La Femme de John
Robert Coover

 

L'auteur remercie Miriam et Toby Olson de lui avoir prêté leur maison de Cape Cod au cours d'une période cruciale de l'écriture de ce livre.
 
Pour Angela Carter, dont l'abominable illusionniste, le Doctor Hoffman, pensait comme Ovide que «le monde n'existe qu'en tant que médium pour nos désirs» et que «Rien... n'est jamais abouti; ce ne sont que changements».
 
Et pour Ovide:
«Ces deux-là, avec tant d'autres choses en commun, étaient pour moi
modèles, maîtres, exemples à suivre, désormais ma justification.»
                                   Tristes, Livre 2

       ...Il était une fois un homme du nom de John. John avait de l'argent, une famille, du pouvoir, une bonne santé, une bonne réputation, beaucoup d'amis. Bien qu'il travaillât dur pour obtenir tout cela, il lui était en fait difficile de ne pas l'obtenir; bien que difficile à satisfaire, il était souvent satisfait, un homme dont les considérables ressources étaient à la hauteur de ses considérables désirs. Il avait de la chance, John. Son métier était la construction: là où il marchait, la terre se transformait, parce qu'il le désirait, et, le plus souvent, ses désirs se réalisaient. Les portes fermées s'ouvraient devant lui et les obstacles disparaissaient. Ses enthousiasmes étaient légendaires. Il mangeait et buvait avec appétit mais sans excès, au golf son jeu était solide mais restait jovial, il parcourait le monde pour de longs voyages d'affaires, collectionnait les armes à feu, les voitures et le matériel de pêche exotique, avait les faveurs de beaucoup de femmes, pilotait des avions, voulait se présenter au Congrès simplement pour prouver qu'il pouvait le faire. En dépit de tout ce qui était arrivé à sa femme et à ses amis, John vécut à jamais heureux, comme si c'était d'une certaine façon son destin et son dû.

 

       Floyd, ayant moins de chance, travaillait pour John. Il gérait la quincaillerie de John dans Main Street, enviait le pouvoir de John, car il n'en possédait lui-même aucun, et désirait la femme de John. «Désirer» était l'expression choisie par Floyd, par respect pour la Bible et parce qu'il savait à quel point il se situait du côté du mal. Floyd était gêné de devoir parler religion en dehors de l'école du dimanche et, au bowling, il abandonnait son âme aux puissances des ténèbres en jurant chaque fois qu'il loupait un split ou un deux-coups, mais Floyd était en cavale quand il était arrivé dans cette ville tranquille de la Prairie à la suite d'un passé de larcins et de débauche et l'Église le protégeait des forces - à la fois vengeresses et tentatrices - qui le poursuivaient, et jusqu'à présent elle lui avait été très utile. Il lui en était reconnaissant et enseignait la Bible aux enfants de John à l'école du dimanche, sa voix tremblait quand il énumérait les Dix Commandements, chargés de conséquences. Floyd participait à des compétitions de bowling pendant l'hiver, pendant l'été emmenait sa femme Edna dans des parcs nationaux éloignés, et gérait la meilleure quincaillerie de la région. En ville, leur ami le plus proche était Stu, le vendeur de voitures, la seule personne ici avec qui ils se sentaient à l'aise, bien qu'ils se fussent moins vus après la mort de sa première femme. Mais ils ne s'étaient jamais brouillés, comme Otis le déclara plus tard.
       Et Gordon était lui aussi attiré par la femme de John, mais cependant pas tout à fait de la même manière que Floyd. «Désirer» n'était pas un mot à lui, pas plus qu'un penchant à lui. Ce qui retenait l'attention de Gordon, c'était la fugacité de ses regards et la subtilité de ses mouvements, jamais vraiment tout à fait achevés. Elle paraissait toujours être simultanément immobile et mobile. Il y avait en elle une tranquillité, une majesté qui lui donnaient une sorte de grâce monumentale - et pourtant les photographies qu'il prenait d'elle, que ce soit dans son atelier ou dans la rue, ne semblaient jamais parvenir vraiment à saisir cela, il n'y en avait pas deux identiques, leur variété infinie suggérant un mystère intangible qui le mettait à l'épreuve et l'incitait à persévérer. Gordon vendait des films, des albums, des cadres et des appareils-photo dans son magasin, développait les prises de vue des autres, prenait des photos d'identité, de mariage et de presse, il était célèbre dans la région pour ses portraits en studio, mais avant toute chose, il était un artiste. Et la femme de John, qu'il associait à la vérité intrinsèque résidant dans la ville, à la qualité même de la ville, pour ainsi dire, était - bien qu'elle n'en ait pas été tout à fait consciente - son sujet principal. Il aurait beaucoup voulu faire d'elle une étude exhaustive de toutes ses facettes, publiques et privées. La femme de John descendant de voiture (celle-là, il l'avait). La femme de John essayant un chapeau. La femme de John rêvant. La femme de John sur le tee au golf, promenant son chien (celle-là aussi), brossant la chevelure de sa fille, se peignant, se grattant. En légendant sa collection il lui avait donné de nombreux noms mais jamais le sien - «Andromeda», «Eunomia», «Muse», «Princess», «Echo» (qui lui avait été suggéré par une histoire que son ami Ellsworth lui avait racontée un jour), «Beauty», «Woman», «Model», «Desire», «She» - mais tous ces noms provoquaient en lui une agitation intime qui lui paraissait en contradiction avec les plus nobles de ses aspirations artistiques, de sorte qu'à la fin il opta pour une pratique plus professionnelle et impersonnelle, qui consistait à considérer ses photographies d'elle comme des sous-ensembles de ses portraits familiaux traditionnels en studio et dorénavant il faisait référence à elle simplement comme à «la femme de John». Par exemple, «La femme de John en train de communier» (à présent dans sa collection). «La femme de John enceinte» (pas pu la prendre). «La femme de John apparaissant dans la Brume du Matin» (pas encore). Il aurait voulu en faire le tour un peu comme Floyd pouvait faire le tour d'un parc national, afin de l'explorer intimement, à fond, heure par heure, pouce par pouce - la femme de John au téléphone, la femme de John à une réunion de parents d'élèves, sur une balançoire, au cinéma, la femme de John en train d'écrire une lettre, la femme de John examinant ses sous-vêtements, la femme de John au supermarché, dans le cabinet du médecin, au bal, sous la pluie, en extase, en proie au doute - jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à voir. On aurait pu dire que Gordon, dont la passion était de saisir le geste intime, la face cachée, les secrets sur le point de disparaître de la race, les libérant de la violence incessante du temps - désirait une stase.

 

       Une chose un peu semblable pourrait aussi être dite d'Otis, bien qu'Otis n'ait certainement pas été un photographe. Un jour il avait acheté un appareil-photo, mais il s'était senti gauche avec ce truc entre les mains, trompé par les petites images en papier: sa femme avait grossi, ses enfants étaient devenus des garnements, ces silhouettes disparues ne signifiaient plus rien pour lui. Otis était un homme du présent, c'était la communauté, ici et maintenant, qui retenait son attention. Cette communauté, Otis la voyait comme un système fermé, stabilisé par ses moeurs et sa routine tout autant que par ses frontières sur la carte, un mécanisme d'horlogerie, sinon parfait dans ses pièces et ses mouvements, en tout cas parfaitement adéquat. Rien ne l'énervait plus que les ruptures dans le rythme de son univers quotidien. Il pensait que pour se soûler les gens devaient quitter la ville et n'y revenir qu'une fois dessoûlés. Les soirées, c'était le samedi; le tapage pendant les autres nuits rendait Otis nerveux. Il se méfiait de toutes les intrusions, de tous les changements, des étrangers, des grandes idées: pourquoi toucher à quelque chose qui marchait bien? Même un temps hors de saison le déconcertait. De même que les grands projets de John, quelle que soit son admiration pour lui. Les fringues farfelues du journaliste Ellsworth, les gosses faisant la course au démarrage sur le pont en dos d'âne près de Settler's Woods ou dans le centre commercial, cet étrange photographe avec ses albums secrets, les inconnus qui traînaient et les voitures avec une plaque d'un autre État. Otis se voyait comme une sorte de gardien en armes, un oeil sur le périmètre, un oeil sur le centre. Au centre vivait la femme de John, qu'il aimait.
