Contes érotiques de ma grand-mère
Robert Antoni
Avec des récits d'aventure et de quelques orgies dans sa pension pour soldats américains pendant la guerre, y compris ses confrontations avec le Colonel Kentucky, le Démon tanzanien et le Roi de Chacachacari

Pour Gabriel
de Papi
et de l'arrière-grand-mère que tu n'as jamais pu connaître

1
Histoire de ma grand-mère: le trésor caché, comment elle vainquit le Roi de Chacachacari et l'Armée américaine tout entière avec ses dionées gobe-mouches

       Oui, ça c'est une histoire! C'est une très bonne histoire que je te raconterai si tu veux, mais Johnny, ne dis à personne que je t'ai raconté cette chose qui est une histoire très salée, même à la tienne maman et au tien papa. Une très bonne histoire plutôt salée qui est une de mes meilleures, et tu sais que c'est une histoire vraie, parce que tu vois que tu tiens la brique dans la tienne main - regarde, presque tout l'or a disparu après toutes ces années - et ça s'est vraiment passé ici sur cette île de Corpus Christi, des années et des années avant que tu sois né. Ça s'est passé dans un endroit au nord de l'île, tout au bout tout au bout de - comment dit-on? - de la péninsule qui est sur le côté du Venezuela, dans un endroit qu'on appelle Chaguarameras. Et c'était là-bas que j'avais la plantation de cacao, c'est-à-dire en espagnol, chagua, qui veut dire «ferme», rameras, qui veut dire «prostituées», la Ferme des Prostituées qu'ils m'ont prise pour en faire la Base américaine pendant la guerre.
       Parce qu'à ce moment-là de la guerre j'étais déjà veuve depuis plusieurs années. Le tien grand-papa m'a légué cette plantation de cacao, lui là sur la photographie, Bartolomeo Amadao Domingo Domingo - celui qu'on appelait le plus souvent Barto - parce qu'il est mort quand le tien papa était tout petit, et j'étais encore une jeunefemme avec neuf garçons et une fille et aussi la fille de Yolanda. Parce que quand elle est morte naturellement j'ai dû reprendre Inestasia, et j'ai pris Elvirita la fille de Yolanda par-dessus le marché. Ainsi j'ai essayé de m'en débarrasser d'une et on m'en a rendu deux, mais ça ne fait rien, parce qu'à l'époque j'étais une jeunefemme, et forte, et belle, tu m'entends? Jeune et belle exactement comme la tienne mère là-bas, avec de beaux cheveux, une belle peau et de beaux tot-tots qui ne tombaient pas alors, et de belles belles dents j'avais alors, grandes et aussi blanches que des perles!
       Donc, c'était dans cet endroit appelé Chaguarameras que j'avais la plantation de cacao, et nous envoyions du cacao dans le monde entier. Grande grande plantation, tu comprends? Tellement grande qu'on ne pouvait pas voir d'un côté jusqu'à l'autre, et on disait alors qu'elle faisait bien plus de cent arpents, mais personne ne savait vraiment. Et nous avions à l'époque des bananes, et des poulets, et des chèvres et toutes sortes de choses, et nous exportions le copra des noix de coco, mais le cacao était la denrée principale. Nous avions à l'époque une petite maison là-bas, et quand Barto était encore en vie nous nous y rendions le week-end, nous mettions tous les enfants dans la voiture et nous allions dans cette plantation qui n'était qu'à vingt-cinq miles, mais à l'époque c'étaient deux-trois heures de voiture depuis St Maggy où nous vivions.
       Nous aimions particulièrement y aller pour la récolte du cacao. C'était au moment du festival de Chaguarameras qu'on appelait alors «Danser le Cacao». Tu comprends, quand les cosses mûrissaient et devenaient toutes pourpres et roses, et qu'on les cueillait avant de les casser et de sortir les fèves, les fèves étaient couvertes de tout ce duvet blanc. Alors on étalait le cacao sur de grandes plateformes avec des roues pour les rouler au soleil chaque jour pour qu'elles sèchent. Mais avant de mettre les fèves à sécher il fallait enlever tout ce duvet blanc. Alors tout le monde quittait les siennes chaussures et roulait le bas du sien pantalon avant de monter sur les plateformes et de danser, pour que le duvet colle aux pieds et entre les orteils. Mais ce qui se passait avec les fèves de cacao qui venaient d'être cueillies c'était que quand on se tenait bien droit et qu'on frappait avec les siens pieds, ça faisait pas-du-tout de bruit, mais seulement un son léger doux doux qu'on entendait à peine, comme poe poe poe. Donc dès que le festival commençait tout le monde buvait du rhum, et mangeait des roti, et jouait de la musique et plein de choses, et Kitchener - pas le Lord Kitchener d'aujourd'hui, mais le père, qui était alors un jeunehomme - Kitchener a même composé un calypso pour cette fête oui, avec nous tous qui nous mettions à sauter, à chanter et à danser comme ça:

            Hello Mister Barto,
       
      J'arrive à Chagua-ramo!
       
      C'est là pour danser le ca-cao,
       
      et pour que mes miens pieds crient poe... poe!
       
      poe-poe pa-tee poe... poe!
       
      poe-poe pa-tee poe... poe!

       Doux coeur de Jésus! C'est à peine si je peux soulever ces vieux pieds maintenant! C'est quelque chose de devenir vieux, hein? Vaudrait mieux que je m'asseye vite avant que les jambes cassent! Quatre-vingt-seize ans, tu sais? C'est quelque chose! Mais la tête est encore bonne, et le sang pas si jaune que ça, et les rides ça va encore pour une vieillefemme qui est veuve depuis soixante ans. Tu comprends ce qu'est la vie? Dix enfants et je ne suis pas encore morte, louons le seigneur. En vérité, je ne sais pas ce que Papa Dieu me donnera pour me tuer oui, parce que je n'ai encore jamais été découpée par un seul docteur - alors que j'en ai fait huit sans aide - et jamais cousue, que la fois où je tranchais des patatas et où ce petit bout de doigt est tombé par terre comme ça, je l'ai simplement ramassé et je l'ai remis et la chair s'est recollée, que le tien papa dit toujours que c'est un défi à la science médicale. Et il est là pour s'occuper de moi et m'amener ici dans la votre maison, comme ça je peux avoir ma petite chambre avec tous les petits, et les arrière-petits, et les arrière-arrière-petits-enfants qui viennent me rendre visite et qui hurlent à la faire s'écrouler à toute heure du jour et de la nuit!
       Bon, j'en étais où? Ah oui, à l'époque où j'avais cette plantation qu'ils m'ont prise pour construire la Base américaine. Mais quand Barto était encore en vie c'était encore le cacao. Et alors nous allions en voiture à Chaguarameras presque tous les week-ends pour nous occuper des affaires de cacao et d'autres choses, mais la raison principale c'était que c'était l'époque où Barto était dingue de combats de coqs. Dingue dingue de tout ce truc de combats de coqs, tu m'entends? Et nous avions beaucoup de coqs, et un Vénézuélien qui s'appelait Toy Mushu et qu'il avait ramené de Caracas pour entraîner les oiseaux. Barto avait les meilleurs de tout Corpus Christi, et les hommes venaient à Chaguarameras du Venezuela et de Colombie et de partout pour faire combattre les leurs coqs contre Bambolina, qui était le meilleur coq qu'on ait jamais vu à Corpus Christi. Beau très beau coq, tu m'entends? Avec des yeux vifs très vifs, et les fanons qui pendaient comme ça, et la crête rouge rouge, et puis quels ongles, papa-yo! Parce qu'à l'époque ils n'organisaient plus tellement de combats de coqs à Corpus Christi, excepté ceux qui avaient lieu dans les montagnes et dans la brousse, mais Chaguarameras était bien trop reculée dans la campagne pour inquiéter la police. On disait alors que Barto avait acheté la plantation seulement pour les combats de coqs qui étaient la sienne passion. Et il y avait peut-être quelque chose de vrai dans tout ça, parce que c'était avant l'époque des prostituées - Barto aimait jouer le joli coeur, tu sais? - et en vérité, nous ne faisions pas tellement d'argent avec le copra et le cacao.
       Parce qu'à l'époque Chaguarameras s'appelait encore Chaguaramos, c'est-à-dire la Ferme des Fleurs. Tu comprends, quand le cacaoyer était en fleurs, il était complètement jaune et vraiment joli, et c'est pour ça qu'elle avait ce nom au début. Et c'est comme ça que la plantation a continué avec les fleurs et pas les prostituées pendant plusieurs années après la mort de Barto. J'avais ce gérant là-bas qu'on appelait alors Sur-les-OEufs! et il n'avait jamais quitté la plantation toute la sienne vie. Et Sur-les-OEufs! s'occupait de tout, parce que qui étais-je à l'époque sinon une jeunefemme et très belle qui savait tout du bétail pour avoir vécu dans ce ranch au Venezuela depuis qu'elle était petite, mais qui en savait pas un pet sur le cacao. Donc Sur-les-OEufs! gérait cette plantation, et alors les quelques rares dollars qui venaient du cacao, il me les envoyait tous les mois à St Maggy, et c'était avec cet argent que je nourrissais les enfants et que je les envoyais à l'école.
       Donc quand la guerre a commencé voilà que les Anglais ont fait venir les Américains - parce qu'à l'époque Corpus Christi leur appartenait encore - donc les Anglais ont fait venir les Américains pour chercher des terrains. Les Américains ne s'intéressaient pas au pétrole qu'il y en avait plein à Corpus Christi, mais cherchaient seulement des terrains terrains terrains pour construire une Base pour les leurs soldats. Et c'est le juriste anglais de la Couronne qui est venu me voir - avec les soldats yankees debout derrière lui qui écoutaient - et il m'a dit que j'allais devoir céder ma plantation à cause de l'effort de guerre. Le juriste de la Couronne m'a dit qu'il n'y avait pas de meilleur emplacement que ma plantation de cacao pour que les Américains construisent la leur Base, parce qu'il y avait cette eau profonde juste à côté pour que viennent les navires, donc pendant la durée de la guerre la plantation leur appartiendrait. Mais Johnny, la vérité que je n'ai découverte qu'après c'était que les Anglais avaient déjà échangé ma terre contre quarante-cinq vieux cuirassés tout pourris par une sorte d'accord qu'ils appelaient «traité de bail sur le terrain», pour que les Anglais puissent ajouter tous ces vieux navires à la leur fameuse flotte. Mais ce que le juriste de la Couronne m'a dit c'était que personne ne toucherait d'argent avant la fin de la guerre. Quand viendrait ce moment les Américains payeraient aux Anglais ce que valait ma plantation, et alors les Anglais viendraient me voir et me payeraient, mais tant que la guerre ne serait pas finie je ne verrai pas-du-tout la couleur de cet argent. Le juriste a dit que si je n'acceptais pas ça, alors il ne me restait plus qu'à me battre avec la Reine qui était Elizabeth la Secunda, et j'ai dit que de ma vie je ne me suis encore jamais battue avec une reine et je ne vais pas commencer maintenant.
       Et c'est comme ça que les Américains ont confisqué cette plantation et ont abattu tous les cacaoyers et les cocotiers et tout le reste pour construire cette base pour les leurs soldats. Et ensuite quand les Américains sont arrivés les prostituées n'ont pas tardé à suivre aussitôt derrière. Je peux te dire que toutes les putes de Corpus Christi se sont immédiatement jetées sur cet endroit, sans compter la moitié des putes du Venezuela qui ont traversé la mer dans des caisses de morue salée, et des boîtes de cigares, et dans tout ce qu'elles pouvaient trouver pour arriver chez ces Américains à toute vitesse, parce que c'est vrai ce qu'ils disent, que les Yankees étaient prêts à payer tout ce qu'on voulait parce qu'en Amérique ils n'ont pas de sexe, et c'est pour ça que les Américains n'aiment qu'une chose, se battre à la guerre.
       Ainsi tu connais maintenant l'histoire du changement de nom de Chaguaramos en Chaguarameras,

La Ferme des Prostituées

***


       Bon, eh bien, la guerre avait ainsi continué pendant si longtemps déjà que j'avais tout oublié depuis longtemps sur Chaguarameras. Et puis un jour je préparais des pastelles à la cuisine quand j'ai entendu quelqu'un donner de grands coups contre la porte de la petite maison que j'avais sur Mucurapo Road et que j'avais héritée de Barto. Amadao a couru jusqu'à la cuisine - il n'était alors qu'un ti-garçon de onze ou douze ans comme toi - Amadao est arrivé en courant pour me dire qu'Ali Baba ou quelque génie était à la porte. J'ai dit à Amadao que je ne connaissais pas de génie, et que si en vérité il s'agissait d'Ali Baba il suffisait qu'il dise «Sésame ouvre-toi!» ou une autre absurdité de ce genre pour que les gonds se détachent immédiatement de la porte. Amadao est reparti puis revenu en disant que ce n'était pas Ali Baba, c'était le Roi de Chacachacari qui «voulait parler à la dame de cette magnifique maison». J'ai dit à Amadao que j'avais jamais entendu parler d'un quelconque Chacachacari, et que si la personne à la porte n'arrêtait pas les siennes bêtises, je ferai la prochaine pastelle en versant le coocoo bouillant dans les siennes culottes et en enveloppant les siennes cojones dans une feuille étuvée de bananier! Alors Amadao est reparti puis revenu me dire que le Roi de Chacachacari désirait parler à la dame qui était «la propriétairesse de cette fermerie à Chaguarameras» - ou quelque chose dans le genre - «à propos du fait qu'elle avait réellement droit à une fortune». Eh bien! j'étais alors sacrément énervée et prête à envoyer Amadao dire au Roi que les Yankees avaient pris Chaguarameras depuis longtemps - et que le seul cacao qui poussait là était du gros zicaque sous la forme de bambams! - mais j'ai quand même décidé d'aller à la porte et de voir qui était cette personne qui chahutait comme ça.
       Alors quand je suis arrivée à la porte voilà que j'ai trouvé cet homme habillé comme s'il jouait masque au Carnaval. Il avait un gros paquet de tissu enturbanné autour de la sienne tête comme si quelqu'un avait voulu faire une momie et s'était arrêté aux oreilles. Avec un gros rubis sur le front qui étincelait, et des boucles d'oreille qui pendouillaient, et des bagues des bagues des bagues, chacune avec une pierre - diamants et rubis et autres - mais pas aux doigts, seulement aux ti-orteils gras! Et j'ai décidé que ces bagues avaient dû être faites spécialement pour ces orteils sales, parce que personne n'a jamais vu de drôles de petites choses comme ça, elles avaient seulement l'air de petits boudins gras tentant de fendre la leur peau! Mais ce qui était étrange à propos de ce Roi c'était que même avec tous les siens bijoux et tout le sien bazar, il ne portait qu'un vieux bleu sale, pantalon et chemise. Et en plus cette vieille chemise sale - il n'y avait plus un seul bouton - était nouée autour de la sienne taille avec ce gros ventre qui débordait, et un autre rubis comac gros comme le tien poing comme ça, enfoncé dans le sien nombril! C'était comme si ces gens ne s'inquiétaient pas du genre de vêtements qu'ils portaient tant que les leurs pieds et le leur ventre étincelaient de bijoux, parce que le Roi était là avec quelques baboo-boys ne portant que ce qui me paraissait être des langes. Quatre de ces petits baboos servaient à porter le Roi qui était assis dans une sorte de pirogue, ou de canoë, ou de chose comme ça, avec les jambes qui pendaient comme s'il veillait à ce que tout le monde puisse bien voir ces orteils. Deux autres petits baboos seulement pour tenir une feuille de palmier au-dessus de la tête du Roi pour que le soleil ne brille pas trop, et cinq ou six autres derrière avec les grosses valises grises Samsonite qui à mon avis devaient contenir le reste des bijoux et les vieux bleus sales et les langes.
       À présent tous les gens de Mucurapo s'étaient groupés devant ma porte pour voir ce Roi que personne n'en avait encore jamais vu de pareil, même le matin de Jouvert  ! Alors le Roi m'a resservi ce discours qu'il avait servi à Amadao à propos de «la propriétairesse et qu'elle avait réellement droit à une fortune», et il voulait que je le laisse entrer, mais je lui ai dit pas-du-tout qu'il pouvait faire entrer tout St Maggy dans ma maison et la pirogue et les valises et tout le reste. Le Roi a dit qu'il était le seul à devoir entrer, et un domestique dont il avait besoin pour que le Roi puisse s'asseoir sur le sien dos. Eh bien! j'ai répliqué au Roi que personne ne s'asseyait sur personne dans ma maison, et qu'il pouvait entrer s'il le voulait, mais qu'il devait bien se tenir et s'asseoir sur une chaise comme s'il était bien élevé.
       Alors le Roi est entré, et quand je lui ai dit que je devais aller à la cuisine voir où en étaient les pastelles que j'avais mises à bouillir, il a fait un bruit de succion comme s'il n'était pas habitué à attendre qui que ce soit. Mais quand je suis revenue le Roi souriait d'une oreille à l'autre comme si la chaise était moins pénible au sien doux bamsee, et alors il s'est mis à parler à parler à parler comme s'il venait d'avaler un perroquet.
       Le Roi m'a dit qu'il avait traversé la mer depuis le sien pays à la recherche du trésor perdu de Chacachacari. Ce trésor comprenait quarante-deux lingots d'or pur que les Espagnols avaient volés en l'année 1776. Alors j'ai demandé au Roi - parce que j'étais une femme assez finaude, même à l'époque - et pour commencer, où donc était ce Chacachacari dont je n'avais encore jamais entendu parler? et en quoi ce trésor me concernait-il, moi pauvre veuve qui ne possédait rien au monde? et puis d'ailleurs à mon avis cette histoire sentait un peu trop le fromage-pié oui, parce que 1776 était l'année où les Anglais avaient pris Corpus Christi et le reste de ces îles à l'Espagne, qu'à l'époque ils ne se souciaient de rien d'autre que de savoir comment garder ces îles qui leur appartenaient.
       «Ah-ha! a dit alors ce Roi comme si quelqu'un lui frottait le sien dos. Précisément!» Donc j'ai demandé au Roi ce qu'il voulait dire avec tous ces «ah-ha» et ces «précisément». Le Roi m'a dit que c'était précisément pour cela que le trésor du Chacachacari avait été enterré à Chaguarameras. Ce que le Roi a dit c'était que cette île Chacachacari aussi avait appartenu à l'Espagne à cette époque - c'était l'année 1776 - que l'Espagne craignait de perdre cette île comme tout le reste. Et c'était pour cela que le navire espagnol, celui qu'ils appelaient la María Estrella del Mar - et je me souvenais d'avoir entendu parler de ce navire dans l'histoire de Corpus Christi - que cette María s'était arrêtée à Chacachacari lorsqu'elle allait défendre Corpus Christi contre les Anglais, au cas où ils perdraient aussi cette Chacachacari, au moins ils auraient toujours le trésor.
       Et puis alors le Roi s'est arrêté comme s'il avait déjà tout démontré proprement proprement. Il était assis bien droit sur la sienne chaise comme s'il voulait transpercer le toit avec la sienne tête, et il a frappé deux fois dans les siennes mains - bam bam - et immédiatement un de ces baboo-boys est arrivé en courant avec une carte. «Vous voyez, bonne dame, a dit ce Roi, vous savez aussi bien que moi que ce navire espagnol, la María Estrella del Mar, a été coulé par les Anglais près de la côte Nord de Corpus Christi, n'est-ce pas ainsi?» Et je lui ai dit que je croyais bien. «Ah-ha! a dit le Roi en se remettant à sourire. J'ai ici une carte qui précisément indique sans l'ombre d'un doute l'emplacement où le trésor a été enterré par deux soldats espagnols qui ont pu s'échapper de cette María Estrella quand elle a sombré dans la mer. Et cette carte dit que le trésor a été enterré précisément à l'emplacement approximatif de cette fermerie dont vous êtes l'unique propriétairesse!» Alors le Roi a fait beaucoup de simagrées en dépliant la carte comme ça et en l'étalant sur la table, et après avoir bien regardé j'ai vu qu'en vérité exactement à la place du X rouge se trouvait justement l'emplacement de Chaguarameras!
       Mais dès que j'ai pu reprendre mon souffle j'ai immédiatement dit au Roi - parce que je ne voulais pas de bub-ball - que ce n'était pas moi qu'il devait consulter au sujet de ce trésor, c'étaient les soldats américains qui s'étaient emparés de cette plantation il y avait longtemps pour construire la leur Base. Alors le Roi m'a demandé si les Américains m'avaient donné de l'argent pour ce terrain, et j'ai dit que non, qu'ils attendaient que la guerre finisse. Le Roi a poursuivi alors avec d'autres «ah-ha», et il a dit que les Américains possédaient donc tout ce qui se trouvait au-dessus du sol, mais que légalement je possédais toujours tout ce qui était en dessous, et voilà pourquoi le trésor m'appartenait toujours de droit. Mais j'ai expliqué au Roi que je n'allais pas me mettre à affronter l'Armée américaine - même pas pour quarante-deux briques d'or! - et puis en plus, cette carte indiquait seulement que le trésor était enfoui quelque part près de Chaguarameras, mais elle ne disait pas où il fallait creuser. «Eh bien, a dit ce Roi, il apparaît à l'évidence que vous êtes une femme très intelligente et pas gourdiflotte» - et j'ai dit oui, c'est une chose certaine - «et vous ne pouvez donc pas manquer de saisir la sagesse de la proposition que je veux vous faire.» Alors le Roi a encore une fois frappé dans les siennes mains - bam bam - et encore un autre baboo-boy est arrivé en courant avec une drôle de machine qui ressemblait à un de ces aspirateurs qu'ils ont au jour d'hui, sauf qu'elle était moins grosse, et qu'elle ne faisait que clignoter de toutes les siennes lumières et qu'émettre de drôles de bruits.
       Doux coeur de Jésus! Quand j'ai vu cette machine alors j'ai vite oublié toutes les questions que je voulais poser à ce Roi, parce que je ne faisais que regarder toutes ces lumières et écouter la machine parler! Le Roi m'a demandé quelques pièces de monnaie, alors j'ai pris le peu d'argent noué dans un mouchoir que je garde toujours entre mes tot-tots, et il y avait plusieurs de ces grosses pièces brunes anglaises qu'à l'époque nous utilisions encore à Corpus Christi. Le Roi m'a dit alors de les jeter par la fenêtre aussi loin que possible, qu'il parlerait à la machine et les retrouverait, chacune d'elles, mais j'ai dit non sans façon que j'allais pas jeter du bon argent par la fenêtre pour que ces gens qui attendaient dehors les attrapent et courent chez eux avant même que le Roi ait eu le temps de se lever de la sienne chaise, encore moins de parler à la sienne machine! Le Roi a dit qu'en vérité il avait oublié ces gens qui attendaient dehors, donc que je n'avais qu'à cacher les pièces de monnaie dans toute la maison, et la machine lui dirait exactement où les retrouver. Et alors c'est exactement ce que j'ai fait. Alors le Roi s'est mis à parler à la machine, et sans-du-tout tarder le Roi a retrouvé les endroits où étaient cachée chacune de ces pièces de monnaie, même celle que j'avais laissé tomber dans le pot de chambre sous mon lit qui avait encore un peu de pipi de la nuit précédente, que j'avais pensé que personne ne penserait à regarder là! Donc après avoir vu cette chose se passer dans ma propre maison, j'étais prête à faire tout ce que le Roi me demanderait.
       Ce qu'il a dit était que nous devions d'abord aller chez les Américains et tout leur expliquer pour qu'il n'y ait pas de bub-ball, et alors nous pourrions chercher avec la machine, et quand nous aurions retrouvé le trésor le diviser en deux et prendre chacun vingt et un lingots. Mais j'ai expliqué au Roi que je ne pouvais pas vraiment aller à Chaguarameras parce que je devais m'occuper des enfants - et de toute façon je ne parlais pas le langage de la machine de sorte que je ne servirai à rien-du-tout à personne - qu'il y aille donc tout seul et dise aux Yankees que je l'avais autorisé à chercher ce trésor, et quand il l'aurait trouvé il pourrait le déterrer et le rapporter ici. Le Roi paraissait trouver ce plan plutôt bien, et c'est ce qu'il a dit qu'il ferait. Donc il a enlevé une des bagues du sien gros orteil - elle était en diamant - et il me l'a donnée comme «gage de confiance», c'est ce qu'il a dit, et le Roi est sorti et remonté dans la sienne pirogue et a repris la route avec les petits baboo-boys qui le suivaient, et tous les habitants de Mucurapo derrière eux comme une bande de jumbies au matin de la veille de l'Ancienne Année! Alors je me suis levée pour observer tout ce commess quelque temps, et quand ils ont disparu au coin de la rue je suis retournée à la cuisine pour finir de m'occuper des pastelles.

Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner