Dans une lettre
que Coleman Dowell m'envoya juste après avoir terminé
sa dernière révision du «Cygne d'argent»,
il écrivait: «Pensées connexes, la nuit dernière
j'ai cassé un verre dans la baignoire. J'avais posé
un verre d'alcool sur le rebord, je m'essuyais, et voilà.
La baignoire s'était vidée et il y avait du verre
partout. Ma première pensée a été
"Qui aurait cru que le vieil homme contenait tant de sang!"
Que j'ai tout d'abord trouvée étrange, mais j'ai
fini par en comprendre le sens: pour saisir la densité
de l'existence et des choses, les fragments, les éclats
et les couches qui forment la surface compacte des choses, il
est nécessaire de les "casser". En poursuivant
cette réflexion, il est possible de comprendre la signification
de l'expression selon laquelle un poème ou un livre "a
beaucoup de poids" - comme un Trou Noir, peut-être.
Ce verre très dense, un petit verre à vin - mais
cassé, semblait contenir suffisamment de verre pour en
refaire trois, ou quatre, de la même taille.» Engineer's
Gate, loin en contrebas de la fenêtre de la pièce
d'où il écrivait, résonnait du chant des
chasse-neige, ce «matin pollué et sombre» de
février 1983. Une parenthèse dans une lettre, l'incident,
le verre cassé et une image de dissection révèlent
un paradigme de son esthétique, de sa technique et de sa
vision.
Coleman demandait
à la vie d'avoir une charge romantique, que chacun de ses
éléments soit la clé d'une métaphysique
possible. Sa manière d'introduire dans les objets qui l'entouraient
toute l'imprudence du mystère et de la magie était
civilisée, grandiose et parfois effrayante. La passion
de ces conversions du monde naturel - le verre, un cygne qui se
réfugie invraisemblablement sur un balcon citadin, des
maisons sur des îles et des maisons de l'esprit, un dimanche
après-midi entièrement occupé par le mimétisme
- en un royaume mystérieux (qu'on demande à nos
yeux fatigués et à nos coeurs qui résistent
de voir autrement) est portée par la beauté de son
langage.
Après
avoir écrit cent pages d'un nouveau roman, Eve of the
Green Grass (Ève de l'herbe verte), deux cents
pages de ses mémoires, auxquelles il avait donné
le titre transparent de A Dark Book (Un Sombre livre),
Coleman a déclaré à ses amis qu'il n'était
plus un écrivain. Son roman White on Black on White
(Blanc sur noir sur blanc) avait été admiré
par la critique mais sans trouver le succès populaire dont
il avait rêvé; ceci l'avait profondément déprimé.
Par définition, les écrivains fonctionnent dans
la solitude, voire dans l'isolement. Mais Coleman, ayant été
exposé très jeune au monde du théâtre
new-yorkais - il était arrivé innocent, déterminé,
un «péquenaud» du Kentucky comme il s'est lui-même
décrit - avait sans doute fini par croire que le succès
littéraire jouissait des mêmes récompenses:
l'argent, la reconnaissance, l'approbation. Pendant les années
cinquante, il avait été auteur-compositeur pour
le DuMont Television Network, avait composé près
de mille chansons pour un programme hebdomadaire, Once Upon
a Tune.
En 1955, protégé
de David Merrick, il collabora avec John Latouche à l'adaptation
pour une comédie musicale de Broadway d'une pièce
de Eugene O'Neill, Ah Wilderness!. Il adapta pour le théâtre
le roman de Carl Van Vechten, The Tattooed Countess (La
Comtesse tatouée); la pièce, mise en scène
au Barbizon Plaza en mai 1961, ne resta qu'une semaine à
l'affiche, un bide complet. Une année plus tard il écrivit
une pièce, Eve of the Green Grass (dont le thème,
le mal absolu, devait plus tard être développé
dans le roman inachevé du même nom), qui fut mise
en scène au Chelsea Art Theatre, avec Kim Hunter dans le
rôle principal. Il a travaillé en free-lance comme
modèle, et vivait dans un milieu de photographes, d'acteurs
et de metteurs en scène, c'est alors qu'il s'est mis en
tête des idées grandiloquentes sur ce que la célébrité
voulait dire pour un artiste. Après avoir vu la mise en
scène de Eve of the Green Grass, il décida
une fois de plus de changer de voie; il allait écrire un
roman.
Mais s'il est
vrai que ses romans, One of the Children Is Crying, Mrs.
October Was Here et son chef d'oeuvre, Island People,
ont été accueillis par les critiques élogieuses
de plumes aussi différentes que celles de Tennessee Williams,
John Hawkes et Maurice Sendak, cela ne suffisait pas à
compenser son désir d'être reconnu par le grand public.
