Pour Gabriel
de Papi
et de l'arrière-grand-mère que tu n'as jamais pu
connaître
Oui, ça c'est
une histoire! C'est une très bonne histoire que je te raconterai
si tu veux, mais Johnny, ne dis à personne que je t'ai
raconté cette chose qui est une histoire très salée,
même à la tienne maman et au tien papa. Une très
bonne histoire plutôt salée qui est une de mes meilleures,
et tu sais que c'est une histoire vraie, parce que tu vois que
tu tiens la brique dans la tienne main - regarde, presque tout
l'or a disparu après toutes ces années - et ça
s'est vraiment passé ici sur cette île de Corpus
Christi, des années et des années avant que tu sois
né. Ça s'est passé dans un endroit au nord
de l'île, tout au bout tout au bout de - comment dit-on?
- de la péninsule qui est sur le côté du Venezuela,
dans un endroit qu'on appelle Chaguarameras. Et c'était
là-bas que j'avais la plantation de cacao, c'est-à-dire
en espagnol, chagua, qui veut dire «ferme», rameras,
qui veut dire «prostituées», la Ferme des Prostituées
qu'ils m'ont prise pour en faire la Base américaine pendant
la guerre.
Parce qu'à ce
moment-là de la guerre j'étais déjà
veuve depuis plusieurs années. Le tien grand-papa m'a légué
cette plantation de cacao, lui là sur la photographie,
Bartolomeo Amadao Domingo Domingo - celui qu'on appelait le plus
souvent Barto - parce qu'il est mort quand le tien papa était
tout petit, et j'étais encore une jeunefemme avec neuf
garçons et une fille et aussi la fille de Yolanda. Parce
que quand elle est morte naturellement j'ai dû reprendre
Inestasia, et j'ai pris Elvirita la fille de Yolanda par-dessus
le marché. Ainsi j'ai essayé de m'en débarrasser
d'une et on m'en a rendu deux, mais ça ne fait rien, parce
qu'à l'époque j'étais une jeunefemme, et
forte, et belle, tu m'entends? Jeune et belle exactement comme
la tienne mère là-bas, avec de beaux cheveux, une
belle peau et de beaux tot-tots qui ne tombaient pas alors, et
de belles belles dents j'avais alors, grandes et aussi blanches
que des perles!
Donc, c'était
dans cet endroit appelé Chaguarameras que j'avais la plantation
de cacao, et nous envoyions du cacao dans le monde entier. Grande
grande plantation, tu comprends? Tellement grande qu'on ne pouvait
pas voir d'un côté jusqu'à l'autre, et on
disait alors qu'elle faisait bien plus de cent arpents, mais personne
ne savait vraiment. Et nous avions à l'époque des
bananes, et des poulets, et des chèvres et toutes sortes
de choses, et nous exportions le copra des noix de coco, mais
le cacao était la denrée principale. Nous avions
à l'époque une petite maison là-bas, et quand
Barto était encore en vie nous nous y rendions le week-end,
nous mettions tous les enfants dans la voiture et nous allions
dans cette plantation qui n'était qu'à vingt-cinq
miles, mais à l'époque c'étaient deux-trois
heures de voiture depuis St Maggy où nous vivions.
Nous aimions particulièrement
y aller pour la récolte du cacao. C'était au moment
du festival de Chaguarameras qu'on appelait alors «Danser
le Cacao». Tu comprends, quand les cosses mûrissaient
et devenaient toutes pourpres et roses, et qu'on les cueillait
avant de les casser et de sortir les fèves, les fèves
étaient couvertes de tout ce duvet blanc. Alors on étalait
le cacao sur de grandes plateformes avec des roues pour les rouler
au soleil chaque jour pour qu'elles sèchent. Mais avant
de mettre les fèves à sécher il fallait enlever
tout ce duvet blanc. Alors tout le monde quittait les siennes
chaussures et roulait le bas du sien pantalon avant de monter
sur les plateformes et de danser, pour que le duvet colle aux
pieds et entre les orteils. Mais ce qui se passait avec les fèves
de cacao qui venaient d'être cueillies c'était que
quand on se tenait bien droit et qu'on frappait avec les siens
pieds, ça faisait pas-du-tout de bruit, mais seulement
un son léger doux doux qu'on entendait à peine,
comme poe poe poe. Donc dès que le festival commençait
tout le monde buvait du rhum, et mangeait des roti, et jouait
de la musique et plein de choses, et Kitchener - pas le Lord Kitchener
d'aujourd'hui, mais le père, qui était alors un
jeunehomme - Kitchener a même composé un calypso
pour cette fête oui, avec nous tous qui nous mettions à
sauter, à chanter et à danser comme ça:
Hello Mister Barto,
J'arrive à Chagua-ramo!
C'est là pour danser le ca-cao,
et pour que mes miens pieds crient poe... poe!
poe-poe pa-tee poe... poe!
poe-poe pa-tee poe... poe!
Doux coeur de Jésus!
C'est à peine si je peux soulever ces vieux pieds maintenant!
C'est quelque chose de devenir vieux, hein? Vaudrait mieux que
je m'asseye vite avant que les jambes cassent! Quatre-vingt-seize
ans, tu sais? C'est quelque chose! Mais la tête est encore
bonne, et le sang pas si jaune que ça, et les rides ça
va encore pour une vieillefemme qui est veuve depuis soixante
ans. Tu comprends ce qu'est la vie? Dix enfants et je ne suis
pas encore morte, louons le seigneur. En vérité,
je ne sais pas ce que Papa Dieu me donnera pour me tuer oui, parce
que je n'ai encore jamais été découpée
par un seul docteur - alors que j'en ai fait huit sans aide -
et jamais cousue, que la fois où je tranchais des patatas
et où ce petit bout de doigt est tombé par terre
comme ça, je l'ai simplement ramassé et je l'ai
remis et la chair s'est recollée, que le tien papa dit
toujours que c'est un défi à la science médicale.
Et il est là pour s'occuper de moi et m'amener ici dans
la votre maison, comme ça je peux avoir ma petite chambre
avec tous les petits, et les arrière-petits, et les arrière-arrière-petits-enfants
qui viennent me rendre visite et qui hurlent à la faire
s'écrouler à toute heure du jour et de la nuit!
Bon, j'en étais
où? Ah oui, à l'époque où j'avais
cette plantation qu'ils m'ont prise pour construire la Base américaine.
Mais quand Barto était encore en vie c'était encore
le cacao. Et alors nous allions en voiture à Chaguarameras
presque tous les week-ends pour nous occuper des affaires de cacao
et d'autres choses, mais la raison principale c'était que
c'était l'époque où Barto était dingue
de combats de coqs. Dingue dingue de tout ce truc de combats de
coqs, tu m'entends? Et nous avions beaucoup de coqs, et un Vénézuélien
qui s'appelait Toy Mushu et qu'il avait ramené de Caracas
pour entraîner les oiseaux. Barto avait les meilleurs de
tout Corpus Christi, et les hommes venaient à Chaguarameras
du Venezuela et de Colombie et de partout pour faire combattre
les leurs coqs contre Bambolina, qui était le meilleur
coq qu'on ait jamais vu à Corpus Christi. Beau très
beau coq, tu m'entends? Avec des yeux vifs très vifs, et
les fanons qui pendaient comme ça, et la crête rouge
rouge, et puis quels ongles, papa-yo! Parce qu'à l'époque
ils n'organisaient plus tellement de combats de coqs à
Corpus Christi, excepté ceux qui avaient lieu dans les
montagnes et dans la brousse, mais Chaguarameras était
bien trop reculée dans la campagne pour inquiéter
la police. On disait alors que Barto avait acheté la plantation
seulement pour les combats de coqs qui étaient la sienne
passion. Et il y avait peut-être quelque chose de vrai dans
tout ça, parce que c'était avant l'époque
des prostituées - Barto aimait jouer le joli coeur, tu
sais? - et en vérité, nous ne faisions pas tellement
d'argent avec le copra et le cacao.
Parce qu'à l'époque
Chaguarameras s'appelait encore Chaguaramos, c'est-à-dire
la Ferme des Fleurs. Tu comprends, quand le cacaoyer était
en fleurs, il était complètement jaune et vraiment
joli, et c'est pour ça qu'elle avait ce nom au début.
Et c'est comme ça que la plantation a continué avec
les fleurs et pas les prostituées pendant plusieurs années
après la mort de Barto. J'avais ce gérant là-bas
qu'on appelait alors Sur-les-OEufs! et il n'avait jamais quitté
la plantation toute la sienne vie. Et Sur-les-OEufs! s'occupait
de tout, parce que qui étais-je à l'époque
sinon une jeunefemme et très belle qui savait tout du bétail
pour avoir vécu dans ce ranch au Venezuela depuis qu'elle
était petite, mais qui en savait pas un pet sur le cacao.
Donc Sur-les-OEufs! gérait cette plantation, et alors les
quelques rares dollars qui venaient du cacao, il me les envoyait
tous les mois à St Maggy, et c'était avec cet argent
que je nourrissais les enfants et que je les envoyais à
l'école.
Donc quand la guerre
a commencé voilà que les Anglais ont fait venir
les Américains - parce qu'à l'époque Corpus
Christi leur appartenait encore - donc les Anglais ont fait venir
les Américains pour chercher des terrains. Les Américains
ne s'intéressaient pas au pétrole qu'il y en avait
plein à Corpus Christi, mais cherchaient seulement des
terrains terrains terrains pour construire une Base pour les leurs
soldats. Et c'est le juriste anglais de la Couronne qui est venu
me voir - avec les soldats yankees debout derrière lui
qui écoutaient - et il m'a dit que j'allais devoir céder
ma plantation à cause de l'effort de guerre. Le juriste
de la Couronne m'a dit qu'il n'y avait pas de meilleur emplacement
que ma plantation de cacao pour que les Américains construisent
la leur Base, parce qu'il y avait cette eau profonde juste à
côté pour que viennent les navires, donc pendant
la durée de la guerre la plantation leur appartiendrait.
Mais Johnny, la vérité que je n'ai découverte
qu'après c'était que les Anglais avaient déjà
échangé ma terre contre quarante-cinq vieux cuirassés
tout pourris par une sorte d'accord qu'ils appelaient «traité
de bail sur le terrain», pour que les Anglais puissent ajouter
tous ces vieux navires à la leur fameuse flotte. Mais ce
que le juriste de la Couronne m'a dit c'était que personne
ne toucherait d'argent avant la fin de la guerre. Quand viendrait
ce moment les Américains payeraient aux Anglais ce que
valait ma plantation, et alors les Anglais viendraient me voir
et me payeraient, mais tant que la guerre ne serait pas finie
je ne verrai pas-du-tout la couleur de cet argent. Le juriste
a dit que si je n'acceptais pas ça, alors il ne me restait
plus qu'à me battre avec la Reine qui était Elizabeth
la Secunda, et j'ai dit que de ma vie je ne me suis encore jamais
battue avec une reine et je ne vais pas commencer maintenant.
Et c'est comme ça
que les Américains ont confisqué cette plantation
et ont abattu tous les cacaoyers et les cocotiers et tout le reste
pour construire cette base pour les leurs soldats. Et ensuite
quand les Américains sont arrivés les prostituées
n'ont pas tardé à suivre aussitôt derrière.
Je peux te dire que toutes les putes de Corpus Christi se sont
immédiatement jetées sur cet endroit, sans compter
la moitié des putes du Venezuela qui ont traversé
la mer dans des caisses de morue salée, et des boîtes
de cigares, et dans tout ce qu'elles pouvaient trouver pour arriver
chez ces Américains à toute vitesse, parce que c'est
vrai ce qu'ils disent, que les Yankees étaient prêts
à payer tout ce qu'on voulait parce qu'en Amérique
ils n'ont pas de sexe, et c'est pour ça que les Américains
n'aiment qu'une chose, se battre à la guerre.
Ainsi tu connais maintenant
l'histoire du changement de nom de Chaguaramos en Chaguarameras,
Bon, eh bien, la guerre
avait ainsi continué pendant si longtemps déjà
que j'avais tout oublié depuis longtemps sur Chaguarameras.
Et puis un jour je préparais des pastelles à la
cuisine quand j'ai entendu quelqu'un donner de grands coups contre
la porte de la petite maison que j'avais sur Mucurapo Road et
que j'avais héritée de Barto. Amadao a couru jusqu'à
la cuisine - il n'était alors qu'un ti-garçon de
onze ou douze ans comme toi - Amadao est arrivé en courant
pour me dire qu'Ali Baba ou quelque génie était
à la porte. J'ai dit à Amadao que je ne connaissais
pas de génie, et que si en vérité il s'agissait
d'Ali Baba il suffisait qu'il dise «Sésame ouvre-toi!»
ou une autre absurdité de ce genre pour que les gonds se
détachent immédiatement de la porte. Amadao est
reparti puis revenu en disant que ce n'était pas Ali Baba,
c'était le Roi de Chacachacari qui «voulait parler
à la dame de cette magnifique maison». J'ai dit à
Amadao que j'avais jamais entendu parler d'un quelconque Chacachacari,
et que si la personne à la porte n'arrêtait pas les
siennes bêtises, je ferai la prochaine pastelle en versant
le coocoo bouillant dans les siennes culottes et en enveloppant
les siennes cojones dans une feuille étuvée de bananier!
Alors Amadao est reparti puis revenu me dire que le Roi de Chacachacari
désirait parler à la dame qui était «la
propriétairesse de cette fermerie à Chaguarameras»
- ou quelque chose dans le genre - «à propos du fait
qu'elle avait réellement droit à une fortune».
Eh bien! j'étais alors sacrément énervée
et prête à envoyer Amadao dire au Roi que les Yankees
avaient pris Chaguarameras depuis longtemps - et que le seul cacao
qui poussait là était du gros zicaque sous la forme
de bambams! - mais j'ai quand même décidé
d'aller à la porte et de voir qui était cette personne
qui chahutait comme ça.
Alors quand je suis
arrivée à la porte voilà que j'ai trouvé
cet homme habillé comme s'il jouait masque au Carnaval.
Il avait un gros paquet de tissu enturbanné autour de la
sienne tête comme si quelqu'un avait voulu faire une momie
et s'était arrêté aux oreilles. Avec un gros
rubis sur le front qui étincelait, et des boucles d'oreille
qui pendouillaient, et des bagues des bagues des bagues, chacune
avec une pierre - diamants et rubis et autres - mais pas aux doigts,
seulement aux ti-orteils gras! Et j'ai décidé que
ces bagues avaient dû être faites spécialement
pour ces orteils sales, parce que personne n'a jamais vu de drôles
de petites choses comme ça, elles avaient seulement l'air
de petits boudins gras tentant de fendre la leur peau! Mais ce
qui était étrange à propos de ce Roi c'était
que même avec tous les siens bijoux et tout le sien bazar,
il ne portait qu'un vieux bleu sale, pantalon et chemise. Et en
plus cette vieille chemise sale - il n'y avait plus un seul bouton
- était nouée autour de la sienne taille avec ce
gros ventre qui débordait, et un autre rubis comac gros
comme le tien poing comme ça, enfoncé dans le sien
nombril! C'était comme si ces gens ne s'inquiétaient
pas du genre de vêtements qu'ils portaient tant que les
leurs pieds et le leur ventre étincelaient de bijoux, parce
que le Roi était là avec quelques baboo-boys ne
portant que ce qui me paraissait être des langes. Quatre
de ces petits baboos servaient à porter le Roi qui était
assis dans une sorte de pirogue, ou de canoë, ou de chose
comme ça, avec les jambes qui pendaient comme s'il veillait
à ce que tout le monde puisse bien voir ces orteils. Deux
autres petits baboos seulement pour tenir une feuille de palmier
au-dessus de la tête du Roi pour que le soleil ne brille
pas trop, et cinq ou six autres derrière avec les grosses
valises grises Samsonite qui à mon avis devaient contenir
le reste des bijoux et les vieux bleus sales et les langes.
À présent
tous les gens de Mucurapo s'étaient groupés devant
ma porte pour voir ce Roi que personne n'en avait encore jamais
vu de pareil, même le matin de Jouvert ! Alors le
Roi m'a resservi ce discours qu'il avait servi à Amadao
à propos de «la propriétairesse et qu'elle
avait réellement droit à une fortune», et
il voulait que je le laisse entrer, mais je lui ai dit pas-du-tout
qu'il pouvait faire entrer tout St Maggy dans ma maison et la
pirogue et les valises et tout le reste. Le Roi a dit qu'il était
le seul à devoir entrer, et un domestique dont il avait
besoin pour que le Roi puisse s'asseoir sur le sien dos. Eh bien!
j'ai répliqué au Roi que personne ne s'asseyait
sur personne dans ma maison, et qu'il pouvait entrer s'il le voulait,
mais qu'il devait bien se tenir et s'asseoir sur une chaise comme
s'il était bien élevé.
Alors le Roi est entré,
et quand je lui ai dit que je devais aller à la cuisine
voir où en étaient les pastelles que j'avais mises
à bouillir, il a fait un bruit de succion comme s'il n'était
pas habitué à attendre qui que ce soit. Mais quand
je suis revenue le Roi souriait d'une oreille à l'autre
comme si la chaise était moins pénible au sien doux
bamsee, et alors il s'est mis à parler à parler
à parler comme s'il venait d'avaler un perroquet.
Le Roi m'a dit qu'il
avait traversé la mer depuis le sien pays à la recherche
du trésor perdu de Chacachacari. Ce trésor comprenait
quarante-deux lingots d'or pur que les Espagnols avaient volés
en l'année 1776. Alors j'ai demandé au Roi - parce
que j'étais une femme assez finaude, même à
l'époque - et pour commencer, où donc était
ce Chacachacari dont je n'avais encore jamais entendu parler?
et en quoi ce trésor me concernait-il, moi pauvre veuve
qui ne possédait rien au monde? et puis d'ailleurs à
mon avis cette histoire sentait un peu trop le fromage-pié
oui, parce que 1776 était l'année où les
Anglais avaient pris Corpus Christi et le reste de ces îles
à l'Espagne, qu'à l'époque ils ne se souciaient
de rien d'autre que de savoir comment garder ces îles qui
leur appartenaient.
«Ah-ha! a dit
alors ce Roi comme si quelqu'un lui frottait le sien dos. Précisément!»
Donc j'ai demandé au Roi ce qu'il voulait dire avec tous
ces «ah-ha» et ces «précisément».
Le Roi m'a dit que c'était précisément pour
cela que le trésor du Chacachacari avait été
enterré à Chaguarameras. Ce que le Roi a dit c'était
que cette île Chacachacari aussi avait appartenu à
l'Espagne à cette époque - c'était l'année
1776 - que l'Espagne craignait de perdre cette île comme
tout le reste. Et c'était pour cela que le navire espagnol,
celui qu'ils appelaient la María Estrella del Mar - et
je me souvenais d'avoir entendu parler de ce navire dans l'histoire
de Corpus Christi - que cette María s'était arrêtée
à Chacachacari lorsqu'elle allait défendre Corpus
Christi contre les Anglais, au cas où ils perdraient aussi
cette Chacachacari, au moins ils auraient toujours le trésor.
Et puis alors le Roi
s'est arrêté comme s'il avait déjà
tout démontré proprement proprement. Il était
assis bien droit sur la sienne chaise comme s'il voulait transpercer
le toit avec la sienne tête, et il a frappé deux
fois dans les siennes mains - bam bam - et immédiatement
un de ces baboo-boys est arrivé en courant avec une carte.
«Vous voyez, bonne dame, a dit ce Roi, vous savez aussi
bien que moi que ce navire espagnol, la María Estrella
del Mar, a été coulé par les Anglais près
de la côte Nord de Corpus Christi, n'est-ce pas ainsi?»
Et je lui ai dit que je croyais bien. «Ah-ha! a dit le Roi
en se remettant à sourire. J'ai ici une carte qui précisément
indique sans l'ombre d'un doute l'emplacement où le trésor
a été enterré par deux soldats espagnols
qui ont pu s'échapper de cette María Estrella quand
elle a sombré dans la mer. Et cette carte dit que le trésor
a été enterré précisément à
l'emplacement approximatif de cette fermerie dont vous êtes
l'unique propriétairesse!» Alors le Roi a fait beaucoup
de simagrées en dépliant la carte comme ça
et en l'étalant sur la table, et après avoir bien
regardé j'ai vu qu'en vérité exactement à
la place du X rouge se trouvait justement l'emplacement de Chaguarameras!
Mais dès que
j'ai pu reprendre mon souffle j'ai immédiatement dit au
Roi - parce que je ne voulais pas de bub-ball - que ce n'était
pas moi qu'il devait consulter au sujet de ce trésor, c'étaient
les soldats américains qui s'étaient emparés
de cette plantation il y avait longtemps pour construire la leur
Base. Alors le Roi m'a demandé si les Américains
m'avaient donné de l'argent pour ce terrain, et j'ai dit
que non, qu'ils attendaient que la guerre finisse. Le Roi a poursuivi
alors avec d'autres «ah-ha», et il a dit que les Américains
possédaient donc tout ce qui se trouvait au-dessus du sol,
mais que légalement je possédais toujours tout ce
qui était en dessous, et voilà pourquoi le trésor
m'appartenait toujours de droit. Mais j'ai expliqué au
Roi que je n'allais pas me mettre à affronter l'Armée
américaine - même pas pour quarante-deux briques
d'or! - et puis en plus, cette carte indiquait seulement que le
trésor était enfoui quelque part près de
Chaguarameras, mais elle ne disait pas où il fallait creuser.
«Eh bien, a dit ce Roi, il apparaît à l'évidence
que vous êtes une femme très intelligente et pas
gourdiflotte» - et j'ai dit oui, c'est une chose certaine
- «et vous ne pouvez donc pas manquer de saisir la sagesse
de la proposition que je veux vous faire.» Alors le Roi
a encore une fois frappé dans les siennes mains - bam bam
- et encore un autre baboo-boy est arrivé en courant avec
une drôle de machine qui ressemblait à un de ces
aspirateurs qu'ils ont au jour d'hui, sauf qu'elle était
moins grosse, et qu'elle ne faisait que clignoter de toutes les
siennes lumières et qu'émettre de drôles de
bruits.
Doux coeur de Jésus!
Quand j'ai vu cette machine alors j'ai vite oublié toutes
les questions que je voulais poser à ce Roi, parce que
je ne faisais que regarder toutes ces lumières et écouter
la machine parler! Le Roi m'a demandé quelques pièces
de monnaie, alors j'ai pris le peu d'argent noué dans un
mouchoir que je garde toujours entre mes tot-tots, et il y avait
plusieurs de ces grosses pièces brunes anglaises qu'à
l'époque nous utilisions encore à Corpus Christi.
Le Roi m'a dit alors de les jeter par la fenêtre aussi loin
que possible, qu'il parlerait à la machine et les retrouverait,
chacune d'elles, mais j'ai dit non sans façon que j'allais
pas jeter du bon argent par la fenêtre pour que ces gens
qui attendaient dehors les attrapent et courent chez eux avant
même que le Roi ait eu le temps de se lever de la sienne
chaise, encore moins de parler à la sienne machine! Le
Roi a dit qu'en vérité il avait oublié ces
gens qui attendaient dehors, donc que je n'avais qu'à cacher
les pièces de monnaie dans toute la maison, et la machine
lui dirait exactement où les retrouver. Et alors c'est
exactement ce que j'ai fait. Alors le Roi s'est mis à parler
à la machine, et sans-du-tout tarder le Roi a retrouvé
les endroits où étaient cachée chacune de
ces pièces de monnaie, même celle que j'avais laissé
tomber dans le pot de chambre sous mon lit qui avait encore un
peu de pipi de la nuit précédente, que j'avais pensé
que personne ne penserait à regarder là! Donc après
avoir vu cette chose se passer dans ma propre maison, j'étais
prête à faire tout ce que le Roi me demanderait.
Ce qu'il a dit était
que nous devions d'abord aller chez les Américains et tout
leur expliquer pour qu'il n'y ait pas de bub-ball, et alors nous
pourrions chercher avec la machine, et quand nous aurions retrouvé
le trésor le diviser en deux et prendre chacun vingt et
un lingots. Mais j'ai expliqué au Roi que je ne pouvais
pas vraiment aller à Chaguarameras parce que je devais
m'occuper des enfants - et de toute façon je ne parlais
pas le langage de la machine de sorte que je ne servirai à
rien-du-tout à personne - qu'il y aille donc tout seul
et dise aux Yankees que je l'avais autorisé à chercher
ce trésor, et quand il l'aurait trouvé il pourrait
le déterrer et le rapporter ici. Le Roi paraissait trouver
ce plan plutôt bien, et c'est ce qu'il a dit qu'il ferait.
Donc il a enlevé une des bagues du sien gros orteil - elle
était en diamant - et il me l'a donnée comme «gage
de confiance», c'est ce qu'il a dit, et le Roi est sorti
et remonté dans la sienne pirogue et a repris la route
avec les petits baboo-boys qui le suivaient, et tous les habitants
de Mucurapo derrière eux comme une bande de jumbies au
matin de la veille de l'Ancienne Année! Alors je me suis
levée pour observer tout ce commess quelque temps, et quand
ils ont disparu au coin de la rue je suis retournée à
la cuisine pour finir de m'occuper des pastelles.
Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner