Traducteur
en français de l'Anatomie de la mélancolie
de Robert Burton, j'en suis en quelque sorte l'introducteur, au
sens premier du terme: faire passer ce livre d'une langue (et
d'une époque) à une autre; je ne suis certainement
pas un spécialiste de la mélancolie (si ce n'est
en tant que victime).
Il peut paraître
étrange que ce livre ait dû attendre presque quatre
siècles avant d'être publié en France, que
cette dernière décennie ait vu sa publication en
Espagne, et, partiellement, en Italie et en Allemagne. Étrange
surtout lorsque l'on sait que six éditions ont été
publiées par Robert Burton lui-même, deux autres
peu de temps après sa mort, quarante-huit au dix-neuvième
siècle, et d'innombrables éditions au vingtième
siècle; étrange peut-être qu'il n'y ait eu
aucune édition au dix-huitième siècle. Étrange
aussi de remarquer que Burton avait pu lire la magnifique traduction
des Essais de Montaigne par John Florio, publiée
onze années seulement après la mort de l'auteur,
alors que, pendant quatre siècles, seuls les anglicistes
ont pu lire l'oeuvre de Burton, lequel est si souvent considéré
comme «le Montaigne anglais» - à mon avis,
un contresens, étant donné que la démarche
du premier est centrifuge et celle du second centripète.
Deux raisons expliquent
peut-être cette absence en France d'un texte aussi fondamental
dans les pays anglo-saxons: en 1628, sept années après
la première édition de l'Anatomie, William
Harvey - par ailleurs médecin de Francis Bacon - publie
sa découverte de la circulation du sang et par là
même détruit la théorie des humeurs - dogme
principal de la médecine depuis Hippocrate et Galien -
c'est-à-dire le dosage des quatre humeurs cardinales: bile
jaune, bile noire (ou atrabile), sang et pituite (ou flegme);
dosage qui détermine le «tempérament»,
la théorie même sur laquelle se fonde Burton. La
science naissante, voulant s'écarter des anciennes «superstitions«,
ne s'intéresse donc pas à l'Anatomie. L'autre
raison est sans doute la dimension du livre, ses deux mille pages,
les quelque treize mille citations qui y sont disséminées.
En fait ces deux raisons ne sont ni suffisantes ni convaincantes
- plus simplement, il existe un grand nombre de textes anglais
importants qui n'ont jamais été traduits ou ne sont
plus disponibles.
Mais pourquoi s'empresse-t-on aujourd'hui de traduire l'Anatomie de la mélancolie? Que les six volumes de l'édition monumentale d'Oxford aient été publiés ces dix dernières années s'explique parce qu'ils sont l'aboutissement de plus de deux siècles de recherche; mais pourquoi la traduire aujourd'hui? L'évolution du concept de mélancolie depuis le «Problème XXX» d'Aristote constitue apparemment un élément de réponse. Reste à rappeler que, dans la préface à cette traduction, Jean Starobinski dit qu'il a entendu Jean Paulhan regretter «que personne ne se soit avisé de traduire Burton vers 1625: c'eût été un événement dans l'histoire de la langue française...»
Qu'est-ce que lire Burton aujourd'hui, pourquoi le lire, comment le lire? La seule ébauche de réponse que je puisse fournir est personnelle. J'ai aimé lire ces pages parce qu'elles touchent à tout et à rien, parce qu'à la manière des Irlandais Burton est à la fois le maître et l'esclave de la digression, parce que ses pages sont remplies d'une vivacité, d'un humour (rappelons ici que le mot «humour» nous vient d'Angleterre et qu'il a justement pour origine le mot «humeur»), d'un mélange parfaitement équilibré de misanthropie et d'amour de l'homme. Burton a expliqué pourquoi il avait écrit son livre, «Si une personne s'insurge contre le fond, ou la manière dont je traite mon sujet et m'en demande explication, je pourrais lui rétorquer qu'il y en a plusieurs, j'écris sur la mélancolie en m'évertuant à éviter la mélancolie.» Pour le paraphraser, j'ai lu, j'ai traduit l'Anatomie pour tenter d'échapper à la mélancolie. Et j'en recommande la lecture à tous ceux qui aimeraient aussi s'évertuer à l'éviter.
Afin
de faire comprendre pourquoi et comment on peut lire Burton aujourd'hui,
j'aimerais énumérer certains des grands lecteurs
de Burton qui m'ont irrésistiblement attiré vers
son livre. Jorge Luis Borges occupe ici la place d'honneur - car
j'ai parfois l'impression que ma bibliothèque n'est qu'une
extension de la sienne. Borges ne pouvait évidemment qu'être
fasciné par un texte aussi encyclopédique, par cette
tentative d'ordonner tout ce que l'on savait sur l'homme et le
monde à la fin de la Renaissance. Puis il y a eu John Milton
(Il Penseroso, invocation de la déesse Mélancolie)
; John Locke, Jonathan Swift ; John Keats, dont nous connaissons
tous l'«Ode à la mélancolie», mais surtout
Lamia, où il se fonde sur une anecdote sur Apollonios
de Tyane qu'il a emprunté à Burton; Byron, selon
qui l'Anatomie est le plus utile des livres pour celui
qui cherche à se donner une réputation d'érudit
à peu de frais ; Samuel Johnson, qui a dit de l'Anatomie
de la mélancolie que c'était «le seul
livre qui le faisait sortir du lit deux heures avant qu'il ait
réellement envie de se lever», Samuel Johnson qui,
selon Boswell, avait un trait commun avec Burton: «Il lisait
énormément sans ordre aucun, sans aucun plan d'étude,
selon le hasard qui lui mettait les livres sous la main et selon
le penchant qui lui faisait choisir l'un ou l'autre», démarche
très proche de celle de Burton: «comme un épagneul
capricieux qui abandonne sa proie pour aboyer à chaque
oiseau qu'il aperçoit, j'ai tout poursuivi à l'exception
de ce que j'aurais dû étudier, et je pourrais fort
bien regretter et avec raison [...] d'avoir lu beaucoup de livres
en vain, faute d'une méthode efficace; je me suis rué
de manière confuse sur divers auteurs dans nos bibliothèques,
sans grand profit, car je manquais de science, d'ordre, de mémoire
et de jugement»; ensuite Laurence Sterne qui a rempli son
Tristram Shandy d'emprunts à Burton, (je cite Henri
Fluchère): «Parmi les deux mille cinq cents volumes
inscrits dans le catalogue [de sa bibliothèque] trônent
d'abord les éminences que sont Rabelais, Montaigne, Cervantès,
Burton, Sir Thomas Browne» - cinq auteurs qui suffiraient
presque à une vie de lectures. Cinq auteurs que l'on retrouve
partout dans toute l'oeuvre de Melville - et j'aimerais m'étendre
un peu plus sur sa lecture de Burton 2.
Déjà,
dans la toute première phrase du tout premier texte que
Melville publie alors qu'il n'a que 20 ans, «Fragments d'un
secrétaire», il mentionne le siège sur lequel
Burton a composé son Anatomie de la mélancolie.
En 1847 il achète d'occasion une édition d'extraits
de Burton (il s'aperçoit quatre ans plus tard que c'est
l'exemplaire même qui avait appartenu à son père
et qui avait été vendu aux enchères après
la faillite de ce dernier, vingt-cinq ans plus tôt), l'année
suivante, il achète l'édition complète, un
an plus tard, il publie Mardi, une sorte de «roman»
qui ressemble beaucoup au livre de Burton et où, dès
le premier chapitre, le narrateur se plaint du manque de conversation
dans l'équipage, parmi lequel il n'y a personne qui puisse
lui citer une page de Burton sur le sujet des «blue devils»,
c'est-à-dire sur le «blues», la dépression.
De nombreux passages du livre rappellent beaucoup l'Anatomie,
ainsi que l'amour de Melville pour les listes et les subdivisions.
Les critiques de l'époque ne s'y sont pas trompés,
déclarant que le livre contenait «un saupoudrage
du vieux Burton et de Sterne», qu'il était «un
bizarre assemblage de faits très proches de l'esprit érudit
de Burton».
Moby Dick a été
cité par le critique Northrop Frye comme un exemple de
«romance-anatomy», les divisions de la baleine en
familles et sous-familles rappellent évidemment les parties,
sections, membres et subdivisions ramistes de Burton.
Dans la nouvelle «Cocorico»,
le narrateur, qui souffre de mélancolie, lit justement
l'Anatomie de la mélancolie; mais c'est surtout
dans Bartleby, devenu semble-t-il un des textes phares
de notre époque, que l'on retrouve un personnage mélancolique
tel que Burton aurait pu le décrire. Tout d'abord pris
par une fébrile activité, suivant en cela le précepte
de Burton, Ne soyez pas solitaire, ne soyez pas oisif,
Bartleby, à qui son employeur conseille d'«aller
prendre un peu d'exercice en plein air», précepte
burtonien s'il en est, finit par se laisser aller à sa
mélancolie, entraînant avec lui cet employeur, dont
il n'est en fait que le double: «Pour la première
fois de ma vie je fus saisi d'un sentiment accablant et cuisant
de mélancolie. Je n'avais encore jusqu'alors ressenti qu'une
tristesse non dénuée de charme. Le lien d'une commune
humanité me jeta à présent irrésistiblement
dans la consternation. Mélancolie fraternelle! Car Bartleby
et moi étions tous les deux des fils d'Adam». Ce
qui est à rapprocher d'un verset de l'Ecclésiastique
(40 :1) que cite Burton: «Une inquiète occupation
a été destinée d'abord à tous les
hommes, et un joug pesant accable les enfants d'Adam».
Ces quelques exemples
suffisent sans doute à montrer l'immense dette de Melville
envers Robert Burton. Burton est un baroque, un anti-cicéronien,
il a bien lu Érasme, pour qui la multiplicité est
un don intellectuel et spirituel, il ne procède pas par
enchaînement d'idées, mais par accumulation, et c'est
sans doute ce qui attire Melville - et je pense que le plaisir
de tout amoureux de l'oeuvre de ce dernier sera décuplé
une fois qu'il connaîtra Burton.
Parmi les écrivains
contemporains, je ne citerai que Guy Davenport et Samuel Beckett,
eux aussi lecteurs inlassables de l'Anatomie de la mélancolie,
compilation d'anecdotes oubliées et de textes qui, si souvent,
ne méritaient pas de l'être.
J'aimerais terminer
cette liste de lecteurs par Henri Fluchère, lequel a si
bien lu Burton que la description qu'il nous a donné de
son livre tient du pastiche:
«The Anatomy of Melancholy est une mine inépuisable de renseignements et de citations. Burton accumule dans son ouvrage encyclopédique (et si logiquement construit) une érudition colossale, quasi impersonnelle (en dépit de l'inlassable curiosité de cet homme, inlassable, mais sous le parti pris d'éloquence, curieusement indifférente) où l'on n'a guère de scrupule à aller cueillir pour des fins toutes personnelles l'anecdote, la sentence, le nom savant ou la citation. L'ouvrage est lui-même bardé de propos d'autrui, hérissé de citations. C'est un musée, un reliquaire, un dépositoire de fleurs et de perles cueillies dans tous les jardins et sur toutes les plages de l'antiquité, fleurs médicinales et herbes folles, perles baroques à tous les degrés, rangées en ordre symétrique livre par livre, section par section, chapitre par chapitre, par un fanatique de la compilation, un facteur Cheval des apophtegmes et des distiques grecs ou latins, un collectionneur morose qui se délecte à sa manie et s'échauffe presque à cet exercice. On peut ouvrir ce livre à n'importe laquelle de ces mille pages compactes, et en extraire suivant l'humeur et le besoin le trésor enfoui qu'il vous offre en tout endroit pour le repiquer chez soi si l'on veut - ce n'est pas Burton, prince royal de la broutille érudite, qui s'en offensera.»
Pour
en revenir à Borges et à son intérêt
pour l'Anatomie de la mélancolie, il faut mettre
l'accent sur le fait que Burton est l'homme du livre par excellence;
fasciné par la géographie, cet érudit qui
n'a plus ou moins jamais quitté ses appartements de Christ-Church
à Oxford, nous fait parcourir le monde entier tel qu'il
était connu à la fin de la Renaissance; théologien
anglican ordonné, célibataire, il écrit un
long traité sur la mélancolie amoureuse; sans avoir
jamais examiné un malade, il nous livre un traité
de médecine. Ce cacoethes legendi - lecteur incurable
- qui possédait deux mille livres, qui était bibliothécaire
de son collège, qui nous fait connaître le monde
et l'homme au prisme des 2 711 livres différents qu'il
cite le plus souvent de mémoire, est le parfait exemple
de l'homme-livre, vivant dans la tour de Minerve 3, menant une vie vicariale,
c'est-à-dire par l'intermédiaire des yeux et de
la plume des autres. En cela, lire aujourd'hui l'Anatomie de
la mélancolie, c'est non seulement repousser la mélancolie,
mais aussi faire ses humanités sous le regard bienveillant
et plein d'humour de Robert Burton. Sans oublier que, quoi qu'on
ait pu en dire, l'Anatomie est le portrait de Robert Burton.
D'un strict point de
vue historique, il semble que le premier lien fait entre «style»
et écrivain apparaisse chez Robert Burton «It is
most true, stylus virum arguit, our stile bewrayes vs»;
«Il est tout à fait vrai que notre style nous
fait reconnaître et que, comme les chasseurs suivent
leurs proies aux traces qu'elles laissent derrière elles,
le génie d'un homme se retrouve dans ses oeuvres 4». Ce n'est qu'un siècle
plus tard que Buffon écrira: «le style est l'homme
même». Montaigne, lui, fait une distinction entre
son style et sa personne : «Je vois au change, indiscrettement
et tumultuairement: mon stile, et mon esprit, vont vagabondant
de mesmes».
Étant une des très rares personnes à avoir lu ce livre de bout en bout plusieurs fois - y compris en français - je suis sans doute mal placé pour dire à un lecteur comment aborder ces trois volumes. Disons cependant que, tout simplement, on le lit comme on lit Montaigne - c'est-à-dire rarement de la première à la dernière page. Le livre contient, outre l'index thématique de Burton et la table des matières, dans lesquels il n'est pas difficile de trouver son bonheur par petits bouts décousus, un index de quatre cents pages - fort utile pour quiconque a besoin de citations pertinentes et érudites - qui peut guider des infinités de lectures différentes. Quoi qu'il en soit, la préface au lecteur, la mélancolie amoureuse et les cinq digressions, particulièrement la digression sur l'air, méritent d'être lues d'un trait; quant au reste, grappillez gaiement.
«Car en vérité, ne sommes-nous pas tous insensés, mélancoliques, fous? Qui ne commet pas de sottises? Qui n'a pas le cerveau malade? La déraison, la mélancolie, la folie ne sont qu'une seule et même maladie, le mot delirium s'applique à tout le monde. Alexandre de Tralles, Bernard de Gordon, Jason van de Velde, Savonarole, Guaineri et Montalto mélangent les deux expressions, la seule différence étant, d'après eux, que certains le sont beaucoup, d'autres moins; David en fait autant, tous ceux dont le coeur était rempli de folie ont été troublés, & tous les sots sont fous mais, selon le vieux paradoxe des stoïciens, certains le sont plus que d'autres. Et qui n'est pas un sot, qui est épargné par la mélancolie? Qui n'en est pas atteint à divers degrés dans ses habitudes ou dans ses penchants?» [p. 25]
«En conclusion, une fois accepté que le monde entier est mélancolique ou fou, fou furieux, jusqu'au dernier de ses habitants, j'en ai terminé et j'ai suffisamment illustré ce que je cherchais à démontrer initialement. Pour le moment je n'ai rien de plus à ajouter. 'Démocrite leur souhaite d'être sains d'esprit', je ne peux que sou-haiter, pour moi et pour tous, un bon médecin et un meilleur esprit.» [p. 193]
Bibliographie
Jean Robert Simon, Robert Burton et l'Anatomie de la Mélancolie, Didier 1964
L'Utopie ou la République poétique de Robert
Burton alias Démocrite Junior extraits de son Anatomie
de la mélancolie, traduit et présenté
par Louis Évrard, Obsidiane, 1992
Timothy Bright, Traité de la Mélancolie (1586),
traduit et présenté par Éliane Cuvelier,
Jérome Millon, 1996.
Raymond Klibansky, Erwin Panofsky et Fritz Saxl, Saturne et
la mélancolie (1964), Gallimard, 1989.
Jackie Pigeaud, La Maladie de l'âme. Étude sur
la relation de l'âme et du corps dans la tradition médico-philosophique
antique, Les Belles Lettres, 1981.
Aristote, L'Homme de génie et la mélancolie
(Problème XXX), traduit et présenté par Jackie
Pigeaud, Rivages, 1988.
Hippocrate, Sur le rire et la folie (Lettres d'Abdère),
traduit et présenté par Yves Hersant, Rivages, 1989.
Notes:
1 Symbole de la mélancolie, appelée aussi colombine, c'est-à-dire étron, donc «l'âme et la fiente», signifiant ainsi que dans le modèle cognitif de Burton, l'esprit et le corps co-existent en tant qu'organisme total. >
2 Voir Natalia Wright, «Melville and 'Old Burton'», Tennessee Studies in Literature, N° 15, 1970. >
3 «Je ne suis pas pauvre, je ne suis pas riche, il n'y a rien, mais rien ne manque, j'ai peu de chose mais je n'ai besoin de rien: tout mon trésor est dans la tour de Minerve.» >
4 Voir Matthieu 26:73 «for thy speech bewrayeth thee»; «votre langage vous fait assez connaître». >