       Donc, Floyd, Gordon, Otis: tous avec ceci en commun. Et d'autres, aussi: Kevin, par exemple, connu plus tard sous le nom de Patch, son regard sur ses hanches mouvantes et sur son coude plié, ou Crétin, aigri, avec la jarretière bénie dans sa poche, Ellsworth le rêveur et Rex l'intrigant, son pasteur le révérend («Que cela advienne») Lenny, le vieux Alf, désenchanté, avec un doigt en elle, Fish et l'Étroit («J'en pince», dit Fish, et l'Étroit rougit et en pinça, lui aussi) - y avait-il un mâle en ville qui n'était pas, d'une façon ou d'une autre, fasciné par la femme de John? John ne l'était pas. Une ironie du sort. Ou peut-être est-ce souvent le cas. John était un homme occupé qui vivait pour gagner de l'argent, voir le monde, se payer du bon temps tant que c'était possible, quant aux femmes, il les utilisait avec autant de liberté et aussi peu d'arrière-pensées qu'il utilisait les hommes. Et avec bien moins d'espoir de faire de l'argent sur leur dos, et pourtant cela lui arrivait souvent. Il se disait qu'elles devaient avoir leurs problèmes, qui n'en a pas? Mais il avait une grosse entreprise de construction à faire tourner, des terrains à maîtriser, des centres commerciaux et des banlieues à construire, outre la vieille scierie de Barnaby, une chaîne de magasins, un aéroport et une flotte de cargos qui venait de démarrer, de l'argent dans diverses affaires et industries nationales et locales, un peu de tout, depuis les jeux informatiques et les jouets guerriers jusqu'aux systèmes d'alarme et aux armements, il avait des propriétés et des ambitions (sur sa liste des priorités: un terrain de courses et une équipe de baseball), et un appétit aussi grand que la prairie, et lorsqu'il pensait à sa femme et à ses enfants, c'était surtout en tant qu'atouts politiques et sociaux, qu'il évaluait une fois par an par le truchement des déclarations d'impôts rédigées par Trevor et des portraits de famille de Gordon. De toute façon, il ne croyait pas à l'amour, en tout cas entre les gens. Ce que John aimait, comme il l'expliqua à Nevada tandis qu'il lui faisait faire un looping et un tonneau à mille pieds de haut qui lui firent mouiller sa culotte d'excitation et de terreur, c'étaient les jours de sa vie.
       Gordon, le chasseur de gestes, aurait compris la vision que John avait de l'amour, bien qu'il n'en ait rien su. Tout comme John aimait la vie, Gordon aimait la forme. Les humains, intrinsèquement grotesques, n'étaient beaux (comme il l'avait expliqué il y a bien des années, choquant son ami Ellsworth, qui ne pouvait pas comprendre les photographies qu'il prenait de sa mère) qu'en tant que formes figées dans l'espace. Au-delà de ses photographies, la vie n'était que désintégration et folie, un flou affolé et dénué de sens. Naissance, mort, labeur, amour: il regarda, cligna des yeux et, de ses bains d'acide apparut un morceau de temps. Choisi par lui, tenu par lui. À lui pour toujours, tandis que le monde au-dehors se dissolvait en une confusion obscène, dont il ne se souvenait que vaguement, s'il s'en souvenait. Certains sujets - un enfant avec un doigt dans le nez, un cadavre, une piscine vide, du métal tordu, une cicatrice intime, des reflets dans une fenêtre - le poussaient à une espèce d'engagement interprétatif, dans lequel les formes photographiques paraissaient saisir quelque chose qui n'était pas visible à la surface du tirage. D'autres (qu'il considérait comme un peu plus nobles) - la femme de John, par exemple, des panoramas inhabités, une lumière oblique sur une chair nue - le libéraient de ces illusions du monde pour lui faire atteindre la liberté de l'abstraction pure mais sensuelle. De tels moments, de telles photographies, ils pouvait les contempler à jamais.
       Un jour, Waldo et Lorraine entrèrent dans le studio de Gordon pour commander des portraits de leurs deux garçons et, posé à plat sur le comptoir se trouvait un agrandissement de la femme de John, extrait de la photographie d'un groupe pendant une soirée dansante dans un club de golf. Lorraine qui se méfiait de la femme de John autant qu'elle se méfiait des héroïnes de tous les romans qu'elle avait lus, jeta un regard soupçonneux sur Gordon: pour qui était cette photographie? Ce ne pouvait pas être pour John, que lui importaient les photographies, et encore moins celles de sa femme? Le mari de Lorraine, Waldo, dit: «Eh! quelle formidable photo de la femme de John!» Elle aurait pu l'étrangler. Le gros Gordon rougit et poussa la photographie sur le côté: Lorraine le remarqua et se demanda s'il n'y avait pas là quelque entourloupette. Elle avait entendu parler de quelques autres photographies de ce clown. Lorraine avait une nuit fait un rêve dans lequel il paraissait vivre dans une flaque d'eau sale ou exister en tant que flaque, et elle s'était réveillée en réalisant que le photographe avait un aspect sinistre dont personne ne se rendait compte. Waldo continuait à rayonner béatement, sans rien remarquer. Lorraine avait épousé le type le plus prisé à l'université, mais il était à la masse, c'était un bonhomme taré, bon pour les soirées - du genre de ceux qu'elle et les autres filles avaient appelés des godes mécaniques doués de la parole. John avait fait venir son mari et en avait fait son vice-président, mais, avec son cerveau, il était plutôt son vice-présénile. Ennuyeux Wagon, c'est ainsi qu'ils l'appelaient. Quand John lui demanda pourquoi elle était si dure avec Waldo, elle lui répondit: «Quand on épouse une bite avec des oreilles il ne reste bientôt plus que les oreilles». John avait souri avec ce sourire bien à lui et elle avait senti son dos se raidir. «Euh», fit Waldo quand Pauline, la femme de Gordon, entra, pas coiffée, avec son chemisier à moitié défait, et, tandis que Waldo zieutait la petite traînée, Gordon dit: «Bon Dieu, où ai-je donc mis mon carnet à souches, Pauline?» Elle l'ignorait.

 

       Pourquoi Lorraine soupçonnait-elle une entourloupette du côté de la femme de John? Probablement, aurait dit Marge, sa meilleure amie, parce que Lorraine était constitutionnellement une femme suspicieuse, plus suspicieuse encore du fait de son mari vulgaire, pinceur de fesses et coureur, et parce que, étant arrivée assez récemment en ville, Lorraine ne connaissait pas vraiment bien la femme de John. Marge aurait pu le lui dire: soupçonne John si tu veux, entourloupette, tel était le deuxième prénom de ce type (elle n'aurait rien appris de neuf à Lorraine), mais pas sa femme. C'était comme si l'on soupçonnait les bleuets du jardin de la femme de John de se lever la nuit pour aller courir après les abeilles. Marge avait grandi ici, une classe en dessous de John à l'école, une classe au-dessus de sa femme, et, dans une petite ville isolée de la prairie comme celle-ci ils étaient tous plus ou moins comme une seule famille. Ils étaient allés tous ensemble à des dîners d'anniversaire, à des pique-niques du temple, à des sorties scolaires, à des soirées dansantes à l'université et dans des clubs. Ils avaient appartenu au même groupe national d'homologation universitaire, avaient échangé des cartes à la Saint-Valentin et accroché des paniers aux portes le premier mai, avaient joué à cache-cache, peint des oeufs de Pâques dans les cuisines les uns des autres, fait des courses à bicyclette et s'étaient battus, s'étaient mutuellement enlevé leurs points noirs. Le monde avait changé au fil des années depuis cette époque, ainsi que tout ce qu'il recelait, mais pas la femme de John, la pauvre. Pour tout le monde, elle était la Reine de l'Université. Un point c'est tout. Marge ressentait de la pitié pour elle, mais en même temps elle la détestait parce qu'elle lui faisait pitié, exactement comme elle détestait John mais l'admirait parce qu'il possédait suffisamment de pouvoir pour être méprisable. Marge et John se battaient depuis l'école primaire, continuaient à se battre, la dernière occasion ayant été la destruction brutale du parc municipal au profit d'une autre de ces horreurs inesthétiques de John, cette fois-ci un centre polyvalent en béton et une piscine, et la plupart du temps, John, plus impitoyable qu'elle, et plus riche, en outre, l'avait battue, battue à plate couture. Jamais elle ne se laisserait arrêter par cela, elle avait continué à s'affronter à lui toute sa vie, l'attaquant défaite après défaite. Exactement comme elle s'apprêtait à le faire, et il ferait mieux de se tenir sur ses gardes. C'était la seule attitude qu'un homme comme lui était capable de respecter, et à dire vrai, c'était ce que voulait Marge, le respect de John, et elle savait qu'elle le méritait.
       Le problème était qu'elle s'y mettait cul par-dessus tête, et avec un cul aussi laid que le sien c'était une grosse erreur, telle était en tout cas l'opinion de Waldo, le mari de Lorraine. Marge était une touche-à-tout assommante (que Waldo prononçait «mouche-à-poux», et jamais avec douceur), une sacrée «crâneuse» qui démarrait au quart de tour, avec un derche pareil à un panneau de sens interdit et des miches qui n'étaient que des tétons durcis, aussi durs que du fer. C'était son mari Trevor (Triv était le surnom que Waldo lui avait donné, diminutif de Trev le Trivial) qui portait les collants dans cette famille, disait toujours Waldo. Il appelait Marge Herr Marge, parfois aussi Manche à Air ou Tire-Bouton, Marge la Folle quand elle sortait de ses gonds, ce qui était le cas plus ou moins chaque fois que Waldo était dans le coin, il ne pouvait pas la laisser en paix. Elle ne le pouvait pas non plus, elle avait éprouvé de dégoût pour lui au premier coup d'oeil. Quand avec Lollie, il était arrivé en ville quelques années auparavant, grâce à son vieux copain de fac, Long John, son fidèle ami depuis la fraternité de l'université, Waldo et elle avaient fait équipe pour un tournoi mixte au club de golf et non seulement elle avait fait mieux que lui mais il avait été trop rétamé aux neuf derniers trous pour faire autre chose que fouailler violemment ses approches, ou même, bon Dieu, pour simplement voir ces satanés greens qu'il était supposé viser, et voilà pourquoi il avait gâché leurs chances d'obtenir le trophée, qu'elle avait apparemment l'habitude de gagner. La plupart du temps, elle avait dû l'aider à trouver sa balle, qui était toujours à des kilomètres de l'endroit où il l'avait vue juste avant et chaque fois un peu plus mal placée, ce qui, pour une raison ou une autre, l'avait plutôt fait rigoler. «Eh ben dis donc! La v'là partie! Va chercher, Marge!» La seule fois où il avait trouvé sa balle avant elle, il avait mis le pied dessus, avait sorti sa flasque et buvait pendant qu'elle cherchait en écumant, le rire contenu de Waldo provoquant une canonnade, elle-même peu différente d'un rire contenu, à l'autre extrémité de son tube digestif. Herr Marge n'avait pas du tout trouvé ça drôle quand il avait finalement «découvert» sa balle sous sa chaussure de golf en alligator («Ah, c'était donc ça! La salope! Et moi qui croyais que mes cors me faisaient mal!»), mais Waldo s'était vraiment bien marré. Au dernier trou il avait été tout simplement incapable de faire entrer son putt, le satané green n'arrêtait pas de pencher et de tanguer devant lui, de sorte qu'après six ou sept tentatives un peu dingues, l'une d'elles entre ses jambes, avec le manche du putter, la tête du club accrochée dans la braguette de son pantalon de golf à carreaux lavande, il cessa de s'inquiéter et bazarda cette petite emmerdeuse le plus loin possible, ce qui lui avait donné le maximum de points pour ce trou, l'apogée parfait d'une merveilleuse journée. Sa partenaire, déterminée à réussir son propre putt, grommelait avec amertume à propos de son comportement d'alcoolique odieux, sa vulgarité pénible et son incapacité fondamentale à jouer le jeu. Il sortit alors une balle neuve, se força à rester sobre suffisamment longtemps pour que le green se stabilise un instant sous ses pieds et, d'un coup net et irréprochable, envoya valdinguer la balle de Marge comme s'il jouait au croquet, au moment même où elle se penchait sur elle, jusque dans un bunker, un coup magnifique qui fut admiré plus tard, au dix-neuvième trou, par plus ou moins tout le monde à l'exception de Marge la Folle et de Lorraine, sa propre femme peu aimante, grincheuse et rancunière, qui l'emmena se coucher avant qu'il ait pu entendre tous les compliments.
       Eh bien, ils venaient d'arriver en ville cet été-là et ils étaient entièrement dépendants du bon vouloir du bon frère John, dont la femme était une amie proche de cette femme, c'était ce qu'on disait, de sorte que la femme de Waldo avait de bonnes raisons de mettre le holà, mais quant à l'amour, c'était vrai, il n'y en avait pas dans son coeur car - même si c'était ce qui avait autrefois guidé sa vie à cause, pensait-elle aujourd'hui, de ses mauvaises lectures - Lorraine, tout comme Gordon et John, ne croyait pas à l'amour. Rien d'autre qu'une technique de l'industrie du loisir pour racoler le chaland, aussi dénuée de sens que le mot «léger» sur les aliments de régime, voilà ce qu'elle pensait. Waldo, qui ne s'était jamais adonné à la lecture, bonne ou mauvaise, croyait encore à l'amour, même s'il était incapable de dire ce que c'était. Pourtant, il savait qu'il pouvait vous créer des problèmes et que, s'il le pouvait, il le ferait. Cette vision de l'amour comme une force irrésistible mais associée à un châtiment aurait pu être partagée par de nombreux habitants de la ville - par Veronica, par exemple, autre amie d'école de la femme de John, à qui cette émotion avait fourni sa part de châtiment mais qui continuait pourtant à s'y accrocher - ou par Otis, défenseur de l'ordre, pour qui l'amour était plus ou moins semblable à la grâce, quoique l'un pouvait parfois vous mettre mal à l'aise et vous donner l'air idiot, ce qui n'était en général pas vrai pour l'autre - ou par Beatrice, la femme du prédicateur, qui pensait que l'amour venait toujours du Créateur, ce que proclamait son mari Lennox le dimanche matin, mais que les voies du Seigneur étaient parfois mystérieusement pénibles. Comme à présent, par exemple: comment, Dieu très cher, sa situation actuelle était-elle possible? Kate, la bibliothécaire de la ville, faisant référence à ce pouvoir de douce-joie/peine-sauvage qu'avait l'amour d'envahir, de ravir, puis de défaire, aimait dire que l'appréhension du divin et du diabolique par les humains faisait également partie des illusions de l'amour, tandis que la bonté, la vérité et la beauté, si l'amour en était absent, étaient des fantasmes, de vaines fictions créées par un esprit qui ne se préoccupait que de lui-même, n'ayant pas plus de sens que des grattouillages de poulet. Ce qui veut dire que Kate, d'accord mais sans illusions, croyait aussi, elle-même ayant été beaucoup aimée toute sa vie, à l'amour. Tout comme Dutch, le gérant du motel, qui toutes les nuits observait ce qu'il appelait la fièvre de la chair éclater et mourir derrière ses miroirs magiques mais qui gardait précautionneusement à distance une force qui, selon lui, était tout sauf bénigne. De même Alf, au doigt inquisiteur, pour qui l'amour était, déraisonnablement, le sédatif de la raison, qu'il valait mieux envisager comme une réaction chimique à certains stimuli de neurones, parfois localement agréable, en général surévaluée. Columbia, son infirmière, partageait cette dernière opinion, quoique plus ou moins, avec une seule exception, dans l'abstrait, mais elle n'accordait aucune confiance à la pose de détachement étonné qu'affichait son collègue veuf, tout particulièrement quand la femme de John avait les pieds dans les étriers. Selon Clarissa, c'était tout simplement magnifique, l'amour. «Intense» était le mot qu'elle employait. Comme, Oh là! là! Mais pour son grand-père, l'entrepreneur Barnaby, l'amour ne pouvait que mener au désespoir, vous écraser au sol et ronger votre coeur, sans vous permettre de mourir. Si l'on parvenait à cesser d'aimer, on trouvait la paix et la mort. Barnaby étant du nombre de ceux qui aimaient, inconsolablement, la femme de John.
       Ah oui, l'amour: profond sujet. À l'époque où il était encore maire, alors que, depuis le kiosque à musique, il prononçait le discours traditionnel qui constituait l'apogée de la grande fête annuelle des Pionniers, la femme de John n'étant alors qu'une écolière, Maynard, le vieil ami juriste de Barnaby, les pouces accrochés aux emmanchures de son gilet, émit l'hypothèse que c'était l'amour qui avait fait et dessiné la ville: l'amour des premiers pionniers pour l'aventure qui les avait amenés jusque là, l'amour des agriculteurs pour la terre qui les avait poussés à rester et à s'enraciner, l'amour des premiers urbanistes pour l'ordre, le progrès et l'esprit d'entreprise étaient les qualités qui avait provoqué la construction de ce centre-ville qui s'était glorieusement élevé là où jusqu'alors on n'avait vu rien de plus haut que des tipis, et l'amour de la justice et de la prospérité, d'une vie agréable, et l'amour réciproque de tous ceux qui étaient présents. Et aussi pour Dieu, se dépêcha-t-il d'ajouter. Il évoqua l'époque où les seuls bruits qu'on entendait dans ces rues étaient le claquement des sabots de chevaux dans la poussière et la boue, le bourdonnement paresseux des abeilles et des sauterelles, le tintement de la glace pilée dans les cruchons de limonade et les grincements des chaises à bascule sur les porches, et il expliqua que tout cela était le bruit de l'amour. Il parla de la ville comme de leur mère à tous, des limites de la ville comme de son étreinte aimante et il compara le réseau quadrillé des rues aux losanges d'un matelas sur lequel, dit-il, nous étions tous une vaste famille aimante, obligeant sa soeur Opal, la mère de John, à saisir son éventail en papier et à l'agiter devant son visage, estimant sans doute que cette métaphore était de trop et désireuse de rappeler à son frère qu'il était temps que le prédicateur les bénisse et qu'il reprenne sa place. Ce Maynard était le père de Maynard Junior, le cousin de John à la jarretière, appelé parfois aussi la Rogne ou le Crétin, pour qui l'amour était une étrange obsession, ou alors une sorte de plaisanterie salace, et il devint à son tour le père de Maynard III, appelé aussi l'Étroit, qui pensait que l'amour était pour les mauviettes jusqu'à ce que son copain Fish, quelques semaines avant, lui eût donné certaines nouvelles idées sur la question, lesquelles étaient excitantes mais pas très claires.
       Le vieux Grand-pa Maynard à la langue d'argent était toujours là mais le parc municipal avec son pittoresque kiosque à musique ressemblant à un belvédère d'où il déversait sa rhétorique avait disparu pour toujours, n'était plus à présent qu'un souvenir en voie de disparition tout comme les tintements, les grincements et les claquements qui s'effaçaient des tendres souvenirs de l'ancien maire, les discours publics du type qui englobait toute la communauté étant prononcés en cette époque plus moderne à l'intérieur du nouveau centre polyvalent, ou alors, avant que John ne crée Peapatch Park, depuis une estrade temporaire érigée sur l'asphalte du parking en plein air, selon le temps qu'il faisait et l'occasion. Ce nouvel édifice résolument moderne, baptisé du nom du vieux Barnaby l'entrepreneur pour l'honorer et construit par son gendre, était supposé être, de l'avis de tous, malgré quelques contestations, la plus importante nouvelle construction de la ville pour la décennie, peut-être (disaient certains) pour le siècle, l'innovation architecturale la plus prisée étant sa piscine olympique avec toit rétractable, célèbre dans tout l'État et reproduite dans tous les journaux du dimanche de la métropole. On pouvait toujours compter sur John pour que les choses bougent. Le vieil entraîneur des équipes de football, de catch et d'athlétisme, Snuffy, un des principaux conseillers municipaux qui avaient fait traverser au projet toutes les chicanes légales et politiques (quelques têtes de bois inévitablement opposées au progrès), devint, avec la bénédiction de John, l'unique candidat à la mairie et était lui aussi un orateur de renom, au langage simple mais très inspiré avec sa manière crue, qui ne mâchait pas ses mots. Le vieux Snuffy, comme les citadins aimaient à le dire, était expert en coups de pied au cul. À commencer par ses propres équipes. Plus d'un jeune mariol de cette ville avait dû faire office de mannequin pour l'entraînement au plaquage jusqu'à ce qu'il ait compris que quand Snuffy demandait qu'on se donne entièrement à l'équipe, fiston, il voulait dire entièrement. Vous avez jamais fait deux cents pompes avec un pied dans le dos? Dans la boue? En grand uniforme? Après une partie? Au sujet de l'amour, cependant, ce célibataire endurci n'avait pas grand-chose à dire. Il était plus à l'aise quand il s'agissait de cran, de bousculade et de jouer les gros bras. Snuffy avait-il connu des femmes dans sa jeunesse? Certainement, beaucoup. Et de tous les genres, à deux sous et grand luxe. Mais l'amour, auquel il croyait comme tout un chacun, n'était jamais le claquement des corps dans un tête à tête avec une femme, ni avec un homme, ni avec un garçon non plus, c'était bien plus abstrait, plus proche d'une forme idéale, pour parler de manière philosophique, comme dans «J'aime ce sport!» ou «Le contact corporel! J'aime ça!» Aimer, c'était jouer dur, et être aimé, c'était gagner.
       Floyd, qui craignait Dieu, qui gérait la quincaillerie de John dans le centre-ville et qui avait toujours été expert en coups de pied au cul, le plus souvent du côté de celui qui les reçoit, avait une conception plus terre à terre, plus conflictuelle, de ce qu'était l'amour, ayant autrefois aimé sa femme Edna, ce qui expliquait pourquoi il savait que ce qu'il ressentait désormais pour la femme de John était du désir. Il ne voulait pas se donner à elle, il ne voulait pas la serrer dans ses bras, s'occuper d'elle, l'adorer, vivre avec elle. Il ne voulait même pas faire l'amour avec elle. Il voulait la voir, son cul fantastique par terre, et la baiser jusqu'à plus soif. Que Dieu soit loué, cela n'était pas encore arrivé. «Tu ne désireras pas!» hurlait-il devant les garnements de l'école du dimanche qui pouffaient de rire, le conflit dans son coeur faisant trembler sa voix. Il s'imaginait souvent qu'il la prenait ici même au milieu des surplis des enfants de choeur, quelque chose ayant à voir avec la douceur de leur apprêt, tout un éventail d'obscures odeurs corporelles, le défi des placards à vêtements dans les arrière-salles sombres et humides du temple, avec leurs murs en ciment brut et leur sol carrelé et froid. Ou encore sur le comptoir où étaient vendus les clous de tapissier, les écrous évasés et les mèches à bois dans Main Street. Au sommet du grand char pendant le défilé de la Fête des Pionniers. Sur le siège vert tilleul des toilettes de luxe de la maison de John entre deux mains de bridge (dans la maison de Floyd, la cuvette des toilettes était blanche avec une protection en tissu éponge rose sur le siège et une chasse d'eau mal fixée). Ou, bang, pourquoi pas la cartonner directement sur la table de jeu, sacré grand chelem! Sans doute ses sentiments envers John se mêlaient-ils à ces désirs tempétueux. Chaque fois qu'ils étaient ensemble tous les quatre pour jouer au bridge ou pour dîner, en général tous les trois ou quatre mois, selon le sens obstiné du devoir chez John (Floyd n'était pas dupe et cela le rendait amer), Floyd se débrouillait pour s'asseoir de façon à ce que son genou soit pressé contre le genou de la femme de John. Cette témérité: n'était-ce qu'un effort supplémentaire pour imiter John?
       John était un homme qu'on imitait fréquemment, Floyd n'était pas le seul à le faire. Certains hommes imitaient son style, d'autres son vocabulaire, certains son agressivité ou son rire. Alf imitait son style de jeu au golf, ce qui ne le rendait pas meilleur, le vieux Stu, le vendeur de voitures, ses plaisanteries et Hard Yard sa bravoure, Lennox son acceptation insouciante du cours des choses. Quand Lennox disait à sa femme Beatrice, à ses enfants, à ses étudiants, à sa congrégation et surtout à lui-même, «Que cela advienne», il imitait John. Quand le vieux professeur de gym de John, Snuffy, se lança dans la politique, ce ne fut pas tant l'attitude loyale du garçon envers l'équipe qu'il imitait (sentiment que Snuffy partageait et, qui sait, avait peut-être fait naître) que l'utilisation stratégique qu'il en faisait face aux autres. En bref, c'était le côté roublard de John qu'il cherchait à imiter, tout comme Dutch cherchait à imiter son instinct de tueur, et Trevor, ou encore Trev le Trivial, le mari de Marge, le respect de son employeur pour les chiffres, pour les statistiques. John lui disait souvent, ses lunettes pour voir de près posées bas sur son nez cassé lui donnant un air ironiquement professoral, «L'argent n'existe pas, Trev, ce qui est réel, c'est de le compter». Trevor imitait aussi l'attention que John portait aux détails, sa prudence avec l'argent, sa capacité à rester au pouvoir, mais il avait peut-être mal compris John en ne voyant que ce qu'il avait envie de voir. Comme tout le monde le fait. Le mari de Lorraine, Waldo, la tête creuse, imitait tout chez John, certains croyaient même qu'il se moquait de John, mais en fait Waldo croyait que c'était John qui l'imitait, lui. Peut-être Waldo avait-il raison, en partie en tout cas, ils étaient copains depuis l'université, le problème était de savoir qui était venu le premier, comme Waldo aimait à le dire: le boulet ou le boeuf. Bien qu'ils aient souvent dans le passé partagé des femmes, Waldo imitait même l'attitude de John vis-à-vis de sa femme: un manque d'intérêt total. N'importe quelle autre attitude lui aurait parue proche de l'inceste.

Traduit de l'anglais par B. Hoepffner