Trop de chair pour Jabez, dont les dialogues sont parfaitement
menés, avec l'extraordinaire mise en abîme de son
histoire, n'a fait que renforcer sa réputation auprès
des écrivains. Un écrivain pour écrivain
- mais c'était comme s'il était marqué au
fer rouge, disait-il, et donc condamné.
Trois des
nouvelles qui font partie de ce volume - «Le Don de Cham»,
«Je t'envie ta grande aventure» et «In the Mood»
- avaient été écrites dès 1961, avant
que Coleman ne soit devenu un romancier. Grand maître de
toutes les possibilités qu'offrent les courtes fictions,
il a conçu l'architecture de ses cinq romans pour qu'ils
s'élèvent, depuis les fondations jusqu'aux claires-voies,
à l'aide de narrations d'une grande intensité, de
courts récits, et a organisé le tout autour de structures
psychologiques faites de miroirs, de culs-de-sac et de fenêtres
en trompe-l'oeil. La maison - dont le sexe est défini,
qui possède un esprit, un destin - se détruit dans
son essence, se morcelle pour tendre une embuscade à ses
propres façades, à ses propres pièces. Ces
nouvelles font vivre l'âme insaisissable du conflit et de
l'obsession - comment la décrire autrement?
L'épigraphe
de Island People, empruntée à Emily Dickinson,
poursuit la métaphore jusqu'à une réelle
anthropopatie: «Point besoin d'être une Chambre /
Pour être Hanté / Point besoin d'être une Maison».
Goethe a dit «Mon domaine est le temps.» Pour Dowell,
c'est le temps qui explose en éclats pour en permettre
l'examen psychologique. Étant donné que le temps
nous déchire lorsqu'il s'écoule et que nous nous
traînons irrémédiablement derrière
son fil acéré, son étude - l'étude
des effets qu'il produit sur l'esprit - est d'autant plus déchirante
que l'examinateur croit aux esprits. D'où l'impact de ce
qui est sans aucun doute sa plus grande nouvelle, «Le Cygne
d'argent». Coleman croyait totalement aux esprits. Les esprits
nient la mort et abjurent le temps.
Cette prose d'intense
«cassure», ou analyse, ne laisse pas le temps s'écouler
à sa guise, ne souscrit à aucune doctrine au sujet
de la linéarité du passé-présent-futur.
En conséquence elle subvertit les plus populaires des conventions
«réalistes» de la séquence narrative
telles que flash-backs, nostalgie, sentiment baroque. Il suffit
de lire «Le Grand Oiseau Dieutoutpuissant», qui puise
son mouvement dans le sentiment familial, dans les souvenirs qu'un
petit garçon a de sa grand-mère, ce qui, dans la
forme, diffère peu de la nouvelle traditionnelle. Pourtant,
vers la fin, le texte s'envole librement, explose et replie le
temps sur lui-même comme une crêpe. On est confronté
à une distorsion presque électrique du point de
vue - subtile, abrupte - qui précipite l'histoire que nous
lisons dans une centrifugeuse. L'effet est sculptural. Comme Coleman
avait l'impression que l'esprit strictement linéaire n'avait
aucune connaissance de l'âme dans son fonctionnement quotidien,
il a développé des stratégies qui sont à
la fois centrifuges et centripètes - héraclitéennes
et parménidiennes. Et pourtant son oeuvre est tellement
accessible et lisible! L'empathie, l'amour, le courage, la passion
- toutes les caractéristiques du conteur né - sont
présentes à un tel degré que l'extraordinaire
technique devient invisible. Dans «La Lune, le hibou, ma
soeur», le narrateur, comme le lecteur aura ou n'aura pas
compris, est un mulot. Dans «Écrits sur le mur d'une
grotte», il est un enfant qui se trouve aussi être
un cannibale. Un père est une rivière, un
renard, un puma.
La technique et la panoplie d'émotions que Dowell avait
à sa disposition en tant qu'écrivain sont d'un niveau
étourdissant, tout comme est étourdissante la variété
de ses scénarios - depuis l'Europe surréelle et
décadente d'Augustine et Omerie dans «Je t'envie
ta grande aventure», jusqu'à la chambre de Marriott,
dominée par la mère, hantée de souvenirs,
de «Avec des si, on mettrait ses désirs en bouteille».
La syntaxe, qui vient tout aussi bien des Brontë que de Faulkner,
forge dans la puissance de ses obsessions quelque chose qui dépasse
de loin les paramètres reconnus de la littérature
du Sud. Elle refuse toute simplicité trop prononcée
- sauf quand cette simplicité est la plus effective - elle
se développe en couches successives, confiante dans le
pouvoir qu'a le langage de nous introduire de plus en plus profondément
dans les âmes complexes de Vilet, de Wool Tea et du garçon
dont la grand-mère bossue finit par incarner la perfection
physique et spirituelle au milieu de tout le grotesque des normes
stéréotypées.
À la
fin de 1984, Coleman, qui avait tendance à se cloîtrer,
donnait aussi de grands dîners - il était un maître
cuisinier, ce dont peuvent attester tous ceux qui ont eu la chance
d'être invités dans son nid d'aigle et de s'asseoir
sous le regard du berger de la vieille peinture anglaise suspendue
au mur. Il avait composé une nouvelle chanson, «He's
Reaching Out», qu'il nous chantait au piano. Il pensait
se mettre à la photographie. Il écrivit quelques
critiques de livres, mais il ne fallait jamais mentionner la fiction.
J'ai pensé qu'en lui demandant de rassembler ses nouvelles,
il retrouverait son intérêt pour l'écriture.
Il en sortirait un livre, quelque chose qu'il pourrait produire
sans s'abandonner à l'angoisse de la composition. J'ai
dû attendre l'été 1985 pour que cette idée
prenne forme. Un soir de la dernière semaine de juillet,
il me remit le tapuscrit terminé du livre, Les Maisons
des enfants.
Coleman parlait
du suicide ouvertement, fréquemment, il en a parlé
pendant des années - toutes les années où
je l'ai connu. «Le balcon m'appelle», disait-il. Peu
après minuit, le 3 août 1985, il a sauté de
son balcon et a plongé vers la mort depuis le quinzième
étage. Ce que nous avons perdu est incommensurable. Je
connais peu de contemporains qui soient parvenus à combiner
les difficultés formelles, la splendeur des mots et du
phrasé, le gothique, la ténacité - presque
inhumaine par le regard qu'elle porte volontairement sur une violence
qui nous trouble si profondément que nous préférerions
ne pas connaître son existence - et la maîtrise qu'on
trouve dans ce recueil. Avec sa logique propre, c'est un peu comme
si chaque récit était jaloux de la méthode
qui lui sert à présenter et à développer
les personnages. Leur créateur n'a certainement jamais
trouvé de meilleure technique que la sienne et la moindre
phrase que l'on voudrait retirer de son contexte n'en cesserait
pas moins de refléter cette méthode. «Fractile»:
concernant les fractions et la cassure. La logique de l'éclatement
nous oblige à entrevoir la vision comme un tout dans les
fragments mêmes qu'elle pourrait produire. Cette oeuvre
est toute dans la poursuite de nouveaux ordonnancements.
Il y a dix
ans maintenant que Coleman m'a écrit, ce «matin pollué
et sombre». Comme beaucoup d'autres de ses amis, je n'ai
pas encore appris à me passer de lui - le temps écoulé
aurait plutôt tendance à accroître et non à
diminuer la perte. C'est peut-être parce que l'oeuvre de
Dowell défie toute classification, parce qu'il est impossible
de l'enfermer, de l'étiqueter dans un genre pour la mettre
à la portée des lecteurs qui concentrent leur énergie
sur tel ou tel type de fiction - gay, gothique, ce que vous voulez
- qu'elle n'a toujours pas trouvé un public plus large.
Elle reste importante parce qu'elle fait disparaître les
frontières; à cause de toute la diversité
des visions qu'elle intègre et de la fusion évidente
du contenu avec la forme organique. La fiction de Coleman Dowell
est faite pour durer.
Et qu'est-ce
donc qu'un classique sinon une oeuvre d'art faite pour durer?
Island People est le type de roman qui peut changer la
vie d'un lecteur. Il n'y a rien, dans la littérature américaine,
qui puisse être comparé à l'étrange
beauté de Trop de chair pour Jabez. L'auteur du
«Grand Oiseau Dieutoutpuissant» a compris l'amour
familial et les sévices que la société impose
aux innocents avec plus de finesse que tout autre écrivain
du vingtième siècle que je connaisse. La nature
de la mémoire, la façon dont l'imagination reconstruit
l'histoire, le don terrifiant, vertigineux qu'est la conscience
pour nous, les mortels - voici ce dont traitent, avec virtuosité,
les livres de Coleman Dowell. Les Maisons des enfants,
White on Black on White (Blanc sur noir sur blanc),
Mrs. October Was Here (Mrs. October était là)
appartiennent à l'histoire vivante pour ceux qui s'intéressent
à la littérature américaine contemporaine.
Le vieil homme contenait «tant de sang», c'est vrai,
mais il débordait aussi d'esprit. Il était sans
doute le plus fou, le plus cruel, le plus radieux des anges que
j'aurais jamais connu.
Juillet 1986 - mai 1993
Traduit de l'anglais par B. Hoepffner