...Il était une fois un homme du nom de John. John avait de l'argent, une famille, du pouvoir, une bonne santé, une bonne réputation, beaucoup d'amis. Bien qu'il travaillât dur pour obtenir tout cela, il lui était en fait difficile de ne pas l'obtenir; bien que difficile à satisfaire, il était souvent satisfait, un homme dont les considérables ressources étaient à la hauteur de ses considérables désirs. Il avait de la chance, John. Son métier était la construction: là où il marchait, la terre se transformait, parce qu'il le désirait, et, le plus souvent, ses désirs se réalisaient. Les portes fermées s'ouvraient devant lui et les obstacles disparaissaient. Ses enthousiasmes étaient légendaires. Il mangeait et buvait avec appétit mais sans excès, au golf son jeu était solide mais restait jovial, il parcourait le monde pour de longs voyages d'affaires, collectionnait les armes à feu, les voitures et le matériel de pêche exotique, avait les faveurs de beaucoup de femmes, pilotait des avions, voulait se présenter au Congrès simplement pour prouver qu'il pouvait le faire. En dépit de tout ce qui était arrivé à sa femme et à ses amis, John vécut à jamais heureux, comme si c'était d'une certaine façon son destin et son dû.
Floyd, ayant moins
de chance, travaillait pour John. Il gérait la quincaillerie
de John dans Main Street, enviait le pouvoir de John, car il n'en
possédait lui-même aucun, et désirait la femme
de John. «Désirer» était l'expression
choisie par Floyd, par respect pour la Bible et parce qu'il savait
à quel point il se situait du côté du mal.
Floyd était gêné de devoir parler religion
en dehors de l'école du dimanche et, au bowling, il abandonnait
son âme aux puissances des ténèbres en jurant
chaque fois qu'il loupait un split ou un deux-coups, mais Floyd
était en cavale quand il était arrivé dans
cette ville tranquille de la Prairie à la suite d'un passé
de larcins et de débauche et l'Église le protégeait
des forces - à la fois vengeresses et tentatrices - qui
le poursuivaient, et jusqu'à présent elle lui avait
été très utile. Il lui en était reconnaissant
et enseignait la Bible aux enfants de John à l'école
du dimanche, sa voix tremblait quand il énumérait
les Dix Commandements, chargés de conséquences.
Floyd participait à des compétitions de bowling
pendant l'hiver, pendant l'été emmenait sa femme
Edna dans des parcs nationaux éloignés, et gérait
la meilleure quincaillerie de la région. En ville, leur
ami le plus proche était Stu, le vendeur de voitures, la
seule personne ici avec qui ils se sentaient à l'aise,
bien qu'ils se fussent moins vus après la mort de sa première
femme. Mais ils ne s'étaient jamais brouillés, comme
Otis le déclara plus tard.
Et Gordon était
lui aussi attiré par la femme de John, mais cependant pas
tout à fait de la même manière que Floyd.
«Désirer» n'était pas un mot à
lui, pas plus qu'un penchant à lui. Ce qui retenait l'attention
de Gordon, c'était la fugacité de ses regards et
la subtilité de ses mouvements, jamais vraiment tout à
fait achevés. Elle paraissait toujours être simultanément
immobile et mobile. Il y avait en elle une tranquillité,
une majesté qui lui donnaient une sorte de grâce
monumentale - et pourtant les photographies qu'il prenait d'elle,
que ce soit dans son atelier ou dans la rue, ne semblaient jamais
parvenir vraiment à saisir cela, il n'y en avait pas deux
identiques, leur variété infinie suggérant
un mystère intangible qui le mettait à l'épreuve
et l'incitait à persévérer. Gordon vendait
des films, des albums, des cadres et des appareils-photo dans
son magasin, développait les prises de vue des autres,
prenait des photos d'identité, de mariage et de presse,
il était célèbre dans la région pour
ses portraits en studio, mais avant toute chose, il était
un artiste. Et la femme de John, qu'il associait à la vérité
intrinsèque résidant dans la ville, à la
qualité même de la ville, pour ainsi dire, était
- bien qu'elle n'en ait pas été tout à fait
consciente - son sujet principal. Il aurait beaucoup voulu faire
d'elle une étude exhaustive de toutes ses facettes, publiques
et privées. La femme de John descendant de voiture (celle-là,
il l'avait). La femme de John essayant un chapeau. La femme de
John rêvant. La femme de John sur le tee au golf, promenant
son chien (celle-là aussi), brossant la chevelure de sa
fille, se peignant, se grattant. En légendant sa collection
il lui avait donné de nombreux noms mais jamais le sien
- «Andromeda», «Eunomia», «Muse»,
«Princess», «Echo» (qui lui avait été
suggéré par une histoire que son ami Ellsworth lui
avait racontée un jour), «Beauty», «Woman»,
«Model», «Desire», «She» -
mais tous ces noms provoquaient en lui une agitation intime qui
lui paraissait en contradiction avec les plus nobles de ses aspirations
artistiques, de sorte qu'à la fin il opta pour une pratique
plus professionnelle et impersonnelle, qui consistait à
considérer ses photographies d'elle comme des sous-ensembles
de ses portraits familiaux traditionnels en studio et dorénavant
il faisait référence à elle simplement comme
à «la femme de John». Par exemple, «La
femme de John en train de communier» (à présent
dans sa collection). «La femme de John enceinte» (pas
pu la prendre). «La femme de John apparaissant dans la Brume
du Matin» (pas encore). Il aurait voulu en faire le tour
un peu comme Floyd pouvait faire le tour d'un parc national, afin
de l'explorer intimement, à fond, heure par heure, pouce
par pouce - la femme de John au téléphone, la femme
de John à une réunion de parents d'élèves,
sur une balançoire, au cinéma, la femme de John
en train d'écrire une lettre, la femme de John examinant
ses sous-vêtements, la femme de John au supermarché,
dans le cabinet du médecin, au bal, sous la pluie, en extase,
en proie au doute - jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien
à voir. On aurait pu dire que Gordon, dont la passion était
de saisir le geste intime, la face cachée, les secrets
sur le point de disparaître de la race, les libérant
de la violence incessante du temps - désirait une stase.
Une chose un peu
semblable pourrait aussi être dite d'Otis, bien qu'Otis
n'ait certainement pas été un photographe. Un jour
il avait acheté un appareil-photo, mais il s'était
senti gauche avec ce truc entre les mains, trompé par les
petites images en papier: sa femme avait grossi, ses enfants étaient
devenus des garnements, ces silhouettes disparues ne signifiaient
plus rien pour lui. Otis était un homme du présent,
c'était la communauté, ici et maintenant, qui retenait
son attention. Cette communauté, Otis la voyait comme un
système fermé, stabilisé par ses moeurs et
sa routine tout autant que par ses frontières sur la carte,
un mécanisme d'horlogerie, sinon parfait dans ses pièces
et ses mouvements, en tout cas parfaitement adéquat. Rien
ne l'énervait plus que les ruptures dans le rythme de son
univers quotidien. Il pensait que pour se soûler les gens
devaient quitter la ville et n'y revenir qu'une fois dessoûlés.
Les soirées, c'était le samedi; le tapage pendant
les autres nuits rendait Otis nerveux. Il se méfiait de
toutes les intrusions, de tous les changements, des étrangers,
des grandes idées: pourquoi toucher à quelque chose
qui marchait bien? Même un temps hors de saison le déconcertait.
De même que les grands projets de John, quelle que soit
son admiration pour lui. Les fringues farfelues du journaliste
Ellsworth, les gosses faisant la course au démarrage sur
le pont en dos d'âne près de Settler's Woods ou dans
le centre commercial, cet étrange photographe avec ses
albums secrets, les inconnus qui traînaient et les voitures
avec une plaque d'un autre État. Otis se voyait comme une
sorte de gardien en armes, un oeil sur le périmètre,
un oeil sur le centre. Au centre vivait la femme de John, qu'il
aimait.
Donc, Floyd, Gordon,
Otis: tous avec ceci en commun. Et d'autres, aussi: Kevin, par
exemple, connu plus tard sous le nom de Patch, son regard sur
ses hanches mouvantes et sur son coude plié, ou Crétin,
aigri, avec la jarretière bénie dans sa poche, Ellsworth
le rêveur et Rex l'intrigant, son pasteur le révérend
(«Que cela advienne») Lenny, le vieux Alf, désenchanté,
avec un doigt en elle, Fish et l'Étroit («J'en pince»,
dit Fish, et l'Étroit rougit et en pinça, lui aussi)
- y avait-il un mâle en ville qui n'était pas, d'une
façon ou d'une autre, fasciné par la femme de John?
John ne l'était pas. Une ironie du sort. Ou peut-être
est-ce souvent le cas. John était un homme occupé
qui vivait pour gagner de l'argent, voir le monde, se payer du
bon temps tant que c'était possible, quant aux femmes,
il les utilisait avec autant de liberté et aussi peu d'arrière-pensées
qu'il utilisait les hommes. Et avec bien moins d'espoir de faire
de l'argent sur leur dos, et pourtant cela lui arrivait souvent.
Il se disait qu'elles devaient avoir leurs problèmes, qui
n'en a pas? Mais il avait une grosse entreprise de construction
à faire tourner, des terrains à maîtriser,
des centres commerciaux et des banlieues à construire,
outre la vieille scierie de Barnaby, une chaîne de magasins,
un aéroport et une flotte de cargos qui venait de démarrer,
de l'argent dans diverses affaires et industries nationales et
locales, un peu de tout, depuis les jeux informatiques et les
jouets guerriers jusqu'aux systèmes d'alarme et aux armements,
il avait des propriétés et des ambitions (sur sa
liste des priorités: un terrain de courses et une équipe
de baseball), et un appétit aussi grand que la prairie,
et lorsqu'il pensait à sa femme et à ses enfants,
c'était surtout en tant qu'atouts politiques et sociaux,
qu'il évaluait une fois par an par le truchement des déclarations
d'impôts rédigées par Trevor et des portraits
de famille de Gordon. De toute façon, il ne croyait pas
à l'amour, en tout cas entre les gens. Ce que John aimait,
comme il l'expliqua à Nevada tandis qu'il lui faisait faire
un looping et un tonneau à mille pieds de haut qui lui
firent mouiller sa culotte d'excitation et de terreur, c'étaient
les jours de sa vie.
Gordon, le chasseur
de gestes, aurait compris la vision que John avait de l'amour,
bien qu'il n'en ait rien su. Tout comme John aimait la vie, Gordon
aimait la forme. Les humains, intrinsèquement grotesques,
n'étaient beaux (comme il l'avait expliqué il y
a bien des années, choquant son ami Ellsworth, qui ne pouvait
pas comprendre les photographies qu'il prenait de sa mère)
qu'en tant que formes figées dans l'espace. Au-delà
de ses photographies, la vie n'était que désintégration
et folie, un flou affolé et dénué de sens.
Naissance, mort, labeur, amour: il regarda, cligna des yeux et,
de ses bains d'acide apparut un morceau de temps. Choisi par lui,
tenu par lui. À lui pour toujours, tandis que le monde
au-dehors se dissolvait en une confusion obscène, dont
il ne se souvenait que vaguement, s'il s'en souvenait. Certains
sujets - un enfant avec un doigt dans le nez, un cadavre, une
piscine vide, du métal tordu, une cicatrice intime, des
reflets dans une fenêtre - le poussaient à une espèce
d'engagement interprétatif, dans lequel les formes photographiques
paraissaient saisir quelque chose qui n'était pas visible
à la surface du tirage. D'autres (qu'il considérait
comme un peu plus nobles) - la femme de John, par exemple, des
panoramas inhabités, une lumière oblique sur une
chair nue - le libéraient de ces illusions du monde pour
lui faire atteindre la liberté de l'abstraction pure mais
sensuelle. De tels moments, de telles photographies, ils pouvait
les contempler à jamais.
Un jour, Waldo et Lorraine
entrèrent dans le studio de Gordon pour commander des portraits
de leurs deux garçons et, posé à plat sur
le comptoir se trouvait un agrandissement de la femme de John,
extrait de la photographie d'un groupe pendant une soirée
dansante dans un club de golf. Lorraine qui se méfiait
de la femme de John autant qu'elle se méfiait des héroïnes
de tous les romans qu'elle avait lus, jeta un regard soupçonneux
sur Gordon: pour qui était cette photographie? Ce ne pouvait
pas être pour John, que lui importaient les photographies,
et encore moins celles de sa femme? Le mari de Lorraine, Waldo,
dit: «Eh! quelle formidable photo de la femme de John!»
Elle aurait pu l'étrangler. Le gros Gordon rougit et poussa
la photographie sur le côté: Lorraine le remarqua
et se demanda s'il n'y avait pas là quelque entourloupette.
Elle avait entendu parler de quelques autres photographies de
ce clown. Lorraine avait une nuit fait un rêve dans lequel
il paraissait vivre dans une flaque d'eau sale ou exister en tant
que flaque, et elle s'était réveillée en
réalisant que le photographe avait un aspect sinistre dont
personne ne se rendait compte. Waldo continuait à rayonner
béatement, sans rien remarquer. Lorraine avait épousé
le type le plus prisé à l'université, mais
il était à la masse, c'était un bonhomme
taré, bon pour les soirées - du genre de ceux qu'elle
et les autres filles avaient appelés des godes mécaniques
doués de la parole. John avait fait venir son mari et en
avait fait son vice-président, mais, avec son cerveau,
il était plutôt son vice-présénile.
Ennuyeux Wagon, c'est ainsi qu'ils l'appelaient. Quand John lui
demanda pourquoi elle était si dure avec Waldo, elle lui
répondit: «Quand on épouse une bite avec des
oreilles il ne reste bientôt plus que les oreilles».
John avait souri avec ce sourire bien à lui et elle avait
senti son dos se raidir. «Euh», fit Waldo quand Pauline,
la femme de Gordon, entra, pas coiffée, avec son chemisier
à moitié défait, et, tandis que Waldo zieutait
la petite traînée, Gordon dit: «Bon Dieu, où
ai-je donc mis mon carnet à souches, Pauline?» Elle
l'ignorait.
Pourquoi Lorraine
soupçonnait-elle une entourloupette du côté
de la femme de John? Probablement, aurait dit Marge, sa meilleure
amie, parce que Lorraine était constitutionnellement une
femme suspicieuse, plus suspicieuse encore du fait de son mari
vulgaire, pinceur de fesses et coureur, et parce que, étant
arrivée assez récemment en ville, Lorraine ne connaissait
pas vraiment bien la femme de John. Marge aurait pu le lui dire:
soupçonne John si tu veux, entourloupette, tel était
le deuxième prénom de ce type (elle n'aurait rien
appris de neuf à Lorraine), mais pas sa femme. C'était
comme si l'on soupçonnait les bleuets du jardin de la femme
de John de se lever la nuit pour aller courir après les
abeilles. Marge avait grandi ici, une classe en dessous de John
à l'école, une classe au-dessus de sa femme, et,
dans une petite ville isolée de la prairie comme celle-ci
ils étaient tous plus ou moins comme une seule famille.
Ils étaient allés tous ensemble à des dîners
d'anniversaire, à des pique-niques du temple, à
des sorties scolaires, à des soirées dansantes à
l'université et dans des clubs. Ils avaient appartenu au
même groupe national d'homologation universitaire, avaient
échangé des cartes à la Saint-Valentin et
accroché des paniers aux portes le premier mai, avaient
joué à cache-cache, peint des oeufs de Pâques
dans les cuisines les uns des autres, fait des courses à
bicyclette et s'étaient battus, s'étaient mutuellement
enlevé leurs points noirs. Le monde avait changé
au fil des années depuis cette époque, ainsi que
tout ce qu'il recelait, mais pas la femme de John, la pauvre.
Pour tout le monde, elle était la Reine de l'Université.
Un point c'est tout. Marge ressentait de la pitié pour
elle, mais en même temps elle la détestait parce
qu'elle lui faisait pitié, exactement comme elle détestait
John mais l'admirait parce qu'il possédait suffisamment
de pouvoir pour être méprisable. Marge et John se
battaient depuis l'école primaire, continuaient à
se battre, la dernière occasion ayant été
la destruction brutale du parc municipal au profit d'une autre
de ces horreurs inesthétiques de John, cette fois-ci un
centre polyvalent en béton et une piscine, et la plupart
du temps, John, plus impitoyable qu'elle, et plus riche, en outre,
l'avait battue, battue à plate couture. Jamais elle ne
se laisserait arrêter par cela, elle avait continué
à s'affronter à lui toute sa vie, l'attaquant défaite
après défaite. Exactement comme elle s'apprêtait
à le faire, et il ferait mieux de se tenir sur ses gardes.
C'était la seule attitude qu'un homme comme lui était
capable de respecter, et à dire vrai, c'était ce
que voulait Marge, le respect de John, et elle savait qu'elle
le méritait.
Le problème était
qu'elle s'y mettait cul par-dessus tête, et avec un cul
aussi laid que le sien c'était une grosse erreur, telle
était en tout cas l'opinion de Waldo, le mari de Lorraine.
Marge était une touche-à-tout assommante (que Waldo
prononçait «mouche-à-poux», et jamais
avec douceur), une sacrée «crâneuse»
qui démarrait au quart de tour, avec un derche pareil à
un panneau de sens interdit et des miches qui n'étaient
que des tétons durcis, aussi durs que du fer. C'était
son mari Trevor (Triv était le surnom que Waldo lui avait
donné, diminutif de Trev le Trivial) qui portait les collants
dans cette famille, disait toujours Waldo. Il appelait Marge Herr
Marge, parfois aussi Manche à Air ou Tire-Bouton, Marge
la Folle quand elle sortait de ses gonds, ce qui était
le cas plus ou moins chaque fois que Waldo était dans le
coin, il ne pouvait pas la laisser en paix. Elle ne le pouvait
pas non plus, elle avait éprouvé de dégoût
pour lui au premier coup d'oeil. Quand avec Lollie, il était
arrivé en ville quelques années auparavant, grâce
à son vieux copain de fac, Long John, son fidèle
ami depuis la fraternité de l'université, Waldo
et elle avaient fait équipe pour un tournoi mixte au club
de golf et non seulement elle avait fait mieux que lui mais il
avait été trop rétamé aux neuf derniers
trous pour faire autre chose que fouailler violemment ses approches,
ou même, bon Dieu, pour simplement voir ces satanés
greens qu'il était supposé viser, et voilà
pourquoi il avait gâché leurs chances d'obtenir le
trophée, qu'elle avait apparemment l'habitude de gagner.
La plupart du temps, elle avait dû l'aider à trouver
sa balle, qui était toujours à des kilomètres
de l'endroit où il l'avait vue juste avant et chaque fois
un peu plus mal placée, ce qui, pour une raison ou une
autre, l'avait plutôt fait rigoler. «Eh ben dis donc!
La v'là partie! Va chercher, Marge!» La seule fois
où il avait trouvé sa balle avant elle, il avait
mis le pied dessus, avait sorti sa flasque et buvait pendant qu'elle
cherchait en écumant, le rire contenu de Waldo provoquant
une canonnade, elle-même peu différente d'un rire
contenu, à l'autre extrémité de son tube
digestif. Herr Marge n'avait pas du tout trouvé ça
drôle quand il avait finalement «découvert»
sa balle sous sa chaussure de golf en alligator («Ah, c'était
donc ça! La salope! Et moi qui croyais que mes cors me
faisaient mal!»), mais Waldo s'était vraiment bien
marré. Au dernier trou il avait été tout
simplement incapable de faire entrer son putt, le satané
green n'arrêtait pas de pencher et de tanguer devant lui,
de sorte qu'après six ou sept tentatives un peu dingues,
l'une d'elles entre ses jambes, avec le manche du putter, la tête
du club accrochée dans la braguette de son pantalon de
golf à carreaux lavande, il cessa de s'inquiéter
et bazarda cette petite emmerdeuse le plus loin possible, ce qui
lui avait donné le maximum de points pour ce trou, l'apogée
parfait d'une merveilleuse journée. Sa partenaire, déterminée
à réussir son propre putt, grommelait avec amertume
à propos de son comportement d'alcoolique odieux, sa vulgarité
pénible et son incapacité fondamentale à
jouer le jeu. Il sortit alors une balle neuve, se força
à rester sobre suffisamment longtemps pour que le green
se stabilise un instant sous ses pieds et, d'un coup net et irréprochable,
envoya valdinguer la balle de Marge comme s'il jouait au croquet,
au moment même où elle se penchait sur elle, jusque
dans un bunker, un coup magnifique qui fut admiré plus
tard, au dix-neuvième trou, par plus ou moins tout le monde
à l'exception de Marge la Folle et de Lorraine, sa propre
femme peu aimante, grincheuse et rancunière, qui l'emmena
se coucher avant qu'il ait pu entendre tous les compliments.
Eh bien, ils venaient
d'arriver en ville cet été-là et ils étaient
entièrement dépendants du bon vouloir du bon frère
John, dont la femme était une amie proche de cette femme,
c'était ce qu'on disait, de sorte que la femme de Waldo
avait de bonnes raisons de mettre le holà, mais quant à
l'amour, c'était vrai, il n'y en avait pas dans son coeur
car - même si c'était ce qui avait autrefois guidé
sa vie à cause, pensait-elle aujourd'hui, de ses mauvaises
lectures - Lorraine, tout comme Gordon et John, ne croyait pas
à l'amour. Rien d'autre qu'une technique de l'industrie
du loisir pour racoler le chaland, aussi dénuée
de sens que le mot «léger» sur les aliments
de régime, voilà ce qu'elle pensait. Waldo, qui
ne s'était jamais adonné à la lecture, bonne
ou mauvaise, croyait encore à l'amour, même s'il
était incapable de dire ce que c'était. Pourtant,
il savait qu'il pouvait vous créer des problèmes
et que, s'il le pouvait, il le ferait. Cette vision de l'amour
comme une force irrésistible mais associée à
un châtiment aurait pu être partagée par de
nombreux habitants de la ville - par Veronica, par exemple, autre
amie d'école de la femme de John, à qui cette émotion
avait fourni sa part de châtiment mais qui continuait pourtant
à s'y accrocher - ou par Otis, défenseur de l'ordre,
pour qui l'amour était plus ou moins semblable à
la grâce, quoique l'un pouvait parfois vous mettre mal à
l'aise et vous donner l'air idiot, ce qui n'était en général
pas vrai pour l'autre - ou par Beatrice, la femme du prédicateur,
qui pensait que l'amour venait toujours du Créateur, ce
que proclamait son mari Lennox le dimanche matin, mais que les
voies du Seigneur étaient parfois mystérieusement
pénibles. Comme à présent, par exemple: comment,
Dieu très cher, sa situation actuelle était-elle
possible? Kate, la bibliothécaire de la ville, faisant
référence à ce pouvoir de douce-joie/peine-sauvage
qu'avait l'amour d'envahir, de ravir, puis de défaire,
aimait dire que l'appréhension du divin et du diabolique
par les humains faisait également partie des illusions
de l'amour, tandis que la bonté, la vérité
et la beauté, si l'amour en était absent, étaient
des fantasmes, de vaines fictions créées par un
esprit qui ne se préoccupait que de lui-même, n'ayant
pas plus de sens que des grattouillages de poulet. Ce qui veut
dire que Kate, d'accord mais sans illusions, croyait aussi, elle-même
ayant été beaucoup aimée toute sa vie, à
l'amour. Tout comme Dutch, le gérant du motel, qui toutes
les nuits observait ce qu'il appelait la fièvre de la chair
éclater et mourir derrière ses miroirs magiques
mais qui gardait précautionneusement à distance
une force qui, selon lui, était tout sauf bénigne.
De même Alf, au doigt inquisiteur, pour qui l'amour était,
déraisonnablement, le sédatif de la raison, qu'il
valait mieux envisager comme une réaction chimique à
certains stimuli de neurones, parfois localement agréable,
en général surévaluée. Columbia, son
infirmière, partageait cette dernière opinion, quoique
plus ou moins, avec une seule exception, dans l'abstrait, mais
elle n'accordait aucune confiance à la pose de détachement
étonné qu'affichait son collègue veuf, tout
particulièrement quand la femme de John avait les pieds
dans les étriers. Selon Clarissa, c'était tout simplement
magnifique, l'amour. «Intense» était le mot
qu'elle employait. Comme, Oh là! là! Mais pour son
grand-père, l'entrepreneur Barnaby, l'amour ne pouvait
que mener au désespoir, vous écraser au sol et ronger
votre coeur, sans vous permettre de mourir. Si l'on parvenait
à cesser d'aimer, on trouvait la paix et la mort. Barnaby
étant du nombre de ceux qui aimaient, inconsolablement,
la femme de John.
Ah oui, l'amour: profond
sujet. À l'époque où il était encore
maire, alors que, depuis le kiosque à musique, il prononçait
le discours traditionnel qui constituait l'apogée de la
grande fête annuelle des Pionniers, la femme de John n'étant
alors qu'une écolière, Maynard, le vieil ami juriste
de Barnaby, les pouces accrochés aux emmanchures de son
gilet, émit l'hypothèse que c'était l'amour
qui avait fait et dessiné la ville: l'amour des premiers
pionniers pour l'aventure qui les avait amenés jusque là,
l'amour des agriculteurs pour la terre qui les avait poussés
à rester et à s'enraciner, l'amour des premiers
urbanistes pour l'ordre, le progrès et l'esprit d'entreprise
étaient les qualités qui avait provoqué la
construction de ce centre-ville qui s'était glorieusement
élevé là où jusqu'alors on n'avait
vu rien de plus haut que des tipis, et l'amour de la justice et
de la prospérité, d'une vie agréable, et
l'amour réciproque de tous ceux qui étaient présents.
Et aussi pour Dieu, se dépêcha-t-il d'ajouter. Il
évoqua l'époque où les seuls bruits qu'on
entendait dans ces rues étaient le claquement des sabots
de chevaux dans la poussière et la boue, le bourdonnement
paresseux des abeilles et des sauterelles, le tintement de la
glace pilée dans les cruchons de limonade et les grincements
des chaises à bascule sur les porches, et il expliqua que
tout cela était le bruit de l'amour. Il parla de la ville
comme de leur mère à tous, des limites de la ville
comme de son étreinte aimante et il compara le réseau
quadrillé des rues aux losanges d'un matelas sur lequel,
dit-il, nous étions tous une vaste famille aimante, obligeant
sa soeur Opal, la mère de John, à saisir son éventail
en papier et à l'agiter devant son visage, estimant sans
doute que cette métaphore était de trop et désireuse
de rappeler à son frère qu'il était temps
que le prédicateur les bénisse et qu'il reprenne
sa place. Ce Maynard était le père de Maynard Junior,
le cousin de John à la jarretière, appelé
parfois aussi la Rogne ou le Crétin, pour qui l'amour était
une étrange obsession, ou alors une sorte de plaisanterie
salace, et il devint à son tour le père de Maynard
III, appelé aussi l'Étroit, qui pensait que l'amour
était pour les mauviettes jusqu'à ce que son copain
Fish, quelques semaines avant, lui eût donné certaines
nouvelles idées sur la question, lesquelles étaient
excitantes mais pas très claires.
Le vieux Grand-pa Maynard
à la langue d'argent était toujours là mais
le parc municipal avec son pittoresque kiosque à musique
ressemblant à un belvédère d'où il
déversait sa rhétorique avait disparu pour toujours,
n'était plus à présent qu'un souvenir en
voie de disparition tout comme les tintements, les grincements
et les claquements qui s'effaçaient des tendres souvenirs
de l'ancien maire, les discours publics du type qui englobait
toute la communauté étant prononcés en cette
époque plus moderne à l'intérieur du nouveau
centre polyvalent, ou alors, avant que John ne crée Peapatch
Park, depuis une estrade temporaire érigée sur l'asphalte
du parking en plein air, selon le temps qu'il faisait et l'occasion.
Ce nouvel édifice résolument moderne, baptisé
du nom du vieux Barnaby l'entrepreneur pour l'honorer et construit
par son gendre, était supposé être, de l'avis
de tous, malgré quelques contestations, la plus importante
nouvelle construction de la ville pour la décennie, peut-être
(disaient certains) pour le siècle, l'innovation architecturale
la plus prisée étant sa piscine olympique avec toit
rétractable, célèbre dans tout l'État
et reproduite dans tous les journaux du dimanche de la métropole.
On pouvait toujours compter sur John pour que les choses bougent.
Le vieil entraîneur des équipes de football, de catch
et d'athlétisme, Snuffy, un des principaux conseillers
municipaux qui avaient fait traverser au projet toutes les chicanes
légales et politiques (quelques têtes de bois inévitablement
opposées au progrès), devint, avec la bénédiction
de John, l'unique candidat à la mairie et était
lui aussi un orateur de renom, au langage simple mais très
inspiré avec sa manière crue, qui ne mâchait
pas ses mots. Le vieux Snuffy, comme les citadins aimaient à
le dire, était expert en coups de pied au cul. À
commencer par ses propres équipes. Plus d'un jeune mariol
de cette ville avait dû faire office de mannequin pour l'entraînement
au plaquage jusqu'à ce qu'il ait compris que quand Snuffy
demandait qu'on se donne entièrement à l'équipe,
fiston, il voulait dire entièrement. Vous avez jamais fait
deux cents pompes avec un pied dans le dos? Dans la boue? En grand
uniforme? Après une partie? Au sujet de l'amour, cependant,
ce célibataire endurci n'avait pas grand-chose à
dire. Il était plus à l'aise quand il s'agissait
de cran, de bousculade et de jouer les gros bras. Snuffy avait-il
connu des femmes dans sa jeunesse? Certainement, beaucoup. Et
de tous les genres, à deux sous et grand luxe. Mais l'amour,
auquel il croyait comme tout un chacun, n'était jamais
le claquement des corps dans un tête à tête
avec une femme, ni avec un homme, ni avec un garçon non
plus, c'était bien plus abstrait, plus proche d'une forme
idéale, pour parler de manière philosophique, comme
dans «J'aime ce sport!» ou «Le contact corporel!
J'aime ça!» Aimer, c'était jouer dur, et être
aimé, c'était gagner.
Floyd, qui craignait
Dieu, qui gérait la quincaillerie de John dans le centre-ville
et qui avait toujours été expert en coups de pied
au cul, le plus souvent du côté de celui qui les
reçoit, avait une conception plus terre à terre,
plus conflictuelle, de ce qu'était l'amour, ayant autrefois
aimé sa femme Edna, ce qui expliquait pourquoi il savait
que ce qu'il ressentait désormais pour la femme de John
était du désir. Il ne voulait pas se donner à
elle, il ne voulait pas la serrer dans ses bras, s'occuper d'elle,
l'adorer, vivre avec elle. Il ne voulait même pas faire
l'amour avec elle. Il voulait la voir, son cul fantastique par
terre, et la baiser jusqu'à plus soif. Que Dieu soit loué,
cela n'était pas encore arrivé. «Tu ne désireras
pas!» hurlait-il devant les garnements de l'école
du dimanche qui pouffaient de rire, le conflit dans son coeur
faisant trembler sa voix. Il s'imaginait souvent qu'il la prenait
ici même au milieu des surplis des enfants de choeur, quelque
chose ayant à voir avec la douceur de leur apprêt,
tout un éventail d'obscures odeurs corporelles, le défi
des placards à vêtements dans les arrière-salles
sombres et humides du temple, avec leurs murs en ciment brut et
leur sol carrelé et froid. Ou encore sur le comptoir où
étaient vendus les clous de tapissier, les écrous
évasés et les mèches à bois dans Main
Street. Au sommet du grand char pendant le défilé
de la Fête des Pionniers. Sur le siège vert tilleul
des toilettes de luxe de la maison de John entre deux mains de
bridge (dans la maison de Floyd, la cuvette des toilettes était
blanche avec une protection en tissu éponge rose sur le
siège et une chasse d'eau mal fixée). Ou, bang,
pourquoi pas la cartonner directement sur la table de jeu, sacré
grand chelem! Sans doute ses sentiments envers John se mêlaient-ils
à ces désirs tempétueux. Chaque fois qu'ils
étaient ensemble tous les quatre pour jouer au bridge ou
pour dîner, en général tous les trois ou quatre
mois, selon le sens obstiné du devoir chez John (Floyd
n'était pas dupe et cela le rendait amer), Floyd se débrouillait
pour s'asseoir de façon à ce que son genou soit
pressé contre le genou de la femme de John. Cette témérité:
n'était-ce qu'un effort supplémentaire pour imiter
John?
John était un
homme qu'on imitait fréquemment, Floyd n'était pas
le seul à le faire. Certains hommes imitaient son style,
d'autres son vocabulaire, certains son agressivité ou son
rire. Alf imitait son style de jeu au golf, ce qui ne le rendait
pas meilleur, le vieux Stu, le vendeur de voitures, ses plaisanteries
et Hard Yard sa bravoure, Lennox son acceptation insouciante du
cours des choses. Quand Lennox disait à sa femme Beatrice,
à ses enfants, à ses étudiants, à
sa congrégation et surtout à lui-même, «Que
cela advienne», il imitait John. Quand le vieux professeur
de gym de John, Snuffy, se lança dans la politique, ce
ne fut pas tant l'attitude loyale du garçon envers l'équipe
qu'il imitait (sentiment que Snuffy partageait et, qui sait, avait
peut-être fait naître) que l'utilisation stratégique
qu'il en faisait face aux autres. En bref, c'était le côté
roublard de John qu'il cherchait à imiter, tout comme Dutch
cherchait à imiter son instinct de tueur, et Trevor, ou
encore Trev le Trivial, le mari de Marge, le respect de son employeur
pour les chiffres, pour les statistiques. John lui disait souvent,
ses lunettes pour voir de près posées bas sur son
nez cassé lui donnant un air ironiquement professoral,
«L'argent n'existe pas, Trev, ce qui est réel, c'est
de le compter». Trevor imitait aussi l'attention que John
portait aux détails, sa prudence avec l'argent, sa capacité
à rester au pouvoir, mais il avait peut-être mal
compris John en ne voyant que ce qu'il avait envie de voir. Comme
tout le monde le fait. Le mari de Lorraine, Waldo, la tête
creuse, imitait tout chez John, certains croyaient même
qu'il se moquait de John, mais en fait Waldo croyait que c'était
John qui l'imitait, lui. Peut-être Waldo avait-il raison,
en partie en tout cas, ils étaient copains depuis l'université,
le problème était de savoir qui était venu
le premier, comme Waldo aimait à le dire: le boulet ou
le boeuf. Bien qu'ils aient souvent dans le passé partagé
des femmes, Waldo imitait même l'attitude de John vis-à-vis
de sa femme: un manque d'intérêt total. N'importe
quelle autre attitude lui aurait parue proche de l'inceste.
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner