ont provoqué l'apparition de bactéries dans la peinture
et Lascaux, la plus belle des grottes préhistoriques, a
été fermée pour toujours.
Un demi-siècle
s'est écoulé avant que les yeux modernes puissent
voir l'archaïque. Cocteau a daté cet accommodement
esthétique à l'année 1910, le moment où
Guillaume Apollinaire a accroché un masque bénin
sur son mur. Tout à coup, une image à la fois laide
et dérangeante, qui portait encore le nom de fétiche
donné par les exploiteurs portugais de l'Afrique, devint
une oeuvre d'art qui pouvait entrer dans un musée, aux
côtés d'un Hogarth ou d'un Rembrandt.
L'originalité
d'Apollinaire n'était pas si grande. Il prenait exemple
sur l'anthropologue allemand Leo Frobenius, qui avait déjà
soutenu que l'art africain n'était ni primitif, ni naïf;
c'était tout simplement l'art africain. Avant même
qu'Apollinaire n'ait élargi sa vision et n'ait constaté
la sophistication et la beauté de l'art africain, le sculpteur
français Henri Gaudier-Brzeska, qui avait, lui aussi, lu
son Frobenius, travaillait déjà dans des styles
dérivés de ceux de la Polynésie, de l'Égypte
et de la Chine ancienne. Tout ce qu'il demandait à un style,
était qu'il soit archaïque; c'est-à-dire dans
la première étape de sa formation, car Gaudier et
son ami Pound avaient eu l'idée que les cultures s'éveillent
avec tout l'éclat du printemps pour suivre ensuite le développement
des saisons jusqu'à la décadence. Il s'agit d'une
idée de Frobenius, qui l'avait prise à Spengler,
qui l'avait prise à Nietzsche, qui l'avait prise à
Goethe.
L'art archaïque
est donc l'art printanier de toute culture. Nous comprenons maintenant
comment Pound en était venu à étudier et
à imiter la poésie la plus ancienne, grecque, italienne,
chinoise. Pound atteignit le sommet de sa longue carrière
lorsqu'il traduisit le Livre d'Odes chinois, dont les premiers
poèmes sont des chansons archaïques recueillies par
Confucius.
Et regardez donc le
premier Canto. C'est une traduction de la partie la plus
archaïque de l'Odyssée: la descente d'Ulysse
aux Enfers, un motif qui se rattache, très loin en arrière,
à l'épopée de Gilgamesh. Et de quelle langue
Pound traduit-il l'Odyssée? Pas du grec, mais du
latin d'Andreas Divus, le premier traducteur d'Homère à
l'époque de la Renaissance, introduisant de la sorte un
autre fait archaïque dans son symbole. Et dans quel type
d'anglais la traduit-il? Dans les rythmes et la diction de l'anglais
archaïque qu'on trouve dans les poèmes The Seafarer
et The Wanderer.
La compréhension
moderne de l'archaïque est venue tout d'abord, non de l'appréciation
de l'art moderne, mais de la tentative de retrouver le génie
archaïque de la langue elle-même: au sens où
William Barnes et Frederick James Furnival développèrent
une langue anglaise pure et maternelle qui écartait les
latinismes et les créations de la Renaissance - une sorte
de préraphaélisme linguistique qui cherchait à
soustraire l'anglais à l'européanisation.
Les premiers fruits
de cet enthousiasme furent Gerard Manley Hopkins, dont l'anglais
est plus pur même que celui de Spenser, et ce grand inconnu
des lettres anglaises, Charles Montagu Doughty, qui soupçonnait
tous les écrivains anglais après Chaucer de se prostituer
avec d'étranges dictionnaires et qui partit dans le désert
d'Arabie (ou « Jardin de Dieu ») - l'acte
le plus archaïque de la littérature moderne - pour
sauver, comme il l'a dit, la langue anglaise.
Cette oeuvre salvatrice
demeure un de nos meilleurs livres, Arabia Deserta, bien
que nous ayons négligé son chef-d'oeuvre, L'Aurore
en Grande-Bretagne, avec son thème archaïque et
son anglais archaïque.
Lorsque, dans Ulysse,
Joyce écrit un chapitre dans un anglais qui évolue
depuis le style le plus archaïque jusqu'au style le plus
moderne et le plus argotique, il dissimule dans sa parodie de
Carlyle, l'archaïsant de l'époque victorienne, la
phrase « A doughty deed, Purefoy! »
pour nous faire comprendre qu'il n'a pas perdu la foi. Le sens
rigoureux des correspondances qu'avait Joyce le place en première
position, ou du moins aux côtés de Picasso, dans
l'équation archaïque et moderne de notre siècle.
Comme Pound et Kazantzakis, il écrivit son épopée
sur les pages les plus anciennes de la littérature occidentale,
l'Odyssée, et l'écriture de Finnegans
Wake traverse l'origine indo-européenne des langues
européennes, voyant dans les relations entre les langues
le grand fumier archéologique de l'histoire, lequel, parce
qu'aussi tragiquement méconnu, lui donne l'image des funérailles
de la culture occidentale.
Un des principes évidents
de Finnegans Wake est que l'oeuvre contient dans ses jeux
de mots le moderne et l'archaïque. Une rue encombrée
par le trafic est aussi le panorama de lieux et d'animaux préhistoriques:
« ...the wallhall's horrors of rollsrights, carhacks,
stonengens, kisstvanes, tramtrees, fargobawlers, autokinotons,
hippohobbilies, streetfleets, tournintaxes, megaphoggs, circuses
and wardsmoats and basilikerks and aeropagods... »
Tandis que Joyce découvrait
comment dessiner un cercle héraclitéen du moderne
et de l'archaïque en rattachant la fin au début, Vélémir
Khlebnikov, en Russie, parvenait à une fusion semblable
du vieux et du neuf en ouvrant les mots selon leur étymologie,
en faisant revivre le Russe ancien et en puisant ses thèmes
dans le folklore, le tout au nom de la plus révolutionnaire
des modernités. Son ami Vladimir Tatlin, qui aimait dire
qu'il était le Khlebnikov de l'art constructiviste, passa
trente ans à essayer de construire et de faire voler l'ornithoptère
de Léonard de Vinci. Qu'est-ce donc que la tombe de Lénine,
le seul exemple existant du futurisme russe, sinon le tumulus
d'un roi Scythe combiné à un mastaba égyptien,
contenant même une momie?
Derrière toute
cette passion pour l'archaïque, qui a influencé bien
plus profondément les arts de notre temps que nous ne pouvons
le suggérer ici, se trouve un désir pour des choses
perdues, pour des énergies, des valeurs et des certitudes
qui ont été imprudemment abandonnées par
un âge industriel. Les choses, dit Proust, sont des dieux,
et si nos arts semblent observer notre monde, c'est en partie
pour questionner ces dieux qui sont venus vivre parmi nous dans
le moteur à combustion interne, la caisse enregistreuse
et l'ordinateur.
Une des réponses
à cette question se trouve dans un unique et riche symbole
d'une telle ambiguïté que nous ne pouvons lire qu'une
partie de sa signification. C'est un symbole insaisissable qu'il
faut tenter d'attraper au vol. Nous pouvons commencer avec Cache-cache,
cette mystérieuse peinture du peintre russe Pavel Tchelitchew.
Cette immense toile (aujourd'hui au Museum of Modern Art, à
New York) est un équivalent pictural de la méthode
de Finnegans Wake. La peinture joue avec des images qui
sont toutes des jeux d'images qui se résolvent dans d'autres
jeux d'images. Tout d'abord, c'est un grand chêne contre
lequel se presse une petite fille: elle est celle qui est
dans le jeu de cache-cache. Ceux qui se cachent sont dissimulés
dans l'arbre lui-même, un grand nombre d'enfants, disposés
comme le cycle des saisons, enfants d'hiver, enfants d'été.
Ces enfants, avec un
recul de quelques pas, deviennent des paysages et finalement deux
bras croisés, tandis que l'arbre s'est transformé
en un pied et une main; et en reculant encore plus, c'est le visage
d'un démon russe, moustachu, au regard malveillant. De
plus loin encore l'image toute entière devient une goutte
d'eau - la goutte d'eau sous le microscope de Van Leeuwenhoek,
dans laquelle il découvrit tout un monde de petits animaux;
la goutte de rosée cristalline sur une feuille au matin
qui agit comme l'Aleph de Borges ou le grain de sable de
Blake ou toute autre monade leibnizienne reflétant le monde
autour d'elle; la goutte d'eau de Niels Bohr dont la tension superficielle
l'amena à expliquer la structure de l'atome.
Il s'agit donc d'une
peinture extrêmement moderne, une sorte de poème
métaphysique sur notre monde non-euclidien et indéterminé.
Mais en son centre se trouve l'unique détail opaque de
la peinture: la petite fille vêtue d'un tablier cachant
son visage contre l'arbre.
Elle est, dirons-nous,
cette petite fille qui, sous le nom d'Alice, pénétra
les ténèbres freudiennes du Pays des Merveilles
et, à travers le miroir, le royaume réfléchi
et sans dimension du mot et de l'image. Elle est Ondine, Ciceley
Alexander, Rima, Clara d'Ellébeuse, Grigia, Ada. Elle est
Anna Livia Plurabelle, la Perséphone des Cantos
de Pound, les oiseaux « Maiastra » de Brancusi,
les femmes des films d'Antonioni. Elle est une figure symbolique
qui, dans l'imagerie de l'art moderne, remplace la figure de Korè
dans les rites de Déméter de l'ancien monde.
Un catalogue de ses
apparitions nous montrerait qu'elle émerge dans la littérature
romantique vers le début du dix-neuvième siècle.
Lorsque nous disons qu'elle est une image de l'âme, nous
ne voulons pas dire qu'elle l'est consciemment, excepté
dans l'imagination d'écrivains qui, comme Dino Campana,
Proust, Joyce et Pound, étaient conscients de sa persistance
et de sa puissance de pénétration. Elle apparaît
comme un spectre partiellement accepté chez Poe, qui savait
qu'elle venait du monde ancien et lui donna les noms de Ligeia
et d'Helen. Elle est presque entièrement masquée
chez Ruskin, où son nom est Rose et où son nouvel
Enfer, le monde industriel, est identifié avec exactitude.
Picasso la peint selon
l'iconographie correcte, une jeune fille portant une colombe -
la Perséphone sicilienne - et la place près d'un
Minotaure, le symbole pour Picasso d'un monde à moitié
brutal. Elle est une figure constante de la fiction de Eudora
Welty, qui connaît sa transformation en Eurydice, Hélène,
Pandore, Aphrodite, Danaé, Psyché. Elle est le fantôme
magique et féminin de Jules Laforgue et de Gérard
de Nerval, de Rilke et de Leopardi.
Symbole ambigu de la
vie et de la mort, elle est Odette de Crécy telle que Swann
l'imagine amoureuse: une jeune femme de Botticelli, une phrase
lyrique dans la sonate de Vinteuil, une fleur. Mais elle est aussi
Odette la dépravée dont la musique n'est pas celle
de Vinteuil mais celle de l'Offenbach d'Orphée aux enfers,
une sorcière de sensualité et de duperie, une fleur
du mal.
À une époque
où l'esprit humain est déprimé et réprimé,
ce symbole de l'âme représente Perséphone
ou Eurydice aux Enfers. À une époque euphorique
où sûre d'elle, elle est remontée à
la surface: une Béatrice, une Aphrodite. Sachant cela,
nous pouvons lire les peintures de Rossetti et les poèmes
de Swinburne comme des hymnes à l'âme souterraine,
l'âme plongée dans une matière amorphe, alliée
à l'or et au cristal stériles, mais elle est aussi,
comme Perséphone, une semence munie du pouvoir de remonter
vers le haut, vers la lumière.
Cette lumière
est le principe contraire aux ténèbres, le soleil,
la torche de Déméter, la lyre d'Orphée, les
égards de l'homme pour les ressources de la terre, et la
Thémis dans le ciel. Lorsque l'âme est déprimée
au-delà de tout espoir, nous avons un Poe écrivant
une noire parodie du mythe d'Orphée et Eurydice: Roderick
Usher, son luth extraordinairement sensible et son indécision
schizophrène, proche de celle d'Hamlet, cet homme à
la volonté malade et perverse, terrifié par l'existence
elle-même, qui met diaboliquement son Eurydice aux Enfers
avant de l'y abandonner, lâchement.
Dans le personnage de
Roderick Usher nous voyons l'émergence de la machinerie
symbolique du mythe complémentaire qui, dans l'art moderne,
est parallèle à celui de Perséphone-Eurydice.
Ce luth apparaîtra sur la table cubiste, dans l'iconographie
de Cocteau et d'Apollinaire, de Rilke et de Nerval.
On le retrouvera, avec
une fidélité imbécile, sur la table d'étude
de Sherlock Holmes, en compagnie de l'opium de Usher et de livres
savants sur les voyages souterrains. Mais nous nous rappelons
alors que Holmes est une réincarnation de Roderick Usher,
avec une touche d'Auguste Dupin (Dupin, incapable de trouver une
Perséphone du nom de Marie Roget mais capable d'identifier
la puissance noire qui violait les femmes de la rue Morgue), et
que Holmes est issu aussi de l'homme qui dessina la plus fastueuse
image de la Perséphone souterraine du dix-neuvième
siècle, nous apprenant qu'elle est plus âgée
que les roches parmi lesquelles elle est assise, que comme le
vampire elle est morte à plusieurs reprises et qu'elle
a appris les secrets du tombeau: l'homme qui a raconté,
une fois de plus, au dix-neuvième siècle, le mythe
de Cupidon et de Psyché, Walter Pater.
Orphée est donc
un fantôme archaïque que nous avons ressuscité
et employé pour nous sortir des ténèbres
stériles; et Perséphone, sous ses nombreux déguisements,
est notre façon d'imaginer l'âme en peine et perdue.
Les plus fortes évocations
de Perséphone se trouvent chez Joyce, sous les noms de
Molly Bloom et d'Anna Livia, et chez Pound, avec tout son éventail
de femmes homériques, préraphaélites par
la beauté et préraphaélites par la détresse.
Pour Pound ces femmes symbolisent le pouvoir de la régénération.
Lucrèce Borgia est parmi elles, véritable reine
de la mort qui connut son printemps à la fin de sa vie,
Este Borgia la réformée. Madame Hylé, comme
l'appelle Pound: Madame Nature, qui ne prend la forme d'un arbre
ou d'un animal qu'avec le concours de la lumière.
Pour Joyce la régénération
de l'esprit est un processus cyclique féminin, comme le
mouvement auto-purificateur d'une rivière. Un des thèmes
majeurs de Joyce est la paralysie humaine de la volonté
qui refuse la régénération, et Anna Livia,
à la fin de Finnegans Wake, résiste à
plonger dans la mer, tout comme Eveline, dans Gens de Dublin,
rechigne à changer de vie, bien que la triomphante Molly
Bloom, tout à la fois Déméter et Perséphone,
crie à un moment à l'adresse de son créateur,
« Ô Jamesy aide-moi à me lever et à
sortir de ça »!
Une fois cette théorie
mise en ordre et disséquée, nous verrons que les
artistes pour qui l'âme en peine peut être symbolisée
par Perséphone l'entourent de toute une imagerie de nature
verdoyante, particulièrement l'arbre en fleurs qui était
une de ses représentation dans l'ancien monde méditerranéen.
Joyce, Tchelitchew et Pound fournissent des exemples évidents
de cette correspondance entre arbre et jeune fille; ainsi que
Ruskin, Lewis Carroll, Francis Jammes et Proust, Yeats et Jules
Supervielle.
Les poètes qui
remplacent Perséphone par Eurydice travaillent sous le
signe du luth d'Orphée: Laforgue, Rilke, Poe, et nous ne
devrions pas hésiter à leur ajouter Braque, Orff
et Picasso.
Et si nous demandons
pourquoi nos artistes sont allés chercher si loin de tels
symboles archaïques pour interpréter la détresse
de l'esprit et de l'âme à notre époque, des
réponses partielles existent qui n'expliquent malheureusement
pas tout. Je suggère qu'une des raisons pourrait être
la transformation radicale de notre perception de ce qui est vivant
et de ce qui ne l'est pas. L'anthropologie et l'archéologie
nous ont livré la vérité: l'homme primitif
vit dans un monde totalement vivant, un monde dans lequel on parle
aux ours et aux rennes, comme les Lapons, ou à Coyote,
au soleil et à la lune, comme les Indiens des plaines.
Au dix-septième
siècle nous avons découvert qu'une goutte d'eau
est vivante, au dix-huitième siècle que toute la
nature est vivante dans ses particules discrètes, au dix-neuvième
siècle que ces particules dansent toutes une danse permanente
(le mouvement brownien), et au vingtième siècle
que rien n'est mort, que le matériau de l'existence consiste
d'autant de petits systèmes solaires de bouillie de lumière,
ou bien, comme l'a dit Einstein, « ... la moindre motte
de terre, la moindre plume, la moindre poussière est un
prodigieux réservoir d'énergie contenue. »
Nous avions une nouvelle
vision selon laquelle la mort et la vie sont des structures complémentaires.
Darwin et Wallace l'ont démontré, mais d'une manière
qui était plus dérangeante qu'éclairante,
et la vision de Darwin paraissait dénuée de vie
morale. Le modèle le plus proche d'un monde totalement
vivant a été l'époque archaïque de notre
propre culture, la Grèce pré-aristotélicienne
et Rome. De ce monde nous nous sommes sentis terriblement aliénés
à mesure que les rails de chemins de fer s'allongeaient
et que les usines s'élevaient, à mesure que nos
sciences commençaient à expliquer la mécanique
de chaque chose et la nature de rien.
Les premières
protestations qui crièrent bien fort que l'homme est tout
d'abord un esprit, les voix de Blake, de Shelley et de Leopardi,
avaient semblé plutôt dérangées, et
il nous fallut ensuite entendre d'autres voix tout aussi équivoques,
celles de Nietzsche, de Freud et Jung avant de nous mettre à
écouter sérieusement.
Ce furent cependant
les artistes qui s'acquittèrent du grand exploit qui consista
à réveiller un sens archaïque du monde. La
première tentative fut évidemment une extension
du néoclassicisme de la Renaissance et conduisit à
une révolution dans laquelle les thèmes furent subversivement
rajeunis: le platonisme de Shelley, par exemple, et la mythologie
de cuisine de Blake, les visions métaculturelles d'un Novalis
ou d'un Baudelaire.
La deuxième tentative
peut être appelée la renaissance de 1910, qui reconnut
l'archaïque. Hilda Doolittle, Pound et Williams pouvaient
catalyser la poésie en retournant au fragment grec, à
la simplicité archaïque, à un sens de la réalité
d'une grande fraîcheur parce que si longtemps négligé.
Brancusi, Gaudier-Brzeska, Modigliani et Picasso se tournèrent
vers l'énergie et la vitalité de l'art primitif.
Le piano, annonça Stravinski, est un instrument de percussion,
comme un tambour dans la jungle. L'artiste Wyndham Lewis a dit,
en regardant des peintures préhistoriques qui semblaient
avoir échappé aux ravages du temps, que l'artiste
remonte au poisson.
Il est encore trop tôt
pour savoir si le sens de l'archaïque de notre siècle
a servi à nous délivrer en partie de notre aliénation
de ce qui avait auparavant été familier ou s'il
a mis notre aliénation en contraste encore plus brutal
avec des époques au cours desquelles, selon nous, l'homme
vivait beaucoup plus harmonieusement et plus confortablement avec
ses dieux et avec la nature. Ce sens de l'archaïque a certainement
approfondi notre vision tragique du monde et nous a conduits à
rechercher ce que furent les débuts de notre culture. Seule
notre époque est préparée à comprendre
la signification d'un os de bovidé gravé de 230
000 ans, ou à créer et à réagir à
une peinture comme Guernica de Picasso, qui, dans son exécution,
fait allusion au style des chasseurs de rennes de l'Aurignacien
d'il y a 50 000 ans.
D'un autre côté,
notre recherche de l'archaïque a fort bien pu contribuer
à nous perdre encore davantage. Car cette recherche est
pour l'instant terminée dans les arts, et nos poètes
sont des gitans qui campent de nouveau dans les ruines. Perséphone
et Orphée ont retrouvé leur place dans les notes
de bas de page des anthologies. Au lieu de revenir à la
vie, le sens classique de la cité a périclité
pendant la renaissance de 1910, laquelle avait déjà
perdu son énergie initiale en 1914, et était moribonde
en 1939, l'année de la publication de Finnegans Wake
et du début de la seconde destruction du monde perpétrée
en vingt-cinq années.
Certains des maîtres
survécurent. Pound écrivit encore deux chefs-d'oeuvres.
Picasso continua, remplissant par le travail quatre-vingt années,
au rythme d'une peinture toutes les soixante-douze heures de sa
vie.
Les hommes ont marché
sur la lune, soulevant une poussière qui était déjà
immobile des millénaires avant qu'une main archaïque
eût gravé sur l'os de Sarlat ces images dépourvues
de sens à nos yeux. Le monde qui a poussé Ruskin
et Pound à la folie a empiré exactement comme ils
avaient prédit qu'il le ferait. Les frontières de
la terre vaine d'Eliot se sont élargies; dans toutes les
rues on trouve la foire de Rilke, les monstres, et le bonimenteur
qui nous invite à venir voir les organes génitaux
de l'argent. Jamais une époque n'a eu de prophètes
aussi précis parmi ses écrivains et ses peintres.
Le don reste, qu'il
faut encore analyser et comprendre, et la découverte, ou
l'invention, de l'archaïque est un don aussi magnifique que
celui de l'hellénisme à la Renaissance. Nous remarquons
seulement aujourd'hui, au milieu des modes et des divertissements,
l'étrange fait que ce qui est le plus moderne à
notre époque a été le plus archaïque
et que ce qui nous a poussé à retrouver les commencements
et les énergies primitives s'est développé
à partir du sentiment que l'homme, dans son aliénation,
s'éloignait tragiquement de ce qu'il avait tout d'abord
construit comme poésie, comme dessin et comme compréhension
du monde.
Voici les dernières
lignes d'Ezra Pound:
La
poésie parle direction phallique
Le
chant garde le mot pour toujours
Le
son est moulé pour dire ceci
Et
la mesure moule le son. 5
C'est la traduction d'un texte archaïque chinois qui explique que la poésie est une voix venant de la nature et devant être rendue humainement intelligible, afin que les gens sachent comment vivre.
Wie alles Metaphysische ist die Harmonie zwischen Gedanken und Wirklichkeit in der Grammatik der Sprache aufzufinden.
Comme
tout ce qui est métaphysique, l'harmonie entre la pensée
et la réalité doit être trouvée dans
la grammaire du langage.
Wittgenstein,
Zettel, 55
Notes:
1. En 1970. Voir François Bordes, A Tale of Two Caves (New York, Harper and Row, 1972). Cet article a été écrit il y a vingt ans. [>]
2. Traduction de Pierre Leyris. [>]
3. Charles Olson (1910-1970), poète américain, président de la Black Montain University, a influencé beaucoup de poètes américains contemporains. Son livre sur Melville, Call Me Ishmael, a été traduit en français. Jean-Paul Auxeméry traduit actuellement son grand poème épique, The Maximus Poems, en partie publié par Ulysse Fin de Siècle. (N.d.T.) [>]
4. J'ai appris que l'UNESCO pensait que Lascaux était une supercherie grâce à M. Lester Littlefield, fonctionnaire de cet organisation à l'époque de la demande de l'Abbé Breuil.[>]
5. Hugh Kenner, The Pound Era, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1971, p. 104. [>]
